Skip to main content

Full text of "M. Léonce Reynaud, sa vie et ses oeuvres par l'un de ses élèves"

See other formats


x^^fx 






Hk\ 



■ ■-'. - 't 



>3* 



J\ 



i; 



> 



¥~A 



7 
. 



> r\ 



A. 









y 



f 



r ->4 



H } 



OT 



"V-:* 







KL 



«^Çfc 



\N 



v 



à Monsieur &*— & C*-* &^* & 






offert par 'Monsieur Georges l^eynaud, 

par Madame la Vicomtesse de Maigret, née Reynaud, 

et par l'auteur du livre. 



T^^OW 



M. LEONCE REYNAUD 



SA VIE ET SES ŒUVRES 



h 



12732. - PARIS, IMPRIMERIE A. LAIIURE 
Rue de FIcurus, 9 



P 



M. LÉONCE REYNAUD 



SA VIE ET SES ŒUVRES 



L'UN DE SES ÉLÈVES 



i 






PARIS 

V" CIT. DUNOD, ÉDITEUR 
Librairie des Ponts et chaussées et des Min 

49, QUAI DES ÀTIGUSTINS, 4Ç) 



rcoi.ouv. 2>- \J. ui,^- l'at^i 



A- Monsieur Georges REYNAUD 



A Madame la vicomtesse de MAIGRET 



en mémoire de leur père 



Fernand de Dartein 



II 



M. LEONCE REYNAUD 



INTRODUCTION 



C'est de 1820 à [S25 que Léonce Reynaud et ses 
frères, Ernest (qui plus tard prit le nom de Jean, sous 
lequel il est connu) et Saint-Elme, débutèrent dans le 
monde. Grands et robustes de corps, remarquable- 
ment doués sous le rapport de l'intelligence et de la 
volonté, animés d'ambitions génère uses, les trois frères 
possédaient, moins la fortune, tout ce qui pouvait pré- 
venir en leur faveur et les conduire au succès. Encore 
la pauvreté fut-elle un stimulant pour ces vigoureuses 
natures. 

Cependant les deux, aînés eurent des commence- 
ments difficiles. La politique, une noble passion de 
réforme sociale, et la fougue de la jeunesse, les entraî- 
nèrent hors des voies régulières qu'avait ouvertes 
devant eux leur admission à l'Ecole polytechnique. 
Peut-être, si le cadet échappa au même sort, le dut-il 
à sa profession de marin; elle lui offrit par elle-même 
une carrière aventureuse. 

Mais les hommes énergiques se fortifient par l'é- 
preuve. Il y parut bien quand Léonce et Jean Reynaud, 



I 



2 M. REYNAUD. 

ayant trouvé les occupations qui convenaient à leurs 
aptitudes, s'appliquèrent : le premier, aux travaux de 
l'ingénieur et de l'architecte; le second, aux études 
philosophiques et littéraires. Ils s'y distinguèrent ra- 
pidement; et l'on vit alors les trois frères grandir 
ensemble dans l'estime de leurs contemporains par 
leurs talents et leurs services. On se les rappelle en- 
core étroitement unis autour d'une mère vénérée, 
dont leurs succès faisaient la joie, et qu'ils eurent le 
bonheur de conserver longtemps. La mort seule a 
pu rompre ce faisceau de forces utiles au pays et de 
mutuelles affections. 

Jean, l'ardent rénovateur, l'auteur de Terre et 
Ciel, l'homme d'imagination de la famille, mourut 
le premier. Puis vînt le tour de l'homme d'action, du 
vice-amiral Saint-EIme, ie navigateur infatigable, le 
combattant intrépide de Crimée et de Cochinchine. 
Léonce, architecte et inspecteur général des ponts et 
chaussées, l'homme de raison et de goût, l'aîné et le 
plus vigoureusement trempé des trois Reynaud, est 
mort le dernier. C'est à retracer sa vie et à rendre 
compte de ses œuvres qu'est consacré ce livre. 

Tout ensemble artiste, constructeur, écrivain, pro- 
fesseur, administrateur, M. Léonce Reynaud a rempli 
avec un égal succès eî une rare supériorité les diverses 
tâches dont il assuma la charge. Son œuvre est consi- 
dérable; mais si, pendant sa longue carrière, labo- 
rieux et actif comme il l'était, il a produit beaucoup, 
ce fut toujours avec choix et méihode, n'entreprenant 
rien qui ne fût justement motivé et sachant parfaire 






INTRODUCTION. 3 

toutes ses entreprises. Il approfondissait son sujet et 
s'attachait à l'épuiser. Les livres qu'il a écrits furent 
comme le couronnement de ses travaux. Le public 
continue de profiter par eux de ses fortes études, de 
ses vues nettes et sûres, de sa haute expérience. 

Son œuvre se rapporte entièrement aux fonctions 
qu'il exerça. Ingénieur, il a construit de remarquables 
édifices et magistralement dirigé le service des phares ; 
architecte et professeur, il a publié un ouvrage de 
premier ordre : le Traité d'architecture. Tels sont 
ses principaux titres à une réputation durable, ceux 
dont l'examen fera surtout l'objet de la présente étude. 
Les rôles de l'architecte et de l'ingénieur seront ap- 
préciés séparément : sauf de rares exceptions, ces 
rôles sont aujourd'hui distincts, et M. Reynaud n'a 
pu les associer dans sa personne qu'en se partageant 
en quelque sorte entre le corps des ponts et chaussées 
et le monde des artistes et des archéologues. Pour 
mettre ses travaux bien à leur point, il faut envisager 
chacun d'eux dans le milieu qui lui est propre. 

En même temps qu'il a beaucoup et utilement créé, 
M. Reynaud a exercé autour de lui une action consi- 
dérable sur les personnes, notamment sur les élèves 
de l'École polytechnique et les ingénieurs des ponts 
et chaussées, dont il fut le maître très écouté, le chef 
obéi avec empressement, le camarade aimé et res- 
pecté. Il compte parmi les membres les plus exem- 
plaires du corps des ponts et chaussées, et aussi 
parmi ceux qui, dans des circonstances graves ou dé- 
licates, intéressant ce corps, ont servi sa cause avec 



4 M. REYNAUD. 

le plus de tact et de dévouement. En toute occurrence, 
d'ailleurs, son influence morale n'a pas été moins 
efficace que son action intellectuelle. C'est là un noble 
trait de son caractère, un côté méritoire de sa carrière, 
qu'il importe de faire ressortir, et qu'on pourra sur- 
tout apprécier en examinant son rôle d'ingénieur. 

Cependant il ne suffirait pas, pour peindre M. Rey- 
naud, de retracer sa vie et ses travaux depuis l'époque 
où son entrée dans les fonctions publiques lui permit 
de montrer son talent et de rendre d'importants ser- 
vices. Les circonstances au milieu desquelles s'est 
passée son adolescence et les péripéties de sa jeunesse 
ont eu sur le développement de ses idées et de ses 
goûts, sur la direction de ses études et sur la nature 
de ses travaux une très forte influence. II faut donc 
parler aussi de ses premières années. Cette tâche, 
heureusement, sera facile. M. Reynaud a écrit, pour 
l'instruction de ses enfants, une note biographique 
relative à sa jeunesse. Nous nous bornerons à la tran- 
scrire, en y faisant les quelques retranchements im- 
posés par la substitution d'un auditoire plus étendu 
au cercle de la famille. Présentés dans cette forme, 
ces souvenirs garderont l'accent sincère et personnel 
qui ajoute à ce genre de témoignages un mérite juste- 
ment recherché aujourd'hui. 

En tête de ce livre est un portrait gravé de M. Rey- 
naud. Pour tout dire, notre ambition serait de com- 
pléter ce portrait, en montrant ce que ne sauraient 
exprimer ni la pointe ni le pinceau : à savoir les idées 
et les sentiments de l'homme, en traçant avec la 



INTRODUCTION. 5 

plume une image ressemblante de l'être moral. Cette 
image, confondue avec l'autre, celle de la personne, 
subsiste dans le souvenir de ceux, encore nombreux, 
qui ont connu M. Reynaud et lui survivent. C'est à 
eux particulièrement que s'adresse notre travail. 
Puissent-ils ne pas le juger par trop indigne de 
l'homme éminent, de l'homme de bien, à la mémoire 
duquel il est consacré ! 



CHAPITRE PREMIER 



SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE. — PRINCIPAUX 
ÉVÉNEMENTS DE LA VIE PRIVÉE 



La notice autobiographique à laquelle ce premier 
chapitre est emprunté presque tout entier, fut écrite 
par M. Reynaud à la fin de 1870, pendant les tristes 
journées et les anxieux loisirs du siège de Paris. Séparé 
de ses enfants, M. Reynaud eut alors la pensée, pour 
s'occuper d'eux quand même, de leur raconter la pre- 
mière partie de sa vie, celle qui précéda leur nais- 
sance, et de faire entrer dans ce cadre la relation de 
quelques événements de famille plus anciens et qui 
pouvaient les intéresser. En transcrivant son récit, 
nous avons naturellement omis, guidé en ceci par son 
fils et par sa fille, les particularités qui concernent 
exclusivement la famille. En outre, il a paru conve- 
nable d'adoucir ou même de supprimer quelques pas- 
sages, pour observer, dans cette publication posthume, 
l'extrême discrétion toujours gardée par M. Reynaud, 
vis-à-vis des personnes, dans les écrits qu'il a livrés 



8 M. REYNAUD. 

au public même le plus restreint. Ces remarques 

faites, laissons parler le maître, que la mort nous 

donne pour collaborateur, et dont le secours nous est 

à présent, comme le fut jadis son appui, si utile et si 

précieux. 



« Je suis né à Lyon le r cr novembre i8o3. Mon 
'i grand-père paternel, qui avait occupé une position 
« assez élevée dans l'administration des armées, 
«. s'était marié à Thîonville et s'y était fixé. De ses 
« trois fils, les deux aînés moururent au loin; mon 
« père, le plus jeune, entra dans l'administration des 
« vivres de la guerre, se trouva lancé dans la haute 
« société du Directoire et, menant de front plaisirs et 
« affaires, se fit une certaine fortune. Son mariage 
« avec Mlle de Régny, fille d'un riche banquier de 
« Lyon, le fixa dans cette ville, où la famille de sa 
■t femme occupait une grande situation. 

« La prospérité dura peu : mon père fut d'abord 
" frappé. Bientôt après son mariage, une faillite en- 
« gloutit la majeure partie de sa fortune. Il fonda, 
« pour la relever, une maison de commerce qui, 
« après diverses vicissitudes, s'écroula : la ruine fut 
« complète, l'honneur resta sauf; la dot de ma mère 
« disparut tout entière. Pendant ce temps, la maison 
« de banque périclitait à son tour, à raison même de 
« ses relations avec l'extérieur, où chacune de nos 
a victoires provoquait des catastrophes financières. Il 



SOUVENIRS DE JEUNESSE. 

fallut liquider, et il ne resta, tous engagements 
tenus, que fort peu de chose. •> 
« Les parents de mon père vivaient à Thionville 
dans une modeste aisance. Il fut décidé qu'on quit- 
terait Lyon pour se .retirer dans la petite ville, en 
attendant des jours meilleurs. Un matin donc, je 
croîs encore y assister, une grande berline de 
voyage, épave échappée au naufrage de notre for- 
tune, vint s'arrêter à notre porte. Nous y montâmes 
tous après de tristes adieux à la famille; nous 
étions six, mon père, ma mère, mes deux frères, 
une femme de chambre et moi. C'était en 1811 ; 
j'avais sept ans; Ernest, mon frère puîné, en avait 
cinq; Saint-Elme, le dernier, était dans sa troi- 
sième année. Le voyage, fait à petites journées, ne 
dura pas moins d'une semaine. « 
« Le milieu où nous fûmes transplantés différait du 
tout au tout de celui que nous quittions. C'était 
celui d'une très petite ville et très arriérée, où ré- 
gnaient alors l'esprit le plus étroit, les habitudes les 
plus mesquines, la parcimonie la plus minutieuse. 
Les usages en sont encore présents à mon sou- 
venir. On dînait à une heure, puis on se promenait 
sur le rempart, dont un quart d'heure suffisait pour 
faire le tour. Le soir, en hiver, on allait « à l'as- 
semblée ». Chacun des principaux bourgeois — ils 
étaient précisément au nombre de sept — avait son 
jour de réception, son assemblée. Quelques médi- 
sances, une partie de boston ou de loto, deux chan- 
delles sur la cheminée, deux autres sur la table de 



M. REYNAUD. 

■ jeu, des plaisanteries toujours bien accueillies sur 
. la maladresse de ceux qui tenaient les mouchettes, 

< faisaient les frais de ces soirées qui se prolongeaient 
i peu. Vers neuf heures arrivaient les cuisinières, 
i armées chacune d'un falot, et l'on rentrait chez 
i soi. » 

« Tandis que mon père, qui n'était ni d'âge ni 
i d'humeur à rester inactif, était le plus souvent à 
• Paris, où il fit d'opiniâtres mais d'inutiles efforts 
c pour relever sa fortune, ma mère demeurait à 

< Thionville. Elle se voyait, jeune encore, confinée 
- dans ce réduit, loin de sa famille et de ses amis 

■ d'enfance, en compagnie de deux vieillards qu'elle 

■ connaissait à peine. Mais elle avait ses trois fils, 
i consolation dans le présent, espérance pour Pave- 
-. nir, et pas une plainte ne sortit de ses lèvres, aucun 
: regret ne se manifesta, qui fut de nature à blesser 
: son entourage. Elle comprit et accepta vaillamment 
i tous les devoirs et toutes les charges de sa nou- 
: velle existence; et cette étrangère, qu'on avait vue 

■ arriver avec une sorte d'effroi, ou tout au moins de 
: méfiance, réussit bientôt à force de tact et de bonté, 
: et sans rien perdre de sa distinction native, à se 
: faire aimer et profondément respecter de tous. 

: C'était une femme d'une rare intelligence et d'un 
grand cœur. » 

« Thionville avait un collège, et ma mère se pro- 
posait de nous y envoyer comme externes, en gar- 
dant pour elle la surveillance de nos études ; mais 
l'école buissonnière avait pour nous beaucoup 



SOUVENIRS DE JEUNESSE. II 

« d'attrait et nos jeux étaient trop bruyants pour des 
« vieillards atteints de douloureuses infirmités. Il 
« fallut donc nous mettre l'un après l'autre en pension 
« entière. Le collège était petit comme la ville : une 
« douzaine d'internes,.à peu près le double d'externes, 
« deux professeurs, un maître de dessin et un maître 
« d'étude, tel était son maigre contingent : chaque 
« classe comptait six à huit élèves et les études n'al- 
« laient pas plus loin que la troisième. » 

« Si l'instruction laissait à désirer, en revanche 
« l'éducation était bonne; tous nos maîtres étaient 
* de braves gens qui agissaient avec nous en pères 
« de famille. Ils prenaient volontiers part à nos jeux 
« et s'attachaient, dans leurs conversations fami- 
« lières, à développer en nous les bons sentiments; 
« ils nous aimaient et nous le leur rendions. Le prin- 
» cipal, homme instruit, qui plus tard occupa un 
« poste élevé à l'Académie de Nancy, faisait les 
« classes de troisième et de quatrième et de plus en- 
«■ seignait les mathématiques. J'eus le bonheur, il y 
« a quelques années, de le faire dîner à Paris avec 
« ses trois élèves, auxquels il n'avait pas cessé de 
« s'intéresser, quoiqu'il ne les eût pas revus depuis le 
« collège. Notre maître d'études était, il est vrai, peu 
« familiarisé avec les délicatesses de la civilisation 
« moderne, mais son âme vivait avec les grands 
« hommes de l'antiquité, avec les héros classiques du 
« de Vins, noble commerce, qui de l'humble maître 
« fit à son tour un héros. Nous le vîmes un jour, à 
« la fin de i8i3, paraître dans la cour sac au dos, 



a M. REYNAUD. 

: fusil sur l'épaule, sabre au côté, et il nous dit : « Je 

■ vous quitte, mes enfants; l'ennemi foule le sol 
: sacré de la patrie ; tout citoyen doit prendre les 
■■ armes; adieu ! » Puis il nous embrassa, sans que 
: rien trahît son émotion. Nous l'admirions, nous 

■ regrettions de ne pouvoir le suivre et nous pleu- 
: rions. Il revint, quelques mois plus tard, griève- 
ment blessé et, de son lit, nous racontait sa trop 

: courte campagne. Il n'était pas jusqu'au portier du 

■ collège, vieux soldat de la République, suisse à 
■■ l'église le dimanche, qui ne tînt école de patrio- 
. tisme, en nous enflammant au récit de ses combats, 
: de ses blessures, des chefs sous lesquels il avait 

■ vaincu, des fêtes civiques auxquelles il avait assisté. 
: Tous d'ailleurs, sur cette brave terre de Lorraine, 

■ étaient animés des mêmes sentiments guerriers, du 
même dévouement à la nation. » 

« Aussi le siège de Thionville, en 1814, nous 
trouva-t-il, grands et petits, parfaitement disposés 
à le bien supporter. Au bruit du canon nous quit- 
tions la classe pour courir au rempart. Une sortie 
était-elle annoncée, nous emboîtions le pas derrière 
la troupe, et nous avions pour chef le fils du gé- 
néral, un garçon de notre âge; il s'appelait : Victor 
Hugo. » 

« En i8i5, à l'approche du second siège, ma mère 
nous emmena dans un petit village perdu au mi- 
lieu des bois, où l'un de nos parents dirigeait des 
forges. Elle n'avait plus à donner de soins à nos 
grands parents, morts depuis peu, et redoutait un 



SOUVENIRS DE JEUNESSE. i3 

; nouveau siège tant à cause de ma jeune ardeur que 
: parce que, durant le premier, mon frère Ernest et 
: moi avions été gravement atteints du typhus des 
; armées. Malgré ses efforts, tout travail fut mis de 
; côté : nos journées se passaient dans la forêt à 
: grimper aux arbres, à dénicher les oiseaux, à leur 
i tendre des pièges, à jouir en pleine liberté, dans un 
i pays agreste, des plaisirs de notre âge. Aussi les 
: trois ou quatre mois que nous avons passés à 
Ottange ont-ils toujours compté, pour mes frères et 
: pour moi, parmi les plus heureux de notre vie ». 

« A la fin de l'année suivante, mon père, qui n'était 
: pas encore fixé sur la direction à donner à notre 
avenir, et qui songeait peut-être au commerce, 
: jugea qu'il me serait plus profitable de savoir l'al- 
: lemand que de pousser à fond l'étude du latin et 
; du grec. En conséquence, il me mit en pension 
: chez le ministre protestant d'un petit village d'Aï- 
: sace. Un grand jardin entourait le presbytère, où 
. le pasteur, sa femme et leurs quatre enfants me- 
naient une vie patriarcale; ils pouvaient, en se 
serrant un peu, recevoir trois pensionnaires ; même 
il restait une belle chambre pour les étrangers. Je 
: me trouvais chez d'excellentes gens. Mon nouveau 
maître, ancien élève de l'université de Halle, par- 
lait et faisait parler autour de lui l'allemand le plus 
: pur. Il savait aussi le français et l'enseignait à ses 
fils ; mais ni sa femme, ni ses filles, ni personne au 
village n'en comprenait un mot. Aussi mes progrès 
en allemand furent-ils rapides. Je dois reconnaître 



K 



M. REYNAUD. 

que je n'en fis guère d'autres. Le bon ministre en- 
seignait un peu, mais bien peu, de toutes choses, 
latin, grec, hébreu, mathématiques, histoire, mu- 
sique, horticulture, etc., le tout en quatre heures 
d'étude par jour, tout au plus. Le reste du temps 
se passait, comme à Ottange, à courir les bois et 
même à chasser, car nous avions à nous tous un 
fusil à un coup, dont nous nous servions tour à 
tour. Notre régime paraîtrait bien frugal aujour- 
d'hui : le matin, des pommes de terre et du lait 
caillé; à midi, des légumes au lard; même pitance 
à dîner; de la viande deux foispar semaine : aucun 
de nous n'y trouvait à redire. >• 
« L'église du village servait aux deux cultes, et 
nous autres pensionnaires y suivions très réguliè- 
rement les offices catholiques, sans qu'aucun de nos 
dignes hôtes ait jamais eu i'idée de nous en dé- 
tourner ». 

« Au commencement de 1818 je vins à Paris ter- 
miner des études qui n'étaient en réalité qu'à peine 
commencées. Je parlais l'allemand presque aussi 
bien que le français; mais je ne savais pas grand* 
chose au delà, et l'on me fit entrer en seconde alors 
que j'étais à peine capable de suivre la quatrième : 
aussi du premier rang que j'avais constamment à 
Thionville, je descendis au dernier. A la liberté, à 
la vie agreste, dont je jouissais auparavant, se 
substituait sans transition l'emprisonnement avec 
travail forcé. Aux braves gens, qui m'avaient si 
paternellement dirigé jusque-là, succédaient un 



SOUVENIRS DE JEUNESSE. i5 

maître de pension et des maîtres d'étude qui m'ont 
laissé de tristes souvenirs. Enfin j'avais honte de 
ma gaucherie campagnarde, qui contrastait si fort 
: avec la tenue et les excellentes manières de mes 
; cousins parisiens, que- les jours de sortie m'appor- 
i taient moins de joie que d'humiliation. Sous ces 
! influences, mon caractère s'aigrit : de gai, de franc 
; que j'étais, je devins triste, envieux, impatient du 
i joug, ennemi de toute autorité. J'étais très mal 
i noté dans ma pension, et ce n'était que justice. » 

« Je me relevai l'année suivante. En même temps 
; que je faisais ma rhétorique, où j'étais aussi faible 

■ qu'en seconde, je suivais le cours de mathématiques 

■ élémentaires ; et là, je fus vite au premier rang. Je 

■ m'étais d'ailleurs lié de bonne amitié avec quelques 

< camarades et n'étais pas resté sans me dégrossir. 

< Toutefois le mal qui s'était produit persista pen- 
t dant plusieurs années. » 

« Mes succès en mathématiques décidèrent ma 
: vocation. Abandonnant les lettres pour les sciences, 

< je me préparai à l'Ecole polytechnique. Ainsi tron- 
i quée, mon instruction littéraire resta des plus in- 

■ suffisantes; lacune très fâcheuse, que plus tard, 
: parvenu à l'âge mûr, j'ai dû combler tant bien que 

mal au prix des plus grands efforts. Tel qui lit mes 
i écrits ne se doute pas de l'énorme travail que m'a 

■ coûté leur rédaction. Les enseignements reçus dans 
i la jeunesse sont les seuls qui pénètrent à fond et 
. s'incorporent à la personne. » 

« A ce propos je me suis demandé maintes fois s'il 



i 




5 M. REYNAUD. 

ne m'eût pas été plus avantageux de recevoir, dans 
un milieu moins rustique, une éducation première 
plus méthodique et plus savante. Je ne le pense pas. 
Sans doute, je serais plus habile à écrire et j'aurais 
évité bien des fautes; mais, d'autre part, l'instru- 
ment du travail, le corps, serait-il aussi sain? 
aurais-je le sentiment net de la réalité, les instincts 
simples, l'amour de la nature, que développe la 
vie des champs? Posséderais-je au même degré 
l'indépendance d'esprit et la force d'initiative qu'en- 
gendre l'usage de la liberté? Et même, aurais-je 
gagné réellement quant au style? Plus châtié dans 
la forme, n'eût-il pas été moins personnel et moins 

« En 1821 je fus admis à l'Ecole polytechnique 
dans un assez bon rang, et là, l'esprit d'indépen- 
dance et d'indiscipline dont j'étais animé ne trouva 
que trop d'occasions de se donner carrière, d'au- 
: tant que la plupart de mes camarades étaient dans 
les mêmes dispositions. L'hostilité contre le gou- 
vernement était alors très vive et augmentait sans 
cesse. Libéraux, républicains, bonapartistes mar- 
chaient côte à côte en rangs serrés, confondant 
même leurs drapeaux, tant l'ardeur était grande, 
tant la haine d'une dynastie accusée de vouloir 
ramener l'ancien régime était générale et profonde. 
La société secrète des carbonari étendait ses rami- 
fications sur tout le pays; il n'était pas de petite 
ville qui n'eût sa vente; Paris en possédait un 
grand nombre; l'Ecole polytechnique avait aussi 



SOUVENIRS DE JEUNESSE. 17 

[ la sienne, alors présidée par un futur ministre du 

: roi Louis-Philippe. Chaque vente, composée de 

1 douze membres, était représentée par un député 

1 de son choix dans la vente d'ordre immédiatement 

1 supérieur, laquelle, constituée de même, fournis- 

« sait également un délégué, et ainsi de suite jusqu'à 

i la vente suprême. Les membres de celle-ci, connus 

1 seulement d'un petit nombre d'individus, for- 

■ maient un gouvernement occulte, dont les ordres, 
1 transmis par les députés, parvenaient successive- 
1 ment à tous les degrés de l'échelle. Chaque 
! membre était présenté par deux parrains qui 
1 répondaient de lui ; il jurait discrétion et obéis- 

■ sance et il était tenu de s'armer. » 

« Je n'appartenais point à la vente de l'Ecole 
t polytechnique, et j'ignorais même son existence ; 
1 mais l'autorité, mieux informée, résolut de faire 
'■ un exemple et de le faire à tout prix. Faute de 
1 connaître les coupables, elle choisit des suspects : 

■ les élèves les plus indisciplinés furent, au commen- 
: cernent de la seconde année d'École, classés dans 
: la même salle, en attendant l'occasion de sévir. Et 
; cette malheureuse salle, dont je faisais partie, fut, 

■ au bout de quelques mois, brutalement licenciée 
: sous le prétexte le plus frivole. L'injustice était 
; d'autant plus criante à l'égard des jeunes gens 

ainsi frustrés d'une carrière conquise par leur tra- 
vail, que deux d'entre eux seulement, je l'ai su 
depuis, étaient au nombre des conspirateurs. Le 
: général Rohault de Fleury, commandant en se- 



■ i 

9 



l AL REYNAUD. 

■cond de l'École, protesta, mais inutilement. La me- 

■■ sure ne fut point rapportée; et si quelques-uns de 

nous finirent par obtenir leur grâce, ils le durent 

: sans doute à des influences de famille. Déjà la 

Restauration était entrée dans la voie d'arbitraire 

et de violence qui devait la conduire à sa perte. « 

« Une année environ après mon exclusion de 

i l'École on me proposa de m'affilier au carbona- 

■ risme; j'acceptai avec empressement. » 

« Ma carrière était à recommencer; je me décidai, 
r avec l'avis de mon père, pour la profession d'ar- 
; chitecte; je dessinais assez bien, et cette profession 
: devait me permettre, mieux qu'aucune autre, de 
i tirer parti de mes études scientifiques. Après avoir 
: pris quelques leçons de l'excellent M. Durand, 
. mon professeur à l'École polytechnique, j'entrai 
■■ dans l'atelier d'un architecte de grand mérite, 
: M. Huyot. J'y restai plusieurs années, menant 

■ de front, avec une ardeur qui se portait alternati- 
i vement d'un objet à un autre, mes études, les 
• plaisirs du quartier Latin, les associations politiques 

■ et aussi quelques travaux productifs; car il m'était 
< pénible d'être encore à la charge de mes parents. 
' J'avais hâte de leur épargner cette gène; et ce fut 
n une grande satisfaction pour moi que de conclure 
i< ma première affaire, que de montrer à mon père 
« le premier argent gagné par mon travail. » 

« Pendant ce temps, mon frère Ernest, après 
« avoir poursuivi au collège de Metz ses études com- 
« mencées à Thionville, les terminait à Paris et 



SOUVENIRS DE JEUNESSE. 19 

« entrait, en 1824, à l'École polytechnique, d'où, 
« plus heureux que moi, il sortait dans les mines. 
•< Quant à Saint-Elme, il avait décidé de se faire 
« marin. Longtemps rebelle au travail, il cédait enfin 
« à mes conseils, secouait sa paresse par un vigou- 
« reux effort et, après une courte préparation, se 
« faisait recevoir des premiers à l'Ecole navale. Ce 
« fut un grand bonheur pour nous tous, et surtout 
« pour mon père, dont les seules satisfactions étaient 
« celles qui lui venaient de ses enfants. Il avait 
« éprouvé déception sur déception, malheur sur 
•t malheur : loin de s'augmenter, les modiques rès- 
« sources que lui avaient laissées ses parents s'étaient 
« amoindries; en même temps son courage et ses 
« forces s'étaient usés. 11 mourut dans mes bras en 
« 1826. »> 

« Ernest venait alors d'entrer à l'École des mines; 
« pour moi, tout en poursuivant mes études, je 
« dirigeais des travaux dont le produit suffisait à 
mon entretien. Ma mère vint se fixer avec nous-, 
« notre existence fut des plus modestes et des plus 
« laborieuses. » 

k Mes deux frères étant mineurs à la mort de 
« notre père, il fallut leur donner un subrogé tuteur. 
Merlin, de Thionville, qui était notre parent et qui 
.< nous avait toujours témoigné de l'affection, accepta 
« cette charge. Comme bien on pense, nos fré- 
« quentes relations avec le vieux conventionnel 
" n'étaient pas pour modifier nos opinions politi- 
* ques : ses conversations pleines de bonhomie et 



I ■ J 



!0 M. REYNAUD. 

■< d'entrain, qu'animait le souvenir des nobles ar- 

:• deurs de la jeunesse, faisaient revivre à nos yeux 

» la grande Révolution et savaient en dégager l'idée 

:■ des crimes et des folies qui l'obscurcissent en- 

< core. C'était un homme de cœur et un grand ci- 

< toyen. Ernest, en écrivant sa vie et faisant justice 
i d'odieuses calomnies, a eu le bonheur d'acquitter 
> notre dette de reconnaissance. » 

" Un voyage en Italie est le complément en quel- 

■ que sorte obligé des études de l'architecte. Mal- 

■ heureusement je n'avais pas et ne pouvais espérer 

■ réunir de longtemps les ressources nécessaires 

■ pour entreprendre ce voyage à mes frais ; et 
i quant au prix de Rome, il m'était interdit d'y 
. songer. On ne l'obtenait guère, à cette époque, 
i qu'aux approches de la limite d âge réglementaire, 

c'est-à-dire à près de trente ans; puis il fallait 
i passer cinq années en Italie : des études aussi pro- 
: longées m'eussent fait entrer trop tard dans la vie 

■ active, qui était pour moi un besoin de nature et 
: de position. Je ne voyais donc qu'en rêve le voyage 

d'Italie et ce rêve me semblait impossible à réa- 
: User. Une occasion se présenta pourtant. Un 
: grand seigneur étranger, fixé à Florence, avait fait 
construire dans les environs une magnifique villa. 
J'avais donné les dessins de petites fabriques des- 
tinées à orner le parc ; leur exécution souleva 
des difficultés de la part de l'architecte italien ; 
. aussitôt je proposai de la diriger moyennant les 
frais du voyage, la table et le logement. Ces con- 






SOUVENIRS DE JEUNESSE. 21 

« dirions furent acceptées, et j'arrivai à Florence au 
a mois d'avril 1828, émerveillé de la contrée que je 
« venais de parcourir. » 

« Le prince étant mort quelques jours après mon 
« arrivée, la plupart des projets pour lesquels j'étais 
" appelé furent abandonnés. J'y. gagnai des loisirs 
« que je consacrai à visiter la Toscane et à faire de 
« sérieuses études sur l'architecture florentine. A l'au- 
« tomne, mes travaux étant achevés, je partis pour 
« Rome, où je passai l'hiver; je fis ensuite à Naples 
« un séjour d'un mois, et revins en France par la 
« haute Italie et la Suisse, en m'arrêtant dans les 
« villes les plus intéressantes par leurs monuments. » 

« Rentré à Paris vers le milieu de l'année, j'y fus 
« saisi d'une profonde tristesse. Je me voyais à vingt- 
« six ans sans aucune fortune, sans carrière as- 

< surée; je me demandais avec anxiété si mes lon- 
î gués études aboutiraient à quelque résultat, si 

< je parviendrais jamais à me faire une position, 
j fût-elle des plus modestes, si ma vie ne s'écou- 
■• leraït pas misérable et improductive. Cet accès de 
1 découragement dura peu. En attendant que ma 

■ clientèle d'architecte se développât, je donnai des 

■ leçons de mathématiques; et d'autre part la poli- 

■ tique et les doctrines saint-simoniennes, dont on 
: s'occupait beaucoup à ce moment, apportèrent une 

puissante diversion à mes soucis. » 
« Vint enfin la révolution de Juillet, à laquelle 
je pris une part des plus actives' et qui me combla 
de joie. » 



ï- M. REYNAUD. . 

« Les révolutions suivantes ne sont point à corhpa» 
; rer à celle-ci. Elles furent plutôt subies qu'acclamées 
par la masse du pays, tandis qu'en i83o le mou- 
vement fut unanime. La nation n'était point alors 
i divisée en deux camps; la discussion des ques- 
tions sociales n'était pas tombée dans la rue ; bour- 
; geois et prolétaires éprouvaient encore les mêmes 
< aspirations. Les journées de Juillet n'ont pas été 
■ l'œuvre des sociétés secrètes, que de nombreux 
. échecs, suivis de répressions sanglantes, avaient 
' désorganisées : elles furent la manifestation écla- 
i tante de la volonté nationale, l'expression des 

- exigences les plus légitimes et les plus impérieuses 

- du pays tout entier. Ralliés au chant de la Mar- 
i seillaise, républicains, bonapartistes, orléanistes 
« ressentirent tous au même degré l'enivrement de 

- la victoire contre l'ennemi commun. Jamais grande 
« ville, plus que Paris après ces mémorables jour- 
« nées, ne se sentit fière, satisfaite et unie. » 

« Cette révolution décida de mon avenir. L'ini- 
« quité de la mesure qui m'avait exclu de l'École 
« polytechnique fut reconnue par une commission 
« d'enquête. Nous fûmes en conséquence, mes cama- 
« rades d'infortune et moi, en même temps que les 
« élèves sortant alors de l'Ecole sans avoir passé 
« d'examens, admis dans les services publics d'après 
« nos classements de première année. Mon rang 
» m'ouvrait l'École des ponts et chaussées : après 
« mûre réflexion, j'y entrai. Il était assurément très 
« pénible, à mon âge, de retourner sur les bancs, 



SOUVENIRS DE JEUNESSE. i% 

d'embrasser une carrière qui devait m'éloigner de 

Paris et me fixer en province, peut-être pour la 

vie, enfin de renoncer aux chances lucratives que 

« pouvait m'offrir la profession d'architecte \ mais 

l'indécision de l'avenir me pesait lourdement, la 

certitude et la sécurité m'importaient par-dessus 

tout. Je me flattais d'ailleurs de tirer quelques 

avantages de mes études artistiques dans un milieu 

où ce genre d'études n'est pas, d'ordinaire, poussé 

très loin. Cette espérance n'a pas été déçue. • 

« Diverses formalités retardèrent jusqu'au mois 

« d'avril i833 mon entrée à l'École des ponts et 

« chaussées. J'y passai deux années, au cours des- 

« quelles je fus en mission à Bourges et à Foix ; je 

« profitai de ce dernier voyage pour étudier les 

« monuments romains du midi de la France. A ma 

o sortie de l'École je fus, à raison de mon rang 

« de classement, attaché au secrétariat du Conseil 

n général des Ponts et Chaussées, position très re- 

« cherchée, qui avait, entre autres mérites, celui de 

« prolonger de deux années mon séjour à Paris. » 

« Ces deux années comptent parmi les meilleures 
a de ma vie ; mais, avant d'en parler, je dois reve- 
« nir en arrière, » 

a. J'ai déjà dit que, à mon retour d'Italie, j'avais 
« suivi avec beaucoup d'intérêt les travaux saint- 
« simoniens, auxquels j'étais initié dès avant mon 
« départ. L'œuvre avait pris un grand développe- 
« ment. Je voyais souvent le père Enfantin, et j'étais 
« intimement lié avec plusieurs de ses collabora- 



24 M. REYNAUD. 

« te.urs, devenus plus tard ses apôtres. Mais je fus 
« péniblement surpris du refus qu'ils me firent de 
" prendre une part active à la révolution de Juillet 
« et de l'espèce d'indifférence avec laquelle ils ac- 
» cueillirent ce grand mouvement national. Je les 
« voyais d'ailleurs s'engager dans une mauvaise 
« voie : chaque jour s'accusait davantage leur ten- 
« dance à quitter le domaine de la philosophie et de 
« l'économie politique," où était leur force, pour 
n celui d'idées religieuses dépourvues de tout fonde- 
« ment et qui devaient les perdre. Mes observations 
« ne furent point agréées, et je cessai d'être un 
« adepte, sans rompre toutefois les relations arai- 
« cales. » 

«■ Ernest était alors en Corse, où il avait été placé 
u à sa sorde de l'École des mines. Plus engagé que 
« moi avec les saint-simoniens, il avait néanmoins 
o accueilli avec enthousiasme la révolution de Juillet 
« et n'avait pas hésité à rompre avec ses coreli- 
« gionnaires à raison de leur conduite en cette occa- 
« sion; mais les instances d'Enfantin ne tardèrent 
« point à le ramener, et même, au désespoir de 
« notre pauvre mère, à lui faire donner sa démis- 
« sion d'ingénieur pour se dévouer complètement à 
« la nouvelle Église. 11 revint donc à Paris, entra 
« dans la communauté de la rue Monsigny, se 
« plaça au premier rang parmi les prédicateurs de 
« la doctrine et fit une mission dans le Midi avec 
« son nouvel ami, Pierre Leroux. La divergence de 
« nos opinions avait mis du froid entre nous. 






SOUVENIRS DE JEUNESSE. 25 

a Cependant mon frère ne put admettre les bases 
•■ profondément immorales sur lesquelles Enfantin 
« rêvait d'établir sa singulière religion, et, après 
« de longues luttes intestines, se produisit avec éclat 
« une rupture publique," qui provoqua la chute du 
« saint-simonisme. Ernest me revint alors et par- 
ti tagea mon modeste logement. Comme moi à vingt- 
« sept ans, il se trouvait, au même âge, sans res- 
« sources et sans carrière assurée ; il écrivit dans 
« la Revue encyclopédique, achetée par Carnot qui 
« venait aussi de rompre avec Enfantin, et sa plume 
« lui donna le pain quotidien. » 

« C'est alors que nous louâmes notre petit 
« logement de la rue de l'Abbaye. A ce logis se 
" sont attachés pour nous de précieux souvenirs. 
« Nous étions au centre de nos relations habituelles 
« et l'on se réunissait chez nous. Parmi les jeunes 
et hommes que nous voyions, plusieurs se sont fait 
« un nom. C'étaient, pour ne citer que les plus 
« connus : Pierre Leroux, Charton, qui fonda à cette 
« époque le Magasin pittoresque, Sainte-Beuve, 
« Fortoul, le futur ministre de l'instruction publique. 
« Nos réunions étaient fréquentes. La causerie et - 
ti la . discussion en faisaient les frais. Philosophie, 
« littérature, arc, politique, toutes les questions qui 
« passionnaient alors la jeunesse étaient traitées 
a avec l'ardeur de notre âge et résolues avec une 
« foi profonde dans l'avenir. De ce temps date la 
<■ fondation de V Encyclopédie nouvelle par Pierre 
« Leroux et par Ernest, ou plutôt par Jean Reynaud, 






s6 



M. REYNAUD. 



« car mon frère, depuis ses missions saint-simo- 
« niennes, s'est constamment présenté au public 
« sous le prénom de Jean, celui d'Ernest demeurant 
« en usage dans la famille. C'est dans ce recueil, 
■• qui eut le malheur de rester inachevé et d'être 
« appesanti par de longs et diffus articles de Pierre 
n Leroux, que je fis mes premières armes littéraires. >• 

« J'étais attaché avec Franqueville au Conseil 
« général des ponts et chaussées sous les ordres 
« immédiats de M. Fresnel, frère de l'illustre savant 
« et son successeur à la direction des phares. 
b M. Fresnel m'ayant chargé de revoir quelques 
" projets de phares qui lui paraissaient insuffisants, 
'< fut satisfait de mes dessins, reconnut l'utilité, pour 
a le service dont il était chargé, de mes études artis- 
« tiques, et me fit confier en ï834 le projet de la 
« construction du phare des Héaux de Bréhat, 
« travail dont les difficultés effrayaient les ingénieurs 
« des Côtes-du-Nord. » 

" Je ne fus pas sans m'effrayer aussi lorsque, 
" rendu sur les lieux, je vis ces roches abruptes et 
n déchiquetées et la mer furieuse qui les couvrait de 
« son écume; le spectacle était nouveau pour moi, 
« je n'avais pas l'idée de pareilles difficultés. Un 
« examen attentif m'amena bientôt à les mesurer 
« de sang-froid ; je me rendis compte de la condi- 
« tion des roches, du régime des courants et des 
« marées, des besoins de la navigation, des ressour- 
« ces disponibles. La confiance revint. Je me dis 
•i que, plus rude serait la tâche, plus glorieux sor- 



SOUVENIRS DE JEUNESSE. 27 

■ tirait le succès ; je vis qu'il y avait un grand ser- 
: vice à rendre, et je m'estimai heureux d'être 
: chargé d'une si belle mission. Après une quinzaine 
; de jours d'étude, j'avais arrêté mes dispositions 

- et je revins à Paris rédiger le projet. En l'approu- 
■■ vant, le Conseil général des ponts et chaussées 

■ adressait à son auteur des félicitations officielles. 
i L'année suivante, je quittai Paris pour l'île de 

■ Bréhat. La transition était brusque, mais il s'agis- 
; sait d'un travail important, et je n'en demandais 
1 pas davantage. » 

« L'aspect de l'île de Bréhat est au plus haut degré 

; pittoresque et original. La masse granitique qui 

■ compose l'île se prolonge à perte de vue dans 

■ toutes les directions par d'innombrables récifs. 
1 Des havres étroits et profonds découpent les 
; côtes, et les ondulations du sol sont assez pro- 
: noncées pour former des vallons et des collines. 
: Au sud, où sont la plupart des habitations, se 
1 trouvent des prairies, des champs et même quel- 
: ques arbres : au nord, s'étend un plateau balayé 
; par le vent et couvert, entre les saillies rocheuses, 
i par un fin tapis de courtes bruyères. La population 
i est de douze cents âmes, et l'on ne voit presque 
1 que des femmes, les hommes, tous marins, yi- 
1 vant très peu à terre. Ce sont les femmes qui 

- cultivent le sol, pèchent l'engrais marin et font la 

■ récolte; elles ont bonne mine, le dimanche sur- 
< tout, quand elles portent leur grande coiffe blanche 

■ et leur courte jupe noire serrée à la taille, pro- 



B M. REVNAUD. 

près d'ailleurs et parlant français, avantages que 

; n'ont pas leurs voisines du continent ou de la 
grande terre, comme disent les Bréhatins, non 

; sans quelque mépris. Ces insulaires se marient 
presque toujours entre eux : aussi ont-ils gardé 

: les traits primitifs de leur race. » 
« La révolution de o,3 a beaucoup contribué à la 

: prospérité de l'île. Les vides que l'émigration avait 
faits dans la flotte permirent à des marins du com- 

: merce, à de simples matelots de l'État, d'entrer 
dans le corps d'officiers et d'y faire leur chemin. Un 
contre-amiral et plusieurs capitaines de vaisseau 
sont ainsi sortis de Bréhat et y sont revenus vivre, 
une fois retraités, avec leurs petites fortunes glo- 
rieusement acquises. Le nom des" Le Bozec était 
célèbre dans la marine de l'Empire; l'un d'eux, mon 
voisin, s'était marié en vrai 'corsaire. Débarqué le 
matin même, il avait, la messe dite, conduit sa 
femme à bord en attendant l'heure du festin ; mais 
le vent étant devenu favorable, il n'eut garde de 
manquer l'occasion, leva l'ancre et consacra sa lune 
de miel à une rude croisière contre les Anglais. 
C'étaient de bien braves gens que ces vieux loups 
de mer ; ils me furent d'un grand secours pour 
l'organisation de ma flottille de transport. J'eus 
beaucoup à me louer aussi de tous les hommes, 
tant matelots qu'ouvriers, employés sur les tra- 
vaux. Que d'excellentes qualités dans cette race 
bretonne ! courage, dévouement, loyauté, senti- 
ment profond du devoir; elle n'a guère qu'un dé- 



SOUVENIRS DE JEUNESSE. 29 

faut : l'ivrognerie ; encore tient-il au climat. Ce 
vke est d'ailleurs moins développé dans l'île que 
sur le continent. » 

« Tel est le coin de terre, bien ignoré, bien perdu, 
où je vins m'établir et où je passai la majeure partie 
des quatre années qui se sont écoulées de 1 835 à 
i83g. Années laborieuses, mais heureuses, pendant 
lesquelles se sont accomplis les événements qui 
décidèrent de mon avenir. La fortune vint en quel- 
que sorte me chercher dans cette solitude. Aussi ai- 
je gardé de Bréhat le doux et cher souvenir qui 
s'attache aux lieux témoins des premiers succès, du 
premier bonheur. » 

« La première campagne, celle de i835, fut em- 
ployée à organiser les chantiers, à préparer les 
matériaux, les échafaudages et les engins de débar- 
quement, à construire des logements d'ouvriers sur 
l'un des sommets de la roche et à exécuter la plate- 
: forme qui devait recevoir l'assise inférieure du 
phare. L'année suivante, les travaux furent repris 
: dès le mois d'avril et poussés avec une activité telle 
qu'au commencement de mai les échafauds et les 
grues étaient mis en place avec une solidité qui 
; semblait défier toutes les attaques de la mer. Mais 
: alors survint une violente tempête, qui dura trois 
. jours, au bout desquels, les n'ois s'étant un peu 
: calmés, je me rendis sur !a roche, très impatient de 
■ juger de l'effet produit. Tout était anéanti, les 
1 fruits d'un travail acharné se trouvaient perdus, 
> conducteurs et ouvriers étaient démoralisés et ne 




9 



3o M. REYNAUD. 

>• croyaient plus au succès de l'entreprise. L'épreuve 
« était rude, elle ne me rebuta point. Sans doute je 
« n'avais pas estimé à sa juste valeur la puissance de 
« l'élément contre lequel j'avais à lutter. De nouvelles 
« dispositions, aussitôt arrêtées, décidèrent le succès 
« de la campagne. A la fin de septembre, la construc- 
o tîon s'élevait inébranlable au-dessus du niveau des 
a plus hautes mers et je recevais avec bonheur de 
« nombreuses félicitations. » 

- « L'année suivante (1807) .vît les travaux; se pour- 
« suivre sans encombre; elle se termina par un autre 
b succès non moins heureux qu'inattendu. Au moment 
« où la campagne s'achevait, le Conseil d'instruction 
« de l'École polytechnique me proposait à l'unani- 
b mité, à mon insu, comme candidat à la chaire d'ar- 
« chitecture; mon frère consulté s'était porté garant 
« de mon acceptation. La joie que j'éprouvai à cette 
« nouvelle fit bientôt place à une grande perplexité. 
« D'une part, la position était au-dessus de mes rêves ; 
« elle me fixait à Paris et me permettait de produire 
« au jour, de développer devant un auditoire d'élite 
» mes idées sur l'architecture, idées qui s'étaient lente- 
« ment formées dans mon esprit, auxquelles j'àtta- 
■< chais quelque importance et que je voyais avec regret 
« condamnées à ne jamais voir la lumière. Mais, 
« d'autre part, je n'avais jamais professé, jamais parlé 
b en public; je sentais que l'enseignement de l'art est 
•• plus difficile que celui des sciences, où l'on a pour 
b point de départ des faits incontestables ; je savais que 
« le professeur dont la succession m'était offerte avait 



SOUVENIRS DE JEUNESSE. 3i 

dû se retirer après quatre années d'efforts infruc- 
tueux, et rien ne m'autorisait à admettre que je 
réussirais mieux que lui. Alors que ma carrière 
d'ingénieur était désormais assurée, n'allais-je pas 
me lancer à nouveau dans l'inconnu et me préparer 
d'amères déceptions ? Deux considérations me déci- 
dèrent à accepter: d'abord l'appréhension du re- 
mords que m'aurait donné pour la vie mon manque 
: de courage, et ensuite l'espoir que je pourrais con- 
: server mon service de travaux, le cours n'ayant 
: lien que pendant la morte saison. Cet espoir ne 
; fut pas trompé: la demande que j'adressai dans 
; ce but reçut un accueil favorable; un élève in- 
: génieur fut chargé de me suppléer durant mes 
i absences. » 

« Le 3o novembre 1837 j'étais nommé professeur 
: et, quelques jours plus tard, je faisais ma première 
i leçon. Mon émotion fut grande. Élèves, officiers, 
1 professeurs, tous avaient pour moi de la sympathie, 
1 je le savais, mais comment allais -je répondre à leur 
. attente? Le trouble heureusement ne dura guère; à 

■ peine avais-je prononcé quelques paroles, il était 

■ dissipé, je m'exprimais librement; et, à la fin de la 

■ séance, je recevais les félicitations du Directeur des 

■ études, Dulong, qui avait voulu assister à mon 
1 début. » 

« Tout l'hiver fut consacré à l'important et difficile 
< travail de préparer mes leçons. Je reconnus alors 
1 qu'il ne suffit point, à beaucoup près, pour ensei- 

■ gner un art, d'en connaître l'exercice. Je devais 



I 



12 M. REYNAUD. 

< apprendre plus tard qu'il y a un troisième degré 

< d'initiation, celui qu'exige la composition d'un 
i livre. » 

« Cette même année 1837, qui m'avait fait profes- 

■ seur, marque encore dans ma vie à un autre titre. 

■ Ce fut l'année de mon mariage. J'avais vu made- 
. moiselle Duhot à Paris pendant les deux mois 

■ d'hiver que j'y passai. De retour à Bréhat, l'existence 
• m'y sembla bien solitaire, bien triste. Mes travaux 
. n'étaient plus seuls à m'occuper l'esprit; j'aspirai à 
1 me marier. La confiance que j'avais prise dans 
1 l'avenir m'empêcha de voir un obstacle dans ma 

■ pauvreté présente ; je fis ma demande ; j'eus le bon- 
. heur de la voir agréée et, au commencement de 

■ juillet, muni d'un congé de quinze jours, je me 
1 rendis à Metz où fut célébré le mariage : au re- 
-■ tour, nous passâmes quarante-huit heures chez ma 

■ mère, dont la joie était presque aussi grande que 
; la nôtre. » 

« Bréhat fut pour nous un charmant séjour. Que 
: de délicieuses promenades nous avons faites, soit 
: dans l'île, soit aux environs! Nous visitions tantôt 
■■ les îlots voisins, tantôt la riche abbaye de Beauport, 
1 tantôt le Trieux avec ses collines boisées et son 
: vieux manoir féodal. Le chantier n'était pas oublié; 
: mais déjà le phare montait assez haut pour que de 
; toutes parts nous le vissions dominer l'horizon. Ma 
: fortune avait grandi avec lui, et il me semblait 

que chaque assise qui s'élevait venait assurer notre 
. avenir. » 



VIE PRIVEE. 



33 



Ici s'arrêtent les notes autobiographiques laissées 
par M. Reynaud, ou plutôt le récit qui précède fait- 
il place, dans ces notes, à la simple nomenclature 
chronologique des ' principaux événements survenus 
dans la suite. La période d'éducation et d'épreuve ayant 
pris fin, une belle carrière, d'autant plus fructueuse 
qu'elle avait été plus laborieusement préparée, s'ouvrit 
devant l'auteur du phare de Bréhat et le professeur 
d'architecture de l'Ecole polytechnique. Celui-ci n'avait 
plus à la raconter lui-même. Les fonctions qu'il rem- 
plit, les travaux qu'il exécuta, les livres qu'il publia 
le dispensaient de prendre ce soin, qui, du reste, ne 
laisse pas d'inspirer de la répugnance à un homme de 
cœur et de goût, lorsqu'il a pour objet, non plus les 
années de la jeunesse, mais celles de la maturité et du 
succès. 

Avant de rendre compte des œuvres de M. Rey- 
naud, il convient d'achever brièvement le récit de sa 
vie privée, qui, elle aussi, pendant le séjour de Bré- 
hat, était entrée, par le fait d'un heureux mariage, 
dans une phase nouvelle, pleine de promesses pour 
l'avenir. Mais ce bonheur domestique ne devait avoir 
qu'une courte durée. Après sept ans et demi de ma- 
riage, M. Reynaud eut la douleur de perdre sa femme. 
Sa mère vînt alors habiter avec lui pour l'aider à sup- 
porter son isolement et à élever les deux enfants, un 
fils et une fille, que lui avait donnés l'union brisée si 
prématurément. « Jamais femme », dit M. Legouvé, 
parlant de cette bonne mère dans les pages brillantes 
et délicates qu'il a consacrées à la mémoire de Jean 



3.1 M. REYNAUD. 

Rëynaud', « jamais femme ne m'a mieux représenté 
« ce que les anciens désignaient par ce beau mot de 
» matrona. Ses yeux'pleins de lumière, comme ceux 
« de son fils, avaient plus de sérénité; sa bouche, puis- 
'■ samment modelée et cordialement ouverte comme 
» la sienne, était plus habituellement souriante-, d'une 
« noblesse de manières qui était de la noblesse de 
« cœur, on sentait en elle un de ces êtres qui sont nés 
« pour toujours servir de soutien sans avoir jamais 
« besoin d'être soutenus, non par insensibilité ou 
« stoïcisme, mais par une certaine force, naturelle et 
u facile comme la santé elle-même. » 

Il n'était pas possible de mieux dire. Après s'être 
dévouée à ses fils avec la plus entière abnégation, tou- 
jours prête à leur venir en aide, puis à se retirer dis- 
crètement pour les laisser, le service rendu, tout à 
leurs travaux, cette vaillante mère consacra ses der- 
nières années à ses petits-enfants. Son pqtit-fils ayant 
été, quelques années après, suivant le sort des garçons, 
mis au collège, elle eut à s'occuper surtout de sa petite- 
fille, qui d'ailleurs, à raison de son jeune âge, récla- 
mait des soins plus maternels. « Ma mère », écrivait 
M. Reynaud en 1 870, « ma mère, qu'aucune infirmité 
« n'avait atteinte, et qui avait conservé toute sa verte 
« intelligence, était heureuse de se sentir encore 
« nécessaire, de pouvoir encore se dévouer... Et il 
« fallait voir quel rayonnement de joie illuminait ses 
« traits quand elle avait autour d'elle ses trois fils, 



i.Jean Reynaud. Paris, 1864, p. ; 



« car elle éprouvait au plus haut degré le noble 
« orgueil de la maternité, vertu jusque dans son excès, 
« alors surtout que, par une longue vie de dévoue- 
« ment, on en a payé le prix une seconde fois. » Il y 
a de rémotion dans ces paroles que la piété filiale 
inspirait encore à un vieillard quinze ans après la 
mort de sa mère. 

Cette mère vénérée mourut au mois de mai iS55, 
emportée par un mal accidentel dans sa quatre-vingt- 
unième année. Elle quitta les siens avec la consolation 
d'avoir vu ses petits-enfants passer heureusement du 
bas âge à l'adolescence. Cependant, quelque douze 
ans s'étant écoulés, ces enfants s'établirent à leur 
tour, et M. Reynaud, devenu grand-père, eut la joie 
de voir sa famille croître et prospérer autour de lui. 
Il fallut désonnais se serrer un peu pour se réunir 
tous ensemble, pendant les vacances, dans la riante 
campagne des Annelles, que le chef de famille avait 
lui-même fait bâtir et planter sur le flanc du coteau 
qui domine Trouville. C'est là qu'il se proposait, une 
fois déchargé de toute fonction publique, de passer 
entièrement la belle saison et de goûter les douceurs 
de cet otium cum dignitate, dont il se plaisait à 
vanter le charme, quoique, à vrai dire, il en différât 
volontiers la jouissance. 

Toutefois le moment de s'y livrer survint; et ses 
amis, considérant la singulière vigueur de corps et 
d'esprit dont il restait animé, ne doutaient point 
qu'une si verte vieillesse ne fût destinée à se prolonger 
encore pendant de longues années. Leur attente fut 



1 1 

9 



36 M. REYNA.UD. 

déçue. Dans le courant de 1878, peu de temps après 
avoir quitté la direction des phares, M; Rej'naud 
éprouva les premières atteintes d'une dangereuse 
maladie de la vessie, à laquelle, malgré le bon effet des 
eaux d'Évian, qu'il prit l'été suivant, il succomba le 
14 février 18S0. Dès le commencement du mal, il 
avait pressenti sa fin prochaine et s'y était courageuse- 
ment résigné, parlant d'elle avec tranquillité, en toute 
liberté d'esprit, estimant sans doute que si la vie lui 
avait été bonne, et que s'il avait joui, jusque dans la 
vieillesse, d'une robuste santé, ce n'était pas une rai- 
son pour se flatter, à son âge, de conserver longtemps 
ces biens. Aussi dédaigna-t-il de se défendre contre 
la mort par ces soins méticuleux, ces précautions 
pusillanimes, dont s'entourent ceux qui la craignent. 
Il s'acquitta vaillamment jusqu'au bout des devoirs 
dont il avait conservé la charge. Peu de jours avant sa 
fin, alors que ses forces étaient déjà bien épuisées, ce 
stoïque vieillard s'imposait une dure fatigue ; il faisait 
les honneurs d'un bal de bienfaisance donné au profit 
de la caisse de secours des anciens élèves de l'École 
polytechnique. Il est mort debout, dans la pleine pos- 
session de lui-même, avec la fermeté d'un sage et la 
résignation d'un croyant. 



CHAPITRE II 



M. REYNAUD, ARCHITECTE ET PROFESSEUR 
D'ARCHITECTURE 



En joignant la qualité d'architecte à celle d'ingé- 
nieur, M. Reynaud a réuni des talents qui, rarement 
associés de nos jours, Tétaient ordinairement autre- 
fois. Sans remonter jusqu'à Vitruve, à l'époque duquel 
l'architecte traitait tous les genres de construction, re- 
ligieuse, civile et militaire, sans même aller jusqu'aux 
architectes de la Renaissance, bâtisseurs de bastions 
et d'écluses en même temps que d'églises et de palais, 
les Perronet, les Teulère, les Gauthey furent encore, 
aux dernières années du siècle passé, aussi bons ar- 
chitectes qu'habiles ingénieurs. 

Mais aujourd'hui les genres sont tranchés et les mé- 
thodes d'éducation diffèrent profondément. Aux ar- 
chitectes la forme, aux ingénieurs la science : ainsi l'a 
voulu la loi moderne de la division du travail. Ce 
n'est guère que par accident qu'un constructeur peut 
acquérir une compétence générale. Si M. Reynaud y 



38 M. REYNAUD, ARCHITECTE. 

parvint, c'est parce qu'il fut ballotté, en quelque sorte, 
au gré des événements politiques, de l'Ecole poly- 
technique à l'Ecole des beaux-arts, et de celle-ci à 
l'École des ponts et chaussées. Il dut à ces vicissitudes 
d'avoir fait un apprentissage complet. 

Aussi bien l'exemple de sa carrière prouve qu'il se- 
rait encore possible, sinon à tous les constructeurs, 
du moins à l'élite d'entre eux, de réunir les capacités 
de l'architecte et de l'ingénieur. Ce qu'a pu faire le 
hasard, secondé par l'effort d'une volonté énergique, 
une bonne méthode d'instruction le produirait plus 
aisément. Le même exemple montre aussi de quel 
profit serait le retour à un enseignement plus large. 
C'est pour avoir reçu cet enseignement que M. Rey- 
naud a pu rendre les plus importants des services 
qu'on lui doit. D'un côté, il a stimulé chez les ingé- 
nieurs, par ses leçons et par l'exemple de ses travaux, 
le goût des études artistiques; et, d'un autre côté, en 
mettant aux mains des architectes un traité complet 
de leur art, où la construction, solidement étudiée, 
sert de base à l'architecture, il a très utilement fait 
valoir auprès d'eux les droits de la raison et de la 
science. Son rôle fut ainsi de rapprocher l'une de 
l'autre deux parties de l'art des constructions qui n'au- 
raient jamais dû être séparées; et le fait d'avoir rempli 
cette tâche n'a pas peu contribué à accroître l'estime 
et la réputation attachées à son nom. 

C'est seulement après son admission dans le corps 
des ponts et chaussées que M. Reynaud eut l'occa- 
sion d'exécuter d'importants travaux d'architecture. 



TRAVAUX ^ARCHITECTURE. 



39 



Ceux qu'il entreprit auparavant ne méritent pas, sans 
doute, qu'on les mentionne, leur auteur lui-même 
s'était contenté, dans le récit de ses années de jeu- 
nesse, d'y faire allusion sans les désigner. Pour le 
public, sa carrière d'architecte commença en 1 835, 
avec la construction du phare de Bréhat. 4 

Ce phare, le principal des monuments élevés par 
M. Reynaud, et les autres phares qui furent bâtis en 
grand nombre sous sa direction et, presque toujours, 
d'après ses dessins, composent une œuvre considé- 
rable, dont l'examen forme le sujet principal du cha- 
pitre suivant, et sur laquelle, par suite, il n'y a point 
à s'arrêter ici. Les qualités dominantes de ces ou- 
vrages, sous le rapport artistique, sont la justesse de 
l'expression et la simplicité, celle-ci justifiée par l'em- 
placement habituel des phares dans des sites solitaires 
ou sauvages. La décoration, très sobre, réduite à 
quelques traits vigoureux, rude parfois, s'harmonise 
avec la sévérité du paysage, dont la mer forme le fond. 
L'aspect monumental résulte des proportions géné- 
rales et du soin donné à la construction. C'est dans le 
même esprit que les Romains, grands constructeurs, 
excellents administrateurs et, quoi qu'on ait dit, puis- 
sants artistes, ont bâti ceux de leurs ouvrages d'utilité 
publique qu'ils élevèrent en pleine campagne. 



La construction des chemins de fer a, comme celle 
des phares, donné à M. Reynaud l'occasion d'exercer 



t 



'( 



40 M. REYNALIj, ARCHITECTE. 

son talent d'architecte; mais, tandis que les phares 
qu'il éleva sont appelés à une durée, selon toute appa- 
rence, indéfinie, il ne reste déjà plus trace de la gare 
du Nord, bâtie par lui de 1842 à 1846'. Elle avait 
été cependant, pour son époque, la plus grande et la 
plus belle de Paris. On admirait alors l'étendue de 
son vestibule, l'heureuse disposition de ses salles d'at- 
tente, l'ampleur de sa halle couverte ! ; on n'imaginait 
encore, dans ce genre, rien de plus vaste et de plus 
monumental. 

Les détails n'étaient pas moins bien réussis. L'em- 
ploi, alors nouveau, du fer dans les constructions, 
auquel M. Reynaud, s'il n'eût dépendu que de lui, 
aurait attribué plus d'importance, donnait à diverses 



M. Reynaud fut attache le g août 1R42, avec la mission de 
■ la gare de Paris, à la construcliuii de la première section du 
chemin de fer de Paris à la frontière de Belgique. Nommé ingè- 
;n chef l'année suivante, il conserva le même service. La 
;gûe fut ouverte le 20 juin 1846. 
2. «....Le vestibule, qui s'étend sur toute la face principale de 
l'édifice et qui dégage les diverses parties de rétablissement.,,. 
St une magniliiitic salle, bien aérée, bien claire et très allongée. 
e proportion (5a mètres de longueur sur II mètres de largeur), 
e qui en fait un superbe promenoir... La salle d'attente, qui me- 
ure 11 mètres sur 3 ]'■'. |C, est située de manière à offrir beaucoup 
'agrément aux voyageurs; un de ses grands cotés est percé de 
ix arcades vitrées, comme celles du vestibule, qui permettent 
.'embrasser du regard toute la grande halle renfermant les quais 
t les voies couvertes.... • C. Daly. Revue de -l'architecture et des 
travaux publics, tome VI (1645-1846), p. 530 et 53:1. 

» Les halles très larges, quand elles sont couvertes de magaifi- 

■ ques charpentes hardies et élégantes, comme celle de la gare du 
- Nord, prennent un caractère grandiose, en harmonie avec l'im- 

■ portance du chemin dont elles forment la tête, que n'ont pas les 

■ gares longues et étroites ». Perdonnet et Polonccau. Portefeuille 
de l'ingénieur .tes chemins de fer. i!3.|3 a i0.|6, p. Soi. 



GARE DU NORD. 41 

parties de l'édifice un caractère original.- Les plafonds 
lambrissés et les menuiseries des principales salles 
furent également très remarqués. Au reste, la publi- 
cation de la gare du Nord dans les principaux re- 
cueils d'architecture et de travaux publics ' témoigne 
de l'estime et du succès qu'elle obtint. On la considéra 
dans son temps comme un ouvrage classique. 

Les services y étaient, il est vrai, concentrés sur le 
front de la halle couverte, et ce système n'a point pré- 
valu par la suite; on a préféré, dans les stations ter- 
minales, établir le départ d'un côté de la voie et l'ar- 
rivée de l'autre côté. Mais il ne faut pas oublier que 
l'exploitation des lignes à grand parcours fit adopter 
cette solution, et que, au moment où M. Renaud 
commença la gare du Nord, on n'allait en chemin de 
fer, depuis Paris, qu'à Saint-Germain, à Versailles et 
à Corbeil*. On n'avait donc exploité jusque-là que des 
lignes de banlieue, et précisément la disposition 
adoptée à la gare du Nord convient à ce genre de 
lignes et s'y applique encore aujourd'hui. 

Il avait fallu agrandir cette gare peu après sa con- 
struction. Son étendue première était d'environ si\ 
hectares. En i855, sa superficie fut portée à huit hec- 



1. G. Daly. Revue de l 'architecture et des travaux publics. 
Tome VI (1845-1846), p. 530 et suiv., pi. 40 a 43. — Tome VII (1847- 
184a), p. 82 et suiv., pi. 2 et 3; p. 202 et suiv., pi. i3, 14, i5. 

Pcrdonnet et Polonceau. Portefeuille de Vingénieur des chemins 
de fer; première livraison supplémentaire. 1847. AtlaSj série K, 
pi. 5o, Si. 

Chabat. Bâtiments de chemin de fer. 1866. 2° vol., pi. 49 à 52. 

2. Les lignes de Paris à Orléans et de Paris ù Rouen n'ont été 
■s qu'au mois de mai 1843. 



V 



43 M. REVNAUD. ARCHITECTE. 

tares. Complètement reconstruite à partir de 1862, 
elle en occupe à présent douze et demi. Dans la gare 
primitive, les bâtiments couvraient S 3oo mètres carrés 
et la dépense de construction fut de 1 3oo 000 francs. 
La gare actuelle a coûté au moins douze millions et 
les bâtiments y couvrent 32 600 mètres carrés. Leur 
surface a quadruplé en moins d'un quart de siècle. De 
tels accroissements dépassent toute prévision. Nulle 
part, pas plus en Angleterre ou en Allemagne qu'en 
France, on ne les a pressentis, même de loin. En 1 840, 
l'examen des gares de Londres et de Paris conduisait 
MM. Perdonnet et Polonceau à fixer à un hectare et 
demi la surface nécessaire au service des voyageurs 
dans les gares terminales les plus fréquentées. Quinze 
ans plus tard, les mêmes auteurs élevaient ce chiffre 
entre quatre et huit hectares. Combien ne se seraient- 
ils point ravisés depuis ! et combien l'avenir nous ré- 
serve-t-il peut-être, en pareille matière, de surprises 
et de mécomptes ! 

La force même des choses condamnait donc l'an- 
cienne gare du Nord à devenir insuffisante; mais il 
n'en fut pas moins très pénible pour son auteur de 
voir vieillir et disparaître aussi hâtivement une œuvre 
qu'il avait étudiée avec sollicitude et dont il avait pu 
espérer qu'elle ferait honneur à sa mémoire. Il est dur, 
si dévoué qu'on soit au progrès, d'en ressentir l'effet 
à ses propres dépens, d'assister à la reconstruction des 
édifices qu'on a soi-même bâtis. Encore cependant 
vaut-il mieux voir disparaître ceux-ci, lorsqu'ils ont 
cessé de remplir leur but, que de les voir se survivre 



EDIFICES DIOCESAINS. 4 3 

pour ainsi dire à eux-mêmes, se déformer de plus en 
plus par l'addition d'annexés bâties au jour le jour, 
et devenir, à raison de leur exiguïté ou des sujétions 
qu'ils imposent, gênants pour le service et insuppor- 
tables au public. La longévité de la gare Saint-Lazare 
a pu consoler M. Reynaud du renouvellement de la 
gare du Nord. 



En même temps que M. Reynaud élevait des édi- 
fices du goût le plus moderne, il contribuait à la 
restauration des monuments du passé, à l'étude des 
anciens styles. Travaux en quelque sorte contradic- 
toires, qu'il était réservé à notre siècle de poursuivre 
simultanément avec une pareille ardeur. Cependant il 
est rare qu'un même artiste ait su les mener de front. 
M. Reynaud y parvint grâce à son extrême bon sens, 
à la justesse et à la hauteur de ses vues. S'il respectait 
et admirait profondément les arts morts, son amour 
du progrès l'empêcha, de s'engouer de leurs formes; 
il y chercha des leçons générales à suivre, non des 
modèles à copier. 

C'est en remplissant les fondions d'inspecteur gé- 
néral des édifices diocésains que M. Reynaud prit une 
part active au mouvement qui entraîna les érudits et 
les artistes de notre époque vers l'étude approfondie 
de l'art du moyen âge. Il avait fait partie de la com- 
mission instituée par le ministre de l'instruction pu- 
blique et des cultes, au commencement de iS53. pour 



\ 



44 M. REYMAUD, ARCHITECTE, 

préparer la réorganisation du service d'entretien et de 
construction des édifices diocésains, c'est-à-dire des 
cathédrales, des évêchés et des grands séminaires, et 
il avait eu la satisfaction de voir adopter son projet de 
préférence à celui que Mérimée présentait concur- 
remment. 

11 s'agissait d'améliorer l'organisation existante en 
instituant une direction supérieure, qui faisait défaut, 
et en décentralisant le service d'exécution des travaux '. 
Les architectes diocésains durent, en règle générale, 
résider dorénavant dans leurs diocèses respectifs : 
mesure excellente, dont la réalisation, impraticable au 
début, était alors, grâce au progrès des études ar- 
chéologiques, devenue possible dans la plupart des 
villes. Trois inspecteurs généraux, nommés tous les 
ans, furent chargés, sous le contrôle — pour les affaires 
graves — de la Commission des arts et des édifices reli- 
gieux, de la direction et de la surveillance tant artis- 
tique que financière des services locaux. Ils durent 
visiter, soit périodiquement, soit par commission 
expresse, les édifices diocésains de leurs ressorts. 
Réunis en comité sous la présidence du directeur gé- 
néral des cultes, ils eurent à faire l'examen des plans 
et devis fournis par les architectes, à donner leur avis 
sur toutes les questions d'art et de comptabilité qui 
se rattachent aux travaux, à préparer la réparti- 
tion des crédits, à dresser annuellement un rapport 
général sur la situation des édifices. Telles sont les 



i. Rapport de M. Fortoul à 
ciel du 9 mars i853. 



l'empereur, inséré au Moniteur offi- 



EDIFICES DIOCESAINS. <;5 

principales dispositions, proposées par M. Reynaud, 
qu'a sanctionnées le décret du 7 mars i853. Elles 
régissent encore aujourd'hui le service des édifices 
diocésains. 

En même temps que parut le décret, M. Reynaud 
était nommé inspecteur général avec MM. Vaudoyer 
et Viollet-le-Duc. Il avait d'abord, sous l'influence des 
pins honorables scrupules, refusé cet emploi, dont le 
ministre, très désireux d'obtenir sou concours, dut en 
quelque sorte lui imposer la charge. 

La circonscription attribuée à M. Reynaud compre- 
nait vingt-sept diocèses, soit le tiers du territoire. 
Sauf le diocèse de Rouen, elle embrassait les côtes de 
la Manche et de l'Océan depuis le Nord jusqu'à la 
Gironde, c'est-à-dire les deux tiers environ du littoral 
de la France 1 . Ce partage, qui sans doute n'a pas été 
fortuit, permit à M. Reynaud de concilier le mieux 
possible l'inspection des édifices diocésains avec celle 
des phares. 

La première tâche des inspecteurs généraux fat de 
visiter tous les édifices de leur ressort, d'en constater 
l'état et de dresser, en spécifiant le degré d'urgence, 
l'estimation des travaux à entreprendre pour les res- 
taurer ou les achever. Le volumineux rapport adressé 
par M. Reynaud au ministre des cultes le 3o dé- 



1. La circonscription de M. Reynaud comprenait l^s diocèses sui- 
vants : au nord; Cambrai, Arras, Amiens; a l'ouest: Baj'eux, Cou- 
tances, Rennes Saint-Brietie, Qulmpcr, Vînmes, Nantes, Angers et 
Luçon; au sud-ouest: La Rocheliej ingoulôme, Bordeaux, Agcn, 
Cahors; au centre : Blois, Tours, Poitiers, Limoges, Pèrig-ueux, 
Saint-Hour, Le Puy, Tulle, Clermont-Ferrand, Bourges. 



^6 M. REYNAUD. ARCHITECTE. 

cembre 1 853, témoigne de la compétence et du zèle avec 
lesquels fut remplie cette mission. Plusieurs des ca- 
thédrales de sa circonscription étaient des monuments 
de premier ordre, qu'il importait de restaurer avec le 
plus grand soin. Pour ceux-là, M. Reynaud demande 
des crédits considérables : i o,5o ooo francs pour la 
cathédrale d'Amiens, t 800 000 francs pour celle de 
Périgueux, 1750000 francs pour celle de Bourges. 
Il met en lumière, dans son rapport, la valeur artis- 
tique de ces monuments et justifie avec détail les di- 
vers chefs de dépense, en plaçant au premier rang 
ceux qui ont pour objet la solidité de l'édifice. Il pro- 
pose également d'allouer de fortes sommes pour l'a- 
chèvement des cathédrales incomplètes de Clermonî, 
de Limoges, de Tulle. De tels édifices ne doivent 
point, à son avis, rester davantage à l'état de ruine; 
il sied à un grand pays de terminer, dans les temps 
prospères, ses chefs-d'œuvre inachevés. Mais, qu'il 
s'agisse d'un monument dénué d'intérêt artistique ou 
seulement médiocre, M. Reynaud se borne à réclamer 
l'indispensable. 

Les évêchés étaient pour la plupart en assez bon 
état; mais il n'en était pas de même des grands 
séminaires, installés en général dans de vieux bâ- 
timents appropriés, tantôt insuffisants, tantôt rui- 
neux et insalubres. Là, toutes les dépenses sont 
classées comme urgentes et leur chiffre total atteint 
4700000 francs. Celles des cathédrales montent à 
plus de 16000 000 francs, dont moitié environ pour 
des travaux urgents. En définitive, les sommes à dé- 



EDIFICES DIOCESAINS. 47 

penser dans la circonscription s'élèvent à 22 millions 
5oo 000 francs. Cette estimation, très sagement faite, 
a servi de base aux travaux exécutés depuis. Il faut 
la tripler pour avoir la dépense relative à l'ensem- 
ble du territoire; et l'on arrive ainsi à une somme 
qui peut sembler, à première vue, bien considérable. 
Mais tel monument moderne n'a-t-il point, à lui seul, 
coûté presque aussi cher; et, si grande que soit la 
valeur d'un édifice, peut-on la mettre en balance avec 
celle de tant d'œuvres originales, également précieuses 
pour l'art et pour l'histoire ? En définitive, il ne fallait, 
à raison de deux millions par an, qu'une trentaine 
d'années pour mener à bien une entreprise si mile et 
si honorable. En contribuant pour une grande part à 
son succès, M. Reynaud a bien mérité de ses con- 
citoyens. 

Aussi bien a-t-il en ceci, comme en tous ses actes, 
agi de sang-froid, sans exagération dans le zèle ni pas- 
sion dans le jugement. Le très intéressant préambule 
de son rapport de 1 853 met bien en relief ces qualités. 
Cette préface est à citer tout entière. M. Reynaud y 
apprécie l'art du moyen âge en signalant ses parties 
faibles : ne faut-il pas, pour restaurer avec succès, 
juger d'abord sans illusion? 

1 Parmi les édifices diocésains, les plus importants 
« de tous au double point de vue du culte et de l'art, 
« les cathédrales, sont ceux dont les besoins sont les 
« plus impérieux et qui exigeront le plus de sacrifices 
« de la part de l'État. Il en est qui tombent en ruines ; 
« d'autres, restés inachevés, sont devenus insuffi- 



ï 



M. REYXAUD, ARCHITECTE. 

sauts.; un grand nombre ont été dépouillés des 
plombs qui les mettaient à l'abri des eaux plu- 
viales; et presque tous ont subi des mutilations ou 
des embellissements plus regrettables encore. Le 
vandalisme et le mauvais goût semblent s'être li- 
gués contre ces admirables monuments, et elle est 
lourde, la tache qui nous incombe de réparer les 
méfaits des deux derniers siècles, ou du moins de 
prévenir les désastres qui en seraient la conséquence. 
Mais tout en jetant un blâme sévère sur les fautes 
des générations les plus rapprochées de la nôtre, il 
faut, pour être juste, reconnaître que la plupart de 
ces grandes constructions du moyen âge, dont les 
formes excitent à bon droit notre admiration, ne 
présentaient pas, dès le principe, de suffisantes ga- 
ranties de durée, soit à raison de négligences ou 
même de vices d'exécution, soit par suite de dispo- 
sitions que condamnent également l'expérience et 
ces règles fondamentales de l'art, dont il n'est pas 
permis de se départir impunément. » 
« Le moyen âge, fort de sa foi et de cette liberté 
qu'il puisait dans un dégagement apparent de toute 
tradition, a su créer, suivant les lieux et les époques, 
divers styles d'architecture, qui tous ont produit 
des œuvres de la plus grande valeur, dans chacune 
desquelles on trouve la traduction vraie et saisis- 
sante d'un idéal particulier. Ce prélude du déve- 
loppement des sociétés modernes a plus produit 
peut-être en matière d'art, a créé plus de formes, a 
fait rendre à la pierre des expresssions plus diverses 



ÉDIFICES DIOCESAINS. 49 

* et plus difficiles qu'aucune de celles qui l'avaient 
1 précédée. Ces idées nouvelles, ces aspirations in- 
■■> connues jusqu'à lui, que le christianisme avait fait 

■ germer dans les esprits, toutes ces choses que les 

< architectures antérieures eussent été impuissantes à 
t exprimer, l'architecture du moyen âge a su les 

< prendre pour bases et y puiser ses beautés en se 

■ conformant au caractère et au sentiment de l'épo- 

< que. II y a donc eu là une création considérable, et 
1 ce n'est certes pas exagérer qu'y voir un des titres 
> de gloire de l'humanité. » 

« Mais, si importante qu'elle soit, la forme n'est 

• pas tout dans les œuvres d'architecture; à côté 
! de l'art, il y a la science des constructions, science 
■< complexe qui exige des connaissances étendues et 
i qui a fait défaut au moyen âge. Il a employé dans 
1 ses constructions des pierres incapables de résister 
1 aux actions atmosphériques ou de supporter long- 

■ temps la charge qu'il leur imposait; ses mortiers 
1 étaient bons ou mauvais, suivant les hasards des 

■ circonstances locales; ses fondations n'étaient pas 
1 toujours solidement établies; ses maçonneries de 
i blocage, grossièrement exécutées, étaient souvent 

revêtues de pierres de taille d'épaisseur insuffi- 
sante et mal reliées. Ces fautes, je les ai rencontrées 
dans tous ceux de nos grands monuments religieux 
qui réclament le plus de réparations, dans les ca- 
thédrales de Périgueux, d'Angoulême, de Bayeux, 
d'Amiens, de Bourges, etc. Et combien de travaux 
réparateurs n'ont-elles pas exigés déjà ? De combien 



I 



M. REYNAUD, ARCHITECTE. 

i d'édifices n'ont-elles pas causé la ruine? On s'étonne 

i quelquefois du grand nombre de constructions 

i élevées par le moyen âge, et peut-être est-ce outre 

i mesure, car cette époque n'embrasse pas moins de 

■ cinq siècles; mais elle a fait bien plus qu'on ne le 
; suppose généralement; ce qui reste n'est qu'une 

: partie de ce qui a été, et la plupart de ses œuvres 
ont dû être plus ou moins remaniées ou même re- 
construites à diverses reprises. » 
<• Outre les vices d'exécution, il en est de non 
moins graves qui tiennent à la disposition, et ils 

: nous ont condamnés et nous condamneront encore 
à de trop grandes dépenses pour qu'il me soit per- 
mis de les passer sous silence. Je veux parler des 

: systèmes adoptés, à partir de la fin du douzième 
siècle, pour contenir la poussée des voûtes et don- 

: ner de l'écoulement aux eaux pluviales. » 
« Quand une voûte est maintenue par des piliers 

■ ou des contreforts, il est facile de lui assurer cet 

■ excès de solidité indispensable à la durée de la con- 
i structîon, et il n'est pas nécessaire d'avoir recours 
i à des calculs bien rigoureux pour déterminer les 

< formes et les épaisseurs de ces points d'appui; s'il 

< est apporté quelque exagération dans la résistance, 
> elle est sans inconvénient pour la stabilité du sys- 
' tème et ne porte que sur la dépense. Mais il n'en 
• est pas de même des arcs-boutants; ils ne consti- 
. tuent pas une masse inerte résistant par son poids ; 
t ils donnent lieu à une force agissante, à une près- 
■■ sion horizontale qui, si elle est trop faible, ne rem- 



EDIFICES DIOCESAINS. Si 

: plit pas le but, et si elle est trop forte, le dépasse 

: et renverse en dedans 'la construction qu'elle était 

[ appelée à garantir. Le point d'application de cette 

: force demande également à être déterminé avec une 

i grande précision, car s'il est placé trop haut ou 

i trop bas, l'équilibre ne peut se maintenir; le mur se 

- bombe et est renversé à l'extérieur dans le premier 

i cas, à l'intérieur dans le second. Or, ces calculs 

i rigoureux, les architectes du moyen âge n'étaient 

■ évidemment pas en état d'y procéder, et ils ont 

■ dû leur substituer des appréciations plus ou moins 

■ basées sur une expérience encore bien incomplète, 

■ et dans lesquelles ils s'attachaient à faire aux cir- 

■ constances la part la plus équitable possible. Il 
i n'est donc pas surprenant qu'il y ait eu des erreurs 

■ commises, que des voûtes se soient renversées et 
i que d'autres menacent ruine; il y aurait lieu plutôt 

■ de s'étonner que ces erreurs n'aient pas été plus 
< nombreuses. Ajoutons que ces arcs-boutants, ces 
. éléments essentiels de la stabilité de la construction, 
i auxquels il n'était pas permis de donner un excès 
i de résistance sous peine de leur attribuer en même 

■ temps un excès d'action, sont exposés sur toutes 
i leurs faces aux dégradations si actives des agents 

■ atmosphériques et des plantes parasites, et l'on ne 
i pourra refuser de reconnaître qu'il y a là une dls- 
i position vicieuse. Elle était commandée, dira-t-on, 

■ par la forme générale adoptée pour ces édifices? 
i Soit ; je n'ai pas l'intention d'attaquer des hommes 
i qui ont fait de trop grandes choses pour n'avoir 



ï 



3 M. REVNAUD, ARCHITECTE. 

pas droit à nos respects; je n'examinerai même pas 
jusqu'à quel point ces étais maigres et multipliés 
qui embarrassent la construction et masquent ses 
ligues principales produisent un bon effet sous le 
rapport de l'art. Je veux seulement constater un 
fait, établir, puisque je le dois, un des motifs des 

: dépenses considérables auxquelles nous sommes 

i obligés de pourvoir aujourd'hui. » 
« Les eaux pluviales ont contribué plus efficace- 

- ment peut-être encore à l'état de ruine que nous 

■ déplorons. Dans la plupart des édifices du moyen 
c âge, ces eaux sont recueillies d'abord dans des ché- 
i neaux, puis sont projetées par des gargouilles sail- 
. lantes, soit sur les toits ou terrasses des bas-côtés, 
■■ soit sur la voie publique, ou bien encore elles sont 
: dirigées sur les glacis de ces arcs-boutants dont il 
-■ importait tant d'assurer la conservation. 11 en est 
• résulté les inconvénients suivants : 

« i° Lorsque les plombs des chéneaux n'ont pas 
i été entretenus avec la plus grande sollicitude, et 
i souvent lorsqu'ils ont été enlevés par une déplora- 

■ ble cupidité, les eaux se sont introduites dans les 

« maçonneries, les ont dégradées et ont salpêtre les " 

< pierres. Il est à regretter que ces éventualités n'aient 

< pas été prévues, car il eût été facile et peu dispen- 
i dieux d'adopter des dispositions en conséquence. 

« 2° Les eaux projetées par les gargouilles sur des 

■ toits ou des terrasses détériorent rapidement ces 
ï ouvrages, et s'infiltrent ensuite dans l'intérieur. 

« 3° Les eaux, alors même qu'elles tomberaient en 



EDIFICES DIOCESAINS. 53 

dehors de l'édifice, par les temps calmes, sont re- 
foulées contre l'un des murs quand le vent souffle 
avec une certaine force, y dégradent les joints et y 
entretiennent l'humidité-, les conduire jusqu'au ni- 
veau du sol au moyen de tuyaux de descente con- 
venablement disposés, et borner les gargouilles à 
faire office de trop plein, eût été assurément pré- 
férable '. 

« 4° Enfin la destruction de plusieurs arcs-bou- 
tants doit être attribuée aux infiltrations des eaux 
qu'on les avait chargés de conduire. » 
« Telles sont les principales causes de l'état dans 
lequel se trouvent aujourd'hui la plupart de nos 
grands monuments religieux. La France devra 
s'imposer de lourds sacrifices pour remédier au 
mal, et le moment est venu de s'en occuper sérieu- 
sement, car si l'on tarde encore quelques années, 
l'œuvre de destruction aura fait des progrès qui 
rendront les réparations plus onéreuses, et peut- 
être se sera-t-il produit de douloureux et irrépara- 
bles désastres. Jamais d'ailleurs les circonstances 
n'ont été plus favorables pour pareille entreprise. 
Les forces vives du pays se sont portées aujour- 



i. C'est ce que .\I. Rovuniid recommandait de faire. » II faut ad- 
- mettre, dit-il dans son rapport sur ia cathédrale de Saint-Flour, 
" que notre respect pour les constructions de nos pères ne doit 
" pas aller jusqu'à nous faire maintenir scrupuleusement les vi- 

■ cicuses dispositions qu'elles renferment, alors surtout que, ces 

■ dispositions ne touchent qu'au détail et sont des causes de 
-. ruine... je voudrais établir presque partout des tuyaux de des- 

■ cente, au lieu d'abandonner les eaux au gré des vents, et n'em- 
. ployer les gargouilles que pour débarrasser du trop plein cl pour 
«- servir en cas d'obstructiou des tuyaux. • 



* 



! 



5 4 M. REYNAUD, ARCHITECTE. 

" d'hui et avec succès sur les grands travaux de l'in- 
» dustrie qui donnent la richesse et permettent quel- 
« que ampleur dans les -dépenses; les populations 
« prennent un intérêt tout nouveau aux œuvres du 
<■ moyen âge, et sont prêtes à concourir à la restau- 
« ration de celles qu'elles sont fières de posséder; 
« enfin, à aucune époque il ne s'est rencontré un 
« aussi grand nombre d'architectes disposés, par 
« leur goût et de sérieuses études, à rétablir avec le 
« plus grand scrupule les diverses formes de ces 
« édifices, objets de leur admiration et de leurs tra- 
« vaux consciencieux. Ce dernier fait m'a beaucoup 
« frappé dans le cours de mon inspection, et je suis 
« heureux de le signaler. Moins exclusifs en matière 
« d'art qu'on ne l'a jamais été, les architectes d'élite 
« que l'administration s'est attachés savent admirer 

le beau à quelque période du passé qu'il appar- 
« tienne, et si d'autres temps ont vu de plus grands 
« artistes, aucun n'a rencontré autant d'esprits ou- 
» verts à de larges et équitables appréciations. » 

« Il n'est pas à craindre d'ailleurs que, dominés 
a par les divers styles auxquels ils devront se con- 
« former dans leurs travaux réparateurs, ils ne soient 
« conduits à leur accorder une valeur absolue, et à 
" vouloir les imposer en quelque sorte au pays. Ils 
<■ savent trop bien que l'art n'est pas plus immuable 
« que les sociétés dont il est l'expression, que le passé 
« ne se refait pas, et qu'en dehors des restaurations, 
« un but plus élevé est offert à leur ambition. Eût-on 
« même quelques erreurs à signaler, quelques ten- 



ÉDIFICES DIOCESAINS. 55 

« dances rétrogrades à regretter, elles seraient sans 
- conséquences sérieuses, et serviraient plutôt à 
« montrer le danger qu'il y a pour l'artiste à vouloir 
« s'isoler de son époque. » 

« En appelant de tous mes vœux la conservation 
« et même la restauration aussi complète que possi- 
« ble des principaux monuments religieux du moyen 
•' âge, je suis donc fort éloigné de partager cet en- 
« gouement qui est de mode aujourd'hui comme 
« l'était autrefois le dénigrement. J'admire, autant 
« que personne, Je crois, l'architecture de cette épo- 
« que; mais je l'admire dans son temps dont elle est 
« l'expression vraie et suffisante, et je la repousse du 
« nôtre, où elle serait sans racines réelles. Si je veux 
« garder précieusement des œuvres qui importent à 
« l'histoire et à l'appréciation de l'art, qui nous prou- 
« vent que ce sentiment délicat de la forme, l'une de 
» nos gloires les moins contestées, a toujours été 
« florissant dans noire beau pays, qui ont droit à nos 
« respects comme monuments du génie et de la pîét 
« de nos pères, dont les vieilles murailles semblent 
« porter l'empreinte des prières et des larmes de tan : 
■< de générations et produisent sur nos cœurs une 
« impression qu'aucune forme de l'art ne saurait 
« obtenir, je ne puis consentir cependant à les accep- 
« ter pour modèles, à vouloir y conformer les con- 
« strucùons que nous sommes appelés à élever de 
« toutes pièces. Nous pouvons sans doute y puiser 
<i d'heureuses inspirations ; mais qu'elles nous appren- 
« nent surtout à être fidèles à notre époque, à nous 






5è M. REYNAUD, ARCHITECTE. 

« pénétrer de ses sentiments, si incertains qu'ils 
« soient, et à rechercher la forme qui leur convient. 
« Les voies de l'art ne sont pas celles de l'archéo- 
« logîe ; pour lui l'étude du passé doit être un ache- 
« minement vers des formes nouvelles. » 

Rien de plus juste que ces observations, de plus 
sensé que les réflexions qui les terminent. L'avenir en 
a montré la sagesse; car trop souvent les entreprises 
les plus louables dégénèrent avec le temps; et la res- 
tauration des édifices du moyen âge n'a point échappé 
à ce sort. Architectes et archéologues sont loin d'avoir, 
en leurs travaux, gardé toujours la mesure raisonna- 
ble, celle qu'avaient fixée les promoteurs éminents des 
études sur l'art chrétien. Toutefois M. Reynaud n'eut 
point à réagir, pendant sa courte carrière d'inspec- 
teur général diocésain, contre le zèle trop fervent de 
.'école néo-gothique; l'excès ne se produisit que plus 
tard : dans les commencements, les architectes furent 
exposés surtout à pécher par inexpérience; et le rap- 
port de 1 853 montre que M. Reynaud eut quelques 
occasions de constater ce défaut. Néanmoins ces occa- 
sions furent rares, et presque toujours l'inspecteur 
général n'a eu qu'à donner des éloges au zèle et au 
talent de ses collaborateurs. Il tint particulièrement 
la main à ce que les crédits ne fussent point détournés 
de leur but au profit d'autres travaux, ni dépassés 
sans autorisation régulière. L'un des motifs de l'insti- 
tution du contrôle exercé par les inspecteurs généraux 
avait été d'assurer l'observation de ces principes 
essentiels de toute bonne administration. 



EDIFICES DIOCESAINS. 5 7 

Outre les tournées du service courant, M. Reynaud 
eut à remplir des missions particulières pour l'examen 
de questions délicates ou controversées, dont la so- 
lution intéressait vivement le public. Il s'agissait : à 
Bayeux, d'arrêter la dislocation des piliers de la cou- 
pole-, à Alger, de remédier aux vices de construction 
de la cathédrale; à Paris, de statuer sur la peinture 
intérieure de Notre-Dame. Dans les deux derniers cas, 
M. Reynaud fut adjoint, par commission expresse, à 
M. Vaudoyer, inspecteur générai des diocèses d'Alger 
et de Paris; mais ce fut lui qui rédigea le rapport pré- 
senté en commun. On le chargeait volontiers de cette 
tâche. Jurys, commissions, comités, le recherchaient 
comme rapporteur. Au talent de bien dire, de pré- 
senter clairement les questions, de les discuter avec 
loyauté et lucidité, il joignait, dans la forme, une 
extrême courtoisie, un tact parfait, grâce auxquels il 
parvenait, sans rien céder sur le fond, à ménager 
l'amour-propre de ceux-là même dont il critiquait 
les actes. Qualité précieuse, alors surtout qu'on est 
appelé à juger les artistes, les plus susceptibles des 
hommes, à ce qu'on dit. 

La situation de M. Reynaud fut particulièrement 
délicate lorsqu'il dut exprimer un avis officiel sur 
l'essai de peinture fait à Notre-Dame de Paris, sur 
cet essai auquel l'opinion se montrait peu favorable, 
et qui était l'œuvre d'un artiste de grand talent, son 
collègue à l'inspection générale des édifices diocésains. 
Le public acceptait difficilement le principe même d'une 
telle décoration : il n'est plus accoutumé en France 



I f 



=8 M. REYNAUD, ARCHITECTE. 

à voir les églises peintes; il a rhabitude d'associer 
l'impression du sentiment religieux au spectacle de 
murs et de piliers tout nus, et il se plaint qu'en modi- 
fiant cet aspect on fausse le caractère. Cependant 
toutes les architectures de l'antiquité ont usé de la 
couleur pour la décoration intérieure, ou même exté- 
rieure de leurs temples; et l'architecture chrétienne a 
maintes fois adopté ce parti, notamment pour ses 
basiliques primitives et ses églises gothiques, c'est-à- 
dire pour ceux de ses monuments qui correspondent 
aux époques de la plus grande ferveur religieuse. On 
ne manqua point alors de les revêtir, quand les res- 
sources furent suffisantes, de mosaïques, de dorures 
ou de peintures. Le grain de la pierre et le tracé de 
l'appareil n'étaient pas encore réputés la plus noble 
des parures. Le public de ces âges de foi estimait que 
la maison de Dieu doit être, en tomes choses, l'édifice 
le mieux orné et le plus riche; il pensait naïvement 
qu'en décorant l'église avec magnificence, il exprimait 
le plus dignement la piété dont il était animé. 

M. Rej'naud partageait ce goût. Il tenait pour les 
usages du treizième siècle contre la mode du dix- 
neuvième. Son rapport débute par un exposé très 
développé et très instructif des considérations géné- 
rales qui recommandent l'emploi de la couleur dans 
la décoration des édifices. La conclusion de cette pre- 
mière partie est que : la couleur est un puissant 
élément de décoration et qu'il y a lieu delà faire inter- 
venir dans l'ornementation intérieure de nos édifices 
religieux. La question de principe est ainsi nettement 



EDIFICES DIOCESAINS. 



$9 



tranchée en faveur de l'essai tenté à Notre-Dame. 

On avait fait cet essai avec une extrême rapidité, 
à l'occasion du baptême du prince impérial. Cette 
peinture improvisée, claire et gaie dans son aspect, 
était bien en rapport avec la cérémonie qui l'avait 
motivée. Ainsi la juge M. Reynaud; mais il convien- 
dra, ajoute-t-il, « de donner à la décoration qui la 
« remplacera dans un avenir plus ou moins éloigné, 
« un peu plus de fermeté, de calme et d'austère di- 
« gnité, en un mot un caractère plus profondément 
k religieux. » La conclusion est formelle; l'œuvre 
dont il s'agit ne saurait être tenue pour définitive. 
Mais cette conclusion, le rapporteur sut l'amener 
sans jamais blesser l'architecte, en rendant pleine 
justice à son mérite, en ménageant délicatement son 
amour-propre; et cela, sans cesser un instant de par- 
ler en conscience. M. Viollet-le-Duc fut satisfait; il 
remercia M. Reynaud. 

Les inspecteurs généraux des édifices diocésains 
étaient constamment en rapport avec le clergé : ces 
relations, excellentes en général, ne furent pas tou- 
jours exemptes de difficultés, témoin l'accueil que 
M. Reynaud reçut à l'évêché de L"**, accueil dont il 
rendit compte en ces termes : « Mgr l'évêque de L 1 ** 
« m'ayant déclaré que sa conscience ne lui permettait 
« pas de me reconnaître en qualité d'inspecteur gé- 
« itérai, je n'ai pas cru devoir visiter les deux édifices 
« (l'évêché et le grand séminaire) dont il aurait pu 
« m'interdire l'entrée. Je ne doute pas que son urba- 
in nité ne l'eût empêché d'en venir là, mais sa con- 



f 



TBF 8 -- 1111 ' "" i-*-ag»r». 



60 M. REYXAL'D, ARCHITECTE. 

ii science eût pu en souffrir, et j'ai voulu respecter 
« un scrupule qui puisait assurément sa source dans 
« des sentiments très honorables. » 

Nul esclandre donc ! nul conflit! pourtant l'occasion 
était belle... et M. Reynaud n'allait point à la messe. 
Mais, outre qu'il respectait, en galant homme, les 
convictions cTautrui, il estimait sans doute que, dans 
les querelles entre représentants du pouvoir, — les évé- 
ques compris, — c'est toujours, quel que soit le vain- 
queur, l'Etat qui perd sûrement. Peut- être aussi s'est-il 
rappelé que la modération est un signe de force et 
qu'il est des circonstances où celui qui cède prend 
l'avantage. « Bienheureux ceux qui sont doux, a dit 
l'Évangile, parce qu'ils posséderont la terre. » Faut-il 
ajouter, au risque d'atténuer, selon les uns, son mé- 
rite, sa faute, selon les autres, que les édifices qu'il 
s'abstint de visiter n'étaient point en mauvais état et 
qu'il le savait. Ce fait, en tout état de cause, met sa 
vigilance à couvert. 

Ce n'est point, en tous cas, par manque d'énergie, 
ni, ce qui serait pire, par crainte de déplaire au pou- 
voir, que M. Reynaud tint une conduite si pacifique. 
Il savait, autant que personne, résister bravement, et 
résister même au ministre, surtout au ministre, pour- 
rait-on dire, si cette forme de langage n'impliquait 
une propension à la bravade bien étrangère à son 
caractère. Les rapports des inspecteurs généraux avec 
l'administration des cultes s'étaient tendus assez vite. 
Dès la fin de iS55, ces messieurs offrirent leur dé- 
mission parce que "la répartition des crédits faite en 



TRAITE D'ARCHITECTURE. 6l 

dehors du comité (contrairement au décret d'orga- 
nisation) réduisait outre mesure, au profit du mobilier 
et d'autres dépenses secondaires, les allocations pour 
l'entretien des édifices. Ce fut M. Reynaud qui rédi- 
gea la lettre collective; ses collègues l'en avaient prié; 
et les relations amicales qui existaient de longue date 
entre le ministre et lui n'étaient pas pour lui faire 
décliner cette commission. Les choses en restèrent là 
cette fois; on donna raison aux inspecteurs généraux, 
dont les démissions ne furent point acceptées. Mais 
l'administration des cultes ayant continué par la suite 
de subir des influences et de suivre des errements que 
M. Reynaud jugeait inadmissibles, celui-ci résigna 
définitivement ses fonctions à la fin de 1857. 11 les 
avait remplies pendant cinq années : après les avoir 
acceptées malgré lui, pour rendre service, il les a 
quittées volontairement pour sauvegarder sa dignité 
et son indépendance. 



Si notables qu'aient été les travaux de construction 
'et de restauration d'édifices dus à M. Reynaud, l'ou- 
vrage le plus marquant de sa carrière d'architecte et, 
faut-il ajouter, l'œuvre capitale de sa vie, consiste 
dans un livre : le Traité d'architecture. C'est en 
professant à l'Ecole polytechnique, en cherchant à 
condenser dans une trentaine de leçons l'exposé mé- 
thodique des principes de l'architecture, que M. Rey- 
naud reconnut l'utilité d'écrire ce livre. 



\ 



62 M. REYNALÏD, ARCHITECTE. 

Les ouvrages didactiques antérieurs étaient devenus 
très insuffisants. Le Traité de Vitriwe, trop concis, 
incomplet, dépourvu de dessins, s'adresse à une so- 
ciété disparue depuis des siècles. Le moyen âge n'a 
rien laissé. Les traités les plus anciens de la Renais- 
sance, qui furent aussi les plus complets, avaient bien 
vieilli. Le plus considérable, celui de L.-B. Albertî, 
œuvre encyclopédique, supérieurement disposée et 
méditée, est appesanti par d'innombrables réminis- 
cences de l'antiquité et, faute d'exemples suffisam- 
ment appuyés sur des dessins, ne donne trop souvent 
que des indications vagues. Philibert Delorme, dans 
son savant et ingénieux ouvrage, resté d'ailleurs in- 
complet, s'étend beaucoup sur ses propres œuvres. 
Dans les écrits de Serlio, Palladio, Scammozzi..., 
Daviler..., l'étude de l'architecture est presque rame- 
née à celle des ordres. Le Cours d'architecture 
de Blondel est traité dans le même esprit : laissant la 
construction en dehors de son sujet, l'auteur se borne à 
l'étude approfondie de la décoration dans les éléments 
en pierre des édifices. Rondelet, dans son excellent 
Traité de Part de bâtir, se limite au contraire à la 
partie technique de l'architecture. Le Cours de Du- 
rand, accompagné d'un recueil d'édifices remarquable 
pour l'époque, est gâté par un flagrant abus de l'es- 
prit de système. Plus récemment, enfin, parurent en 
grand nombre : des traités de construction, des recueils 
ou des monographies d'édifices, des ouvrages d'archéo- 
logie, des études d'esthétique, mais rien qui méritât, 
à proprement parler, le nom de traité d'architecture. 



I 



TRAITÉ D'ARCHITECTURE. 63 

C'est qu'il est, à notre époque, plus difficile que 
jamais d'écrire un pareil livre. Il faut, pour remplir 
cette tâche, posséder bien plus de connaissances 
qu'autrefois. Tandis que l'art de construire reposait 
jadis presque uniquement sur l'expérience et sur la 
tradition, la science y tient de nos jours une place 
considérable. On apprécie par l'analyse chimique la 
qualité des chaux; les calculs de résistance des maté- 
riaux servent à fixer, tantôt les épaisseurs des ma- 
çonneries, tantôt les dimensions des charpentes en 
bois ou en métal. 

Dans le domaine de l'art, les architectes se bor- 
naient naguère, pour réunir des documents et se 
former le goût, à l'étude des monuments romains et 
de ceux qu'on a bâtis depuis la Renaissance. Us n'a- 
vaient connaissance ni de l'architecture grecque, ni 
de celle de l'Orient, et ils dédaignaient l'art du moyen 
âge. Mais, depuis la fin du siècle dernier, on a tour à 
tour exhumé, pour ainsi dire, ces architectures mortes; 
on s'est intéressé à leur histoire et, comme le mon- 
trent nos monuments, on s'est épris de leurs formes. 
De là, nécessité pour l'auteur d'un traité d'architecture 
de bien connaître ces anciens styles et d'étudier une 
multitude d'édifices de tout âge et de tout pays. En- 
core ia difficulté s'aggrave- t-elle pour lui de ce qu'il 
ne doit pas se borner à décrire ces monuments dispa- 
rates, mais de ce qu'il lui faut les présenter avec à- 
propos, les juger sans parti pris, tirer de leur examen 
des leçons qui s'accordent entre elles et composer, en 
quelque sorte, avec des matériaux de nature et de 



ï 



64 SI. REYNAUD, ARCHITECTE. 

forme diverses, une œuvre homogène et bien pondérée. 

M. Reynaud réunissait, par un rare privilège, les 
qualités nécessaires pour mener à bien une entreprise 
aussi complexe. Son éducation de polytechnicien et 
d'ingénieur l'avait familiarisé avec les applications des 
sciences à l'art de bâtir. De sérieuses études d'archi- 
tecte avaient développé chez lui la faculté de com- 
prendre la forme et de l'exprimer. De nombreux 
voyages en France, en Italie, en Allemagne, et no- 
tamment ses tournées pour l'inspection des édifices 
diocésains, l'avaient mis à même de visiter une foule 
de monuments, d'examiner des édifices de tout âge 
et de tout style, depuis les temples de Pcestuin jus- 
qu'aux constructions contemporaines. 

II possédait enfin la qualité nécessaire pour faire 
valoir toutes les autres, celle qui conduit un auteur à 
saisir nettement le but qu'il faut atteindre, à concer- 
ter judicieusement les meyens, à régler avec ordre 
et convenance le développement des parties, à garder 
la mesure en toutes choses. Cette qualité, c'est la 
hauteur de l'intelligence, c'est le bon sens dans son 
degré supérieur- Elle a permis à M. Reynaud d'être 
savant sans pédanterie, de raisonner sur l'art sans 
tomber dans le vague ou le subtil, d'apprécier les 
vicissitudes de l'architecture sans faire abus de l'ar- 
chéologie, d'écrire, en définitive, un livre parfaite- 
ment approprié aux besoins actuels, large dans ses 
vues et très moderne dans ses tendances. 

Dans les ouvrages accompagnés de dessins, on 
examine d'abord l'atlas où sont réunis ces dessins. 



TRAITE D'ARCHITECTURE. 65 

On se rend compte en le parcourant du plan de l'ou- 
vrage, des recherches faites par l'auteur, de ses pré- 
férences, de son goût, en même temps que par le 
degré d'exactitude et de fini des dessins on apprécie 
le soin donné au travail, l'effort déployé pour satisfaire 
le public. L'atlas du Traité d'architecture est bien 
fait pour prévenir avantageusement en faveur de l'ou- 
vrage dont il fait partie. Il se compose de deux volumes 
in-folio répondant aux deux volumes du texte et com- 
prenant, dans la quatrième édition, [79 planches 1 . 
Quarante de celles-ci environ, placées dans le pre- 
mier volume, ont pour objet la représentation mé- 
thodique des procédés de construction, la description 
des formes et des proportions usuelles des principaux 
membres des édifices. Les quelque 140 autres repro- 
duisent, à titre d'exemples, soit des ensembles, soit 
des fragments de monuments, empruntés à plus de 
200 constructions antiques ou modernes. Ces repro- 
ductions, bien choisies dans leurs sujets, sont d'une 
scrupuleuse fidélité. Les planches, gravées avec le 
plus grand soin, sont simplement et clairement dis- 
posées. En même temps qu'elles satisfont l'œil par 
une habile pondération des figures, elles facilitent 
entre les édifices d'utiles comparaisons. A cet effet, 
quand des monuments analogues sont représentés sur 
la même planche, les figures similaires, pareillement 

1. La première édition avait 168 planches. Le premier volume 
parut en i85o, le second en 18S8. Dans les éditions suivantes, ces 
deux volumes ont paru respectivement: pour [a seconde, en 1860 
et i863; pour la troisième, en 1867 et 1870; pour la quatrième et 
dernière, en 1875 et 1878. 



I 



(A M. REYNAUD, ARCHITECTE. 

orientées, sont à la même échelle. Il en est de même, 
autant que possible, dans les suites de planches con- 
sacrées à des édifices semblables. Aucune précaution 
n'a été négligée, aucune recherche n'a été omise pour 
faire de cet atlas une œuvre excellente dans le fond et 
achevée dans la forme. 

Aussi a-t-il surpassé de beaucoup les recueils anté- 
rieurs. Paru depuis trente ans, il reste unique dans 
son genre. Les architectes le consultent assidûment. 
On le trouve, maintes fois usé, rompu par l'usage, 
dans tous les ateliers, et son succès n'a pas été moin- 
dre à l'étranger qu'en France. 

Le seul inconvénient d'un aussi bel atlas, est de 
faire quelque tort au texte qu'il a pour rôle d'illustrer. 
De belles planches sont agréables à voir; elles rensei- 
gnent rapidement et d'une manière saisissante. Le 
texte est long à lire; et les explications techniques 
qu'il renferme, si clairement présentées qu'elles puis- 
sent être, exigent, pour être comprises, un fonds d'in- 
struction que même les hommes du métier ne possèdent 
pas toujours, et quelques efforts d'intelligence dont ils 
sont parfois trop ménagers. Pourtant il y a beaucoup 
à apprendre par la lecture attentive du Traité d'archi- 
tecture et l'on a vite fait de prendre goût à ce livre. 
Correctement écrit dans un style sobre et ferme par 
un auteur qui se respecte beaucoup, qui a l'horreur 
du clinquant et de la vulgarité, il ne contient ni bril- 
lants paradoxes, ni phrases toutes faites. Tout y res- 
pire en quelque sorte la raison et le bon sens. Les 
arguments sont solides, la doctrine est saine, l'exposi- 



TRAITE D'ARCHITECTURE. 67 

lion méthodique, l'ordre irréprochable. C'est l'œuvre 
d'un esprit large et patient qui a bien mesuré sa tâche 
et qui l'accomplit en conscience. En même temps 
qu'on s'attache au livre, on se prend d'une profonde 
estime pour l'auteur. 

Le Traité d'architecture se divise en deux parties : 
Y Art de bâtir et la Composition des édifices, à cha- 
cune desquelles correspond un volume de texte et un 
atlas de planches, 

V Art de bâtir apour objet l'étude, au double point 
de vue de la construction et de la forme, des parties 
élémentaires des édifices. II se partage en quatre 
livres. Le premier livre est consacré à la description 
des matériaux, pierres, briques, chaux, bois, mé- 
taux, etc., et à la détermination de leur résistance dans 
les cas usuels. Les trois livres suivants traitent respec- 
tivement des ouvrages en pierre, en bois et en métal. 
Les divers membres d'architecture appartenant à cha- 
que catégorie sont méthodiquement passés en revue. 
Ainsi le livre deuxième, relatif aux constructions en 
pierre, se subdivise en neuf chapitres : Fondations. — 
Murs. — Supports isolés avec entablements. — 
Arcades. — Portes et Fenêtres. — Soubassements, 
Attiques, Corniches de couronnement, Frontons, 
Balustrades. — Plafonds et Voûtes. — Escaliers, 
Aires et Parements. — Couvertures. Chaque par- 
tie d'édifice est étudiée d'abord dans sa disposition, 
puis, s'il y a lieu, dans ses proportions, enfin dans sa 
décoration. La même marche est suivie dans l'étude 
des éléments en bois ou en fer des constructions. 



ï 



6Q M. REYNAUD, ARCHITECTE. 

Le second volume, consacré à la composition des 
édifices, se divise en trois livres : Principes généraux 
de composition. — Principales parties des édifices. 
— Édifices. 

Dans les principes généraux, la composition est 
examinée sous le rapport des qualités à obtenir, qui, 
réduites aux termes essentiels, sont : la commodité, 
la solidité et la beauté. La commodité résulte d'une 
bonne disposition, concertée dans tous les cas avec 
ordre et simplicité, et traitée, selon les convenances 
du sujet, avec symétrie ou liberté. La solidité, qualité 
relative, variable dans son degré avec le but de l'édi- 
fice, résulte de l'observation des règles techniques 
enseignées par l'expérience et par la théorie. Ces qua- 
lités sont fondamentales. Il faut avant tout que, par 
une bonne disposition et une solidité convenable, 
l'édifice ne laisse rien à désirer dans son usage- 
Mais cela ne suffit point. Une bâtisse, même com- 
mode et durable, n'est pas encore une œuvre d'art. 
C'est que la considération des convenances d'utilité ne 
suffit point à fixer les formes, dont la détermination 
importe tant à la beauté. Elle pose seulement des 
limites plus ou moins précises, entre lesquelles il 
reste à choisir. C'est au godt de l'artiste qu'il convient 
de faire ce choix, en arrêtant les formes de manière 
qu'elles soient belles, c'est-à-dire qu'elles s'accordent 
bien ensemble et impriment à l'édifice une expression 
idéale, un caractère, propres à intéresser le spectateur 
et à l'émouvoir, en un mot, à lui plaire. Ce choix 
dépendra : de la destination de l'édifice, parce que 



TRAITE D'ARCHITECTURE. 69 

celle-ci implique l'idée de certaines qualités; du sen- 
timent général de l'époque en matière d'art, parce que 
l'influence du milieu est considérable et même prédo- 
minante sur la forme des édifices; enfin du sentiment 
particulier de l'architecte, parce que celui-ci détermine 
les formes d'après sa conception personnelle des qua- 
lités à exprimer et du goût de l'époque. « Le style 
« en architecture, a dit M. Rej'naud, c'est l'époque 
« d'abord, l'homme ensuite. » 

Ces considérations, déjà présentées sommairement 
dans l'introduction de l'ouvrage, sont exposées en tête 
du second volume avec tout le développement qu'elles 
méritent. Elles se rapportent surtout au but final de 
l'art, à la beauté, dont il paraît impossible de donner 
aucune définition précise, ce qui mène à apprécier 
cette qualité sous différents aspects, afin de suppléer 
par des éclaircissements à une explication complète. 
De là, l'étude successive des proportions, de la dé- 
coration et du style, étude qui a permis à M. Rey- 
naud d'examiner les principales théories du beau, 
d'apprécier les arguments produits en leur faveur et 
les objections qu'elles soulèvent. 

Après avoir ainsi posé, dans le premier livre, les 
principes généraux de la composition, et avoir retracé 
en même temps la marche à suivr-e pour appliquer 
ces principes à l'élaboration d'un projet d'architec- 
ture, M. Reynaud traite, dans le livre suivant, des 
principales parties des édifices, de celles que forment 
immédiatement les organes élémentaires combinés 
ensemble. Il passe d'abord en revue les parties essen- 



Il 



70 M. REVNAUD, ARCHITECTE. 

délies ou intégrantes : portiques, porches, vestibules, 
escaliers, salles ; puis les parties accessoires ou exté- 
rieures : cours, jardins, fontaines. 

Vient ensuite, dans le troisième et dernier livre, 
l'examen des édifices tout entiers, distribué en sept 
chapitres : Les édifices religieux : temples, églises. 

— Les monuments honorifiques : arcs de triomphe, 
colonnes et statues, tombeaux. — Les édifices d'in- 
struction publique : écoles, bibliothèques, musées. 

— Les édifices de divertissement public : théâtres, 
amphithéâtres, cirques. . — Les édifices d'utilité pu- 
blique : hôtels de ville, palais de justice, prisons, 
hôpitaux, thermes, bourses, marchés, entrepôts, 
abattoirs, gares de chemins de fer, phares, ponts et 
aqueducs. — Les habitations : maisons de ville, 
maisons de campagne. — Enfin, les villes. L'ou- 
vrage se termine par quelques notes complémen- 
taires, dont une, très étendue, se rapporte à la salu- 
brité des édifices. 

Tel est le plan du Traité d'architecture. De l'étude 
des premiers éléments des édifices on s'élève par de- 
grés jusqu'à celle des ensembles les plus complexes. 
Au reste, on ne procède pas autrement, et Ton a sans 
doute toujours procédé de même dans les écoles et 
les ateliers où se forment les architectes. Les cours, 
les exercices de dessin et de composition y sont éche- 
lonnés suivant une progression semblable, progres- 
sion que l'on retrouve jusque dans les sujets des 
envois successifs demandés aux pensionnaires de la 
villa Medici, puisque ceux-ci commencent par me- 



B 



TRAITE D'ARCHITECTURE. 71 

surer des fragments et terminent leurs études par une 
composition d'édifice. 

Le plan du Traité d'architecture n'est donc pas 
nouveau : il remonte en principe aussi haut que 
l'étude même de l'architecture, mais il s'écoula beau- 
coup de temps avant qu'il eût passé de la pratique 
dans la théorie.' On peut dire qu'il n'avait pas été 
clairement formulé jusqu'aux premières années du 
siècle actuel; et l'on se bornera d'ailleurs à consta- 
ter un fait en ajoutant que sa définition fut amenée 
par l'institution, à l'École polytechnique, d'un en- 
seignement oral de l'architecture, enseignement qui 
obligea d'exposer la doctrine sous une forme di- 
dactique. C'est en eflèt à deux professeurs de cette 
école que revient le mérite d'avoir donné à la théorie 
de l'architecture une expression complète et bien arrê- 
tée. Au commencement du siècle, Durand en a tracé 
le cadre et marqué les divisions. Quelque quarante 
ans plus tard, M. Reynaud en a développé la doctrine. 

Mais s'il a trouvé le plan de son Traité dans le Cours 
de Durand, il n'y a pris que cela. L'analogie des 
deux ouvrages se réduit à celle de leurs tables des 
matières. Il n'y avait, à vrai dire, rien de plus à 
tirer d'un livre où l'économie dans la dépense est 
présentée comme une condition nécessaire du beau, 
où les moulures ne sont acceptées que par condes- 
cendance pour un antique usage, où la décoration 
architecturale passe pour une surcharge de mauvais 
goût, d'un livre où la composition des édifices est 
enseignée par raison démonstrative, au moyen de 



I •' 

h 



1 

■J, 



72 M. REYNAUD, ARCHITECTE 

formules graphiques et d'axes quadrillés. On com- 
prend, après avoir parcouru cet ouvrage, pourquoi 
M. Reynaud n'en a rien dit. 11 s'est tu par égard 
pour son ancien maître, dont l'œuvre ne pouvait être 
louée dans son plan sans qu'il fût nécessaire, en 
bonne justice, de condamner le reste. 

Aussi bien est -il honorable pour l'Ecole polytech- 
nique que ce soit un de ses élèves qui ait réagi contre 
cet enseignement géométrique de l'architecture, institué 
par M. Durand. N'est-il pas notable que les droits du 
goût et de l'imagination aient été défendus par un 
polytechnicien contre les sophismes d'une théorie soi- 
disant rationnelle conçue par un artiste? Cela prouve 
au moins que l'abus des mathématiques n'est pas 
toujours le fait des mathématiciens. 

Mais il ne suffit pas — et l'exemple précité est par- 
ticulièrement démonstratif — d'exposer le plan d'un 
livre pour donner sa mesure. Il faut en outre exa- 
miner de près sinon toutes ses parties, du moins les 
plus significatives, celles qui sont le mieux aptes à 
manifester les principes et les opinions de l'auteur, à 
permettre des comparaisons avec les travaux de ses 
devanciers ou de ses contemporains. A cet égard, 
l'examen des questions connues sous le nom de 
théorie de l'imitation, théorie des proportions définies 
ou des rapports simples, offre un intérêt particulier. 
Depuis Vitruve on n'a guère écrit sur l'architecture 
sans discuter ces problèmes, et cependant on n'est 
pas encore tombé d'accord pour les résoudre. 

Aux premiers âges de l'humanité, a dit M. Charles 



TRAITE D'ARCHITECTURE. 73 

Blanc, l'homme, dominé par les forces naturelles, 
s'attache à reproduire avec symétrie dans ses monu- 
ments les traits et les effets des grands spectacles de 
la nature. La pyramide donne l'impression colossale 
des montagnes. Les longues terrasses des temples et 
des palais rappellent l'horizon de la mer ou des 
plaines immenses. Les forêts de colonnes des salies 
hypostyles se dressent à l'instar des arbres d'une 
futaie. Plus tard, affranchi de l'oppression du monde 
extérieur, l'homme se connaît, s'admire, se déifie; et 
dès lors il bâtit ses monuments à sa propre image, 
c'est-à-dire qu'il leur donne, comme à son corps, des 
proportions, une symétrie et une harmonie, et qu'il 
introduit dans leur composition les expressions gra- 
duées, la liberté de forme, la variété d'aspect et de 
physionomie qu'il observe chez les êtres de son espèce. 

De cette théorie de l'imitation, suggérée par le 
caractère de l'architecture égyptienne et par celui des 
ordres grecs, l'auteur de la Grammaire des arts du 
dessin a fait la base de son système du beau. Il va 
jusqu'à condamner de par elle, malgré L'autorité des 
Grecs, la polychromie extérieure des grands monu- 
ments publics. Le corps humain, richement coloré 
au dedans, n'est-il pas sensiblement monochrome au 
dehors ? Tel est le danger des figures de rhétorique : 
comparaison devient raison. 

Ce n'est pas que M. Ch. Blanc prenne à la lettre 
les récits de Vitruve touchant l'origine des ordres d'ar- 
chitecture et des proportions dans les colonnes. Les 
architectes de la Renaissance les avaient admis sans 



,mi% 



I 



74 M. REVX.VUD, ARCHITECTE. 

discussion, avec le respect qu'on doit à un dogme, et 
peut-être d'autant plus volontiers que cet acte de foi 
ne tirait point à conséquence. Mais, tout en regardant 
ces récits comme des fictions poétiques, M. Ch. Blanc 
estime « que l'architecture imite le corps humain dans 
« le principe de son organisme et dans quelques-uns 
« des traits qui le distinguent aux yeux de l'esprit ». 
Cette définition serait bien vague si elle n'était expli- 
quée par le commentaire cité plus haut, relatif à la 
polychromie, et par quelques interprétations analo- 
gues. En définitive, d'après cette théorie très raffinée 
de l'imitation, seule forme sous laquelle cet ancien 
mythe puisse encore se produire aujourd'hui, le 
spectacle de la nature, et particulièrement celui de la 
créature humaine, n'aurait pas seulement contribué à 
développer le goût et les connaissances de l'architecte, 
à faire d'une manière générale l'éducation de son œil 
et de son intelligence ; ce spectacle l'aurait conduit en 
outre â transporter dans l'organisme de son œuvre 
certains traits caractéristiques des objets naturels, et 
notamment du corps humain. 

Telle n'est point la doctrine de M. Reynaud, à 
condition bien entendu de mettre la décoration hors 
de cause, car dans les ornements la part de l'imitation 
et même de la copie est très considérable. D'après le 
Traité d'architecture, les linéaments essentiels des 
édifices, leurs traits caractéristiques ont, comme ceux 
de la créature animée, une raison d'être positive et 
intrinsèque, liée d'une pan aux fonctions de l'être, et 
de l'autre à la nature et aux conditions de sa sub- 




TRAITE D'ARCHITECTURE. 75 

stance. Et les constructions mensongères, les colonnes 
faites de lattes et de plâtre, les architraves en briques 
ne prouvent pas plus contre la juste application de ces 
principes à l'architecture que ne sauraient prouver 
les falsifications analogues en toile ou en carton des 
décors de théâtre. Or, des conditions d'existence de 
Thomme à celles de l'édifice, il n'y a, sauf la nécessité 
de l'aplomb, rien de commun. Dès lors, comment 
l'architecte, préoccupé de bâtir un édifice durable, 
attentif à le disposer en vue de sa fonction, à em- 
ployer les matériaux selon leurs modes particuliers 
de résistance, d'apprêt, de dimensions, de poids, 
comment cet architecte aurait-il l'idée de s'appuyer, 
par l'observation du corps humain, sur des données 
absolument étrangères à son sujet, de s'imposer gra- 
tuitement des règles arbitraires et imaginaires ? 

Il y aurait plus d'apparence à ce qu'il eût imité des 
objets inanimés qui, par la fixité de leur assiette, la 
constance de leurs formes, la qualité de leur sub- 
stance, offrent des traits communs avec les édifices. 
Toutefois les pyramides d'Egypte n'ont aucun rap- 
port avec les montagnes à terrasses de la vallée du 
Nil. Une sépulture creusée dans le sol est naturelle- 
ment marquée par un monticule; cet humble tertre 
se transforme, pour une tombe importante, en une 
colline artificielle, et celle-ci, bâtie en pierre, prend 
une forme appropriée, devient pyramide. Cette figure 
géométrique résulte du but à remplir et des conditions 
d'emploi des matériaux. En effet, la pyramide pha- 
raonique est visible de très loin ; sa durée est indé- 



\i 



76 M. REYNAUD, ARCHITECTE. 

Ënie (aux quarante siècles qui contemplèrent Bona- 
parte et ses soldats s'en ajouteront bien d'autres) ; la 
masse est disposée pour que la chambre sépulcrale, 
placée au milieu de la base, soit très éloignée des 
parois, ce qui la rend plus difficile à violer; enfin 
l'assiette des assises s'élargit à mesure que la pression 
augmente avec la hauteur. 

En définitive la montagne n'a pas plus engendré la 
pyramide que la futaie n'a fait naître la salle hypostyle 
{dont l'architecte n'a rapproché les colonnes qu'à 
regret, faute de pouvoir hisser sur elles de plus lon- 
gues architraves), pas plus que l'horizon du désert n'a 
produit la terrasse dû temple égyptien ou que la forêt 
druidique n'a inspiré la cathédrale gothique. On ne 
saurait voir dans ces rapprochements que des fictions 
poétiques trouvées après coup ; bien dites, elles peu- 
vent avoir une valeur littéraire, mais il ne faudrait 
point y chercher autre chose. Si même les poètes, 
exerçant la puissance, avaient fait bâtir les monu- 
ments, ceux-ci ne différeraient guère, sans doute, de 
ce qu'ils sont; car on ne change point arbitrairement 
les conditions d'un art. « Aucune construction, dit 
a M. Reynaud, ne peut nous agréer complètement, 
« si elle ne paraît porter en tous ses points essentiels 
" un certain cachet d'utilité et de convenance. Aussi 
« l'architecte, chargé d'élever un édifice purement 
« décoratif, est-il obligé de suppléer à l'absence ou à 
•< l'insuffisance de besoins matériels et d'en imaginer 
■• de vraisemblables, afin de donner une raison à ses 
« formes. L'architecture est née de besoins matériels, 



. TRAITE D'ARCHITECTURE. 7; 

« l'utile est son premier but; il faut que toutes ses 
a œuvres en portent l'empreinte. » 

Mais si l'imitation des objets naturels n'a point eu 
de part à la détermination des traits essentiels des 
édifices, il n'en est pas de même de cette espèce d'imi- 
tation qui consiste à transporter dans un système de 
construction des formes particulières à un autre sys- 
tème. Car chaque méthode de bâtir a exercé une 
action plus ou moins considérable sur les méthodes 
suivantes; et par là s'est formé, pour les styles 
comme pour les langues, un fonds de formes ou de 
signes qui s'accroît sans cesse, en même temps qu'il 
se transmet d'époque en époque. Fonds singulière- 
ment mêlé; formes fréquemment altérées par un long 
usage, au point de ne laisser plus rien paraître de 
leur origine. Sans doute elles ont éprouvé mainte 
fois le sort de ces compositions bizarres ou mons- 
trueuses, le plus souvent indéchiffrables, dont le 
haut moyen âge décorait les chapiteaux de ses églises. 
Pour les expliquer, il faut pouvoir suivre leurs muta- 
tions successives et remonter ainsi jusqu'à l'épreuve 
originale, douée d'attributs significatifs. Et l'on re- 
connaît alors que l'intelligence du sujet s'est perdue 
peu à peu jusqu'à disparaître complètement et à ne 
laisser subsister dans l'image que le rôle décoratif. 
Combien de formes architecturales sont dans le même 
cas ! Mais, grâce aux recherches archéologiques, les 
interprétations se multiplient; et déjà, par l'observa- 
tion des colonnes égyptiennes, des tombeaux lyciens, 
des monuments persépolitains (tout récemment étu- 



If 



1 



78 M. REYNAUD, ARCHITECTE. 

dîés sur place et rapprochés des édifices grecs par 
M. Dieulafoy) ', la Théorie de la cabane, appropriée 
naguère au seul dorique grec, peut s'étendre à bien 
d'autres constructions. 

Ce nom de théorie de la cabane a le tort d'impliquer, 
sur l'autorité d'un mot, une relation directe entre 
l'abri primitif de l'homme et des monuments consi- 
dérables, produits d'un art déjà très avancé. Vitruve 
n'avait pas fait cette confusion ; il parle très sensément, 
dans son deuxième livre, des huttes et des cabanes, et, 
dans le quatrième, du comble en bois des temples do- 
riques, sans établir aucun lien immédiat entre des ou- 
vrages aussi différents. C'est aux écrivains de la Renais- 
sance et surtout aux philosophes naturalistes du dernier 
siècle qu'il appartient de les avoir rendus solidaires l'un 
de l'autre par la conception d'une cabane théorique 
inventée à cet effet. Aussi bien l'homme de Laugier, 
qui déduit le Panhénon de cette cabane, ne fait qu'un 
avec l'être de raison, le bipède philosophique, qui de 
l'état de nature a tiré la formule du contrat social. 

Cela n'empêche pas que Quatrcmère de Quincy, 
partisan convaincu de la cabane, n'ait écrit d'excel- 
lentes choses sur le mérite que présentent, sous le 
rapport de l'expression artistique, les constructions 
discontinues en bois, et sur l'heureuse influence exer- 
cée, touchant le caractère de l'architecture, par le long 
usage des charpentes. Mais, qui veut trop prouver fait 
tort -aux bonnes raisons ; et c'est, en définitive, une 

1. Dieulafoy. L'art antique de la Perse, Monuments de Persépolis. 
Paris, 1884. — La sculpture persépoliuine. Taris, i(S85. 



TRAITE D'ARCHITECTURE. 79 

entreprise bien propre à rendre le lecteur méfiant que 
de lui présenter, sous la forme péremptoire d'une 
démonstration mathématique, la solution d'un pro- 
blème aussi vague, aussi complexe, aussi sujet à hypo- 
thèses, que celui de la structure des édifices de cet 
âge lointain qu'un champion de la cabane pourrait 
appeler l'âge du bois. 

Il n'est pas surprenant que les exagérations de la 
théorie de la cabane aient amené une réaction exces- 
sive en sens contraire. A l'école des charpentiers, qui 
dans le temple dorique primitif avait vu du bois par- 
tout, succéda l'école des maçons, qui n'en aperçut 
nulle part. Au nom de la logique, M. Viollet-le-Duc 
repoussa les enseignements de la tradition 1 , comme si 
la logique, en matière de construction, avait été de 
tous temps et de tous points identique à elle-même, 
identique, en particulier, chez les premiers architectes 
doriens et chez le restaurateur de Notre-Dame et 
de Pierrefonds; comme si la tradition, alors surtout 
qu'elle fournit des explications plausibles, pouvait être, 
sans forme de procès, rejetée d'un art aussi ancien 
que l'architecture, plus favorable qu'aucun autre à la 
continuité des méthodes, à raison de la constance des 
ressources matérielles. Il ne suffit pas, pour légitimer 
l'interprétation par l'emploi de la pierre des formes de 
l'entablement dorique, de déclarer les Grecs trop fins 
artistes pour s'être avisés de copier en pierre des 
ouvrages en bois. Pourquoi ne l'eussent-ils pas fait, si 



. Viûllcl-Ie-Diic. Enlretie; 



r l'ardiilceture. Paris, 1863. 



I 






80 M. REYNAUD, ARCHITECTE. 

la construction se trouvait la même dans les deux cas ? 
Or on sait par les recherches de M. Choisy sur les 
charpentes grecques ' (recherches à la vérité trop ré- 
centes pour que M. Viollet-le-Duc ait pu les connaître), 
que ces charpentes étaient très simples et très massives 
et que le bois y était mis en œuvre dans les conditions 
mêmes où les Grecs employaient la pierre. Celle-ci 
pouvait dès lors, sans changement de formes, peut- 
être même, sans beaucoup de différence dans les pro- 
portions, remplacer les charpentes dans le comble de 
l'édifice. Ces informations nouvelles auraient sans 
doute porté M. Viollet-lc-Duc à renoncer à son sys- 
tème, d'autant qu'il s'empressait avec la plus hono- 
rable franchise de se rendre aux bonnes raisons. Il 
avait remué assez d'idées pour pouvoir se rétracter 
sans s'amoindrir. 

M. Reynaud a soin, dans ces matières incertaines, 
d'éviter les théories absolues, auxquelles on est tenté, 
après les avoir fondées sur un certain nombre d'obser- 
vations, de subordonner tous les faits. Il considère 
que les formes architecturales se sont développées peu 
à peu par l'effet de tâtonnements, d'essais et d'in- 
fluences diverses, sur le progrès desquels l'imitation 
des résultats acquis exerça par la force des choses une 
action considérable, tantôt légitime, tantôt abusive, ici 
favorable, ailleurs nuisible. Ainsi l'art égyptien, en 
imitant dans ses colonnes en pierre le poteau sans 
aisseliers de l'hypogée ou de la caverne, tel que les 



1. Choisy. Etudes èpigraphiques 
Paris, 1804- 



l'architecture grecque. 



TRAITE D'ARCHITECTURE. Bi 

bois du pays avaient permis de le construire, aurait 
méconnu le principe essentiel de la subordination des 
formes aux conditions d'emploi de la matière. En 
perpétuant un modelé primitivement original, mais 
impropre et factice dans son adaptation ultérieure, cet 
art serait devenu stérile. L'abus de l'imitation l'aurait 
conduit à l'immobilité. Tout autre a été dans l'archi- 
tecture grecque la part de l'imitation. Elle s'y restreint 
k l'entablement, où elle était autorisée par la similitude 
des méthodes de construction et où, dès lors, elle pou- 
vait introduire avec convenance des formes décora- 
tives. Mais elle n'existe plus dans le support, qui appa- 
raît, à l'état de colonne, parfaitement approprié à 
l'usage de la pierre. En expliquant cette transforma- 
tion, M. Reynaud résume dans les lignes suivantes', 
son avis sur le rôle et sur la valeur de l'imitation. 
« Ainsi ce sont les constructions en pierre de l'É- 

■ gypte, et non une misérable cabane, qui ont été le 
: point de départ de l'architecture grecque. En même 

■ temps que les principaux éléments de sa civilisation, 
la Grèce trouve des colonnes en Egypte -, le tout est 
admirablement transformé par elle, et plus de génie 

: se déploie dans les développements que n'en a exigé 
la création. La copie s'élève bien au-dessus du mo- 

• dèle parce qu'elle s'inspire d'un tout autre esprit. » 
ci Comparez les colonnes et voyez ce qu'elles de- 

; viennent entre les mains des Grecs : le tailloir était 
lourd et trapu, sans but bien sérieux ; il se projette 



. Traite d'architecture, .f éd., vol. I, 



Il 

H 



te M. REYNAUD, ARCIItTECTE. 

« en saillie très accentuée et offre une large assiette 
« à l'architrave, dont il réduit en même temps la 
a portée ; la fleur de lotus, ornement assez peu recom- 
» mandable en lui-même, s'allonge de manière à sou- 
« tenir le tailloir, diminue de hauteur, et prend une 
« forme à la fois des plus élégantes et des plus judi- 
« cieuses; les filets se divisent en deux groupes, l'un 
« faisant valoir l'échiné, dont il marque la naissance, 
« l'autre couronnant le fût de la manière la plus heu- 
« reuse ; les côtés du polygone se multiplient, se creu- 
■• sent légèrement et donnent ainsi à la colonne quel- 
« que chose de plus fin et de plus accentué ; enfin la 
« stabilité demande que le diamètre supérieur soit 
« plus faible que celui du bas, et il est largement sa- 
« tisfait à cette convenance. Ainsi s'est produite une vé- 
« ritable création, s'est constituée l'une des plus belles 
« œuvres d'art dont l'humanité puisse se glorifier. » 
« Qu'il y ait eu imitation au début, nous sommes 
» loin de le contester ; l'image a sur l'enfance des civî- 
« lisations le même pouvoir que sur celle de l'homme, 
" mais ensuite intervient le raisonnement qui ne tarde 
« pas à dominer. Ce que nous voulons établir, c'est 
b que l'art ne consacre que des formes rationnelles, et 
■■ ne s'inquiète pas de savoir si elles sont dues aux 
« perceptions des sens ou à celles de l'intelligence. Ce 
■< -qui lui importe avant tout, c'est le bon. Ainsi la 
« solution adoptée pour la disposition et les propor- 
« tions des colonnes et des entablements est préci- 
« sèment celle qui résulte des lois de la stabilité, des 
« propriétés de la matière,' des convenances de la des- 



: 



TRAITE D'ARCHITECTURE. 83 

'• tinatîon et du système de la construction; et si les 
« ordres d'architecture peuvent faire remonter quel- 
« ques-unes de leurs formes à des réminiscences, ce 
h n'estpointà cetteorigine qu'ils doivent leur valeur. « 
En définitive, l'imitation est, pour l'art qui débute, 
un utile secours, lorsqu'elle se borne à ouvrir les voies, 
.n dangereux soutien, lorsqu'elle dispense de raison- 
ner et de chercher. Mais il ne surfit pas d'en constater 
les périls par des exemples empruntés au passé. II faut 
encore, faisant un retour sur soi-même, reconnaître 
que jamais on n'en a tant abusé qu'à notre époque. 
Plus ancienne encore que la théorie de l'imitation 
est celle des proportions définies, c'est-à-dire établies 
entre les dimensions d'un monument ou de ses parties 
suivant des rapports de nombres entiers, de lignes 
géométriques ou de longueurs de corde correspondant 
à des accords musicaux ; car on a cm découvrir dans 
ces rapports divers les lois de l'harmonie des lignes et 
de la beauté dans les édifices. Cette opinion, dont l'ori- 
gine remonte très haut, s'est transmise sur la foi de 
Vitruve aux architectes de la Renaissance, à com- 
mencer par L. B. Albertî, qui, dans le neuvième livre 
[de son Architecture, disserte doctement sur les diffé- 
rentes catégories de proportions harmoniques. Mais la 
Renaissance, sans se permettre, par respect pour les 
anciens, d'examiner la question en principe, trouva 
dans les tempéraments autorisés par Vitruve le moyen 
de concilier la rigueur des préceptes avec la liberté 
individuelle. A l'exemple de l'antiquité romaine, elle 
usa largement d'une ressource aussi commode, tant 



ï 

I 



i 



84 M. REYNAU1), ARCHITECTE. 

et si bien qu'on dut un jour se demander s'il était 
raisonnable de croire à la vertu d'une règle si peu 
suivie dans la pratique. Perrault fut, à ce qu'il semble, 
le premier à la discuter sérieusement et avec indépen- 
dance. La curieuse préface de son Traitêdes ordres' 
contient, dans le passage suivant, une critique acérée 
des préjugés encore reçus à son époque. 

« Car il n'est pas concevable jusqu'où va la révé- 
« rence et la religion que les architectes ont pour ces 
« ouvrages que l'on appelle l'antique, dans lesquels 
« ils admirent tout, mais principalement le mystère 
« des proportions, qu'ils se contentent de contempler 
« avec un profond respect, sans oser entreprendre de 
« pénétrer les raisons pourquoi les dimensions d'une 
« moulure n'ont pas été un peu plus petites ou un peu 
« plus grandes : ce qui est une chose que l'on peut 
« présumer avoir été ignorée même par ceux qui les 
« ont faîtes. Cela ne serait pas si étonnant si nous 
« étions assurés que les proportions que nous voyons 
« dans ces ouvrages ne fussent point altérées et diffé- 
« rentes en quelque chose de celles que les premiers 
« inventeurs de l'architecture ont établies; et si l'on 
« était de l'opinion de Villalpande, qui prétend que 
« Dieu, par une inspiration particulière, a enseigné 
« toutes ces proportions aux architectes du temple de 
« Salomon, et que les Grecs, qui en sont estimés les 
b inventeurs, les ont apprises de ces architectes. » 



. Oi-Jiinn.inee .les cin.) expires .le colonnes scion l.i inèlhode des 
•iens, par M. Perrault, de l'Académie royale des sciences, doc- 
r en médecine de ia Facilite de Paris. Paris, ]683. 



TRAITE D'ARCHITECTURE. 85 

Ce n'est pas seulement par ces réflexions philoso- 
phiques, ou par la réfutation de L'analogie des effets 
de la musique avec ceux de l'architecture, ou par des 
raisonnements fondés sur l'impuissance de l'oeil à 
comparer exactement les dimensions, que l'architecte 

Ide la colonnade du LouVre justifie son scepticisme à 
l'endroit du «mystère des proportions ». En digne 
membre de l'Académie des sciences qu'il était, il s'ar- 

■rête peu aux arguments spéculatifs ; il s'empresse 
. d'aller aux faits, c'est-à-dire à la comparaison, pour 
chacun des ordres, des proportions modulaires don- 
nées : i° par le texte de Vitruve; 2° par les archi- 
Itectes de la Renaissance, Alberti, Serlio, Palladio, 
Vignole, Scammozzi, de Lorme, Bullant; 3" par les 
monuments antiques de Rome (récemment mesurés 
par Desgodetz). Et le résultat de cette comparaison, 
présenté dans une suite de tableaux, relatifs aux pié- 
'destaux, aux colonnes, aux entablements et à leurs 
principales parties, est que, de l'un à l'autre des cas 
examinés, les proportions varient, indépendamment 
de toute règle, entre des limites parfois très éloignées. 
Et puisque les exemples choisis font tous autorité, la 
constatation de leur désaccord fait assez paraître l'ina- 
nité de la prétendue loi des proportions. 

Mais Perrault ne s'en tint point là. Outre qu'il fut 

-un vrai savant et, en cette qualité, peu enclin à se 
payer de mots, il était aussi docteur en médecine, et 
par suite façonné aux disciplines du codex. Après 
avoir renversé la théorie des proportions comme 
fondée sur un préjugé mystique et, qui plus est, 



86 M. REYNAliD, ARCHITECTE. 

comme désavouée par les faits, il la rétablit à titre de 
recette usuelle, facile à retenir et d'une application 
commode. De la diversité des règles suivies antérieu- 
rement, il conclut à la légitimité d'une règle nouvelle; 
et cette règle, espèce de compromis entre celles de 
ses devanciers, il la rend aisée à suivre par l'institu- 
tion de rapports simples entre les dimensions des 
membres d'architecture et celles de leurs parties. 
Encore qu'on ignore, ceci soit dit sans irrévérence, 
pourquoi les remèdes agissent, ne faut-il pas. pour 
doser les ingrédients qui les composent, prescrire, à 
l'usage du praticien, des formules simples? 

Mais Perrault n'avait disposé, en fait de documents 
antiques, que du texte de Vitruve et de mesures prises 
sur les édifices de Rome. La critique contemporaine 
a trouvé dans les monuments grecs, minutieusement 
relevés, une source d'informations bien autrement 
significatives. En étudiant ce nouveau dossier de cotes, 
avec le soin d'exprimer celles-ci en mesures antiques 
et de prendre pour module la moyenne des rayons 
inférieur et supérieur de la colonne, un savant d'une 
rare sagacité, M. Aurès, a vérifié l'application à l'ar- 
chitecture de ces recherches curieuses de proportions 
qui, mentionnées par Vitruve, manquaient encore 
d'une confirmation positive 1 . Ce souci d'établir des 
rapports simples entre les dimensions des membres 
d'architecture ; cette extraordinaire préoccupation 

I. Parmi les nombreux travaux de M. Aures, ceux qu'il est par- 
ticulièrement à propos de citer ici sont les suivants : Élude el com- 
paraison de quelques i-.'i.tf'/tcjit.x uhILiiics. Xi mes, îi'éo. — Nouvelle 
théorie du module, déduite du texte de Vitruve el appliquée à quel- 



TRAITE D'ARCHITECTURE. 87 

d'exprimer les mesures d'un édifice en nombres ré- 
putés saints ou favorables, notamment eu nombres 
impairs ou en puissances ; tous ces raffinements qui 
pouvaient à bon droit passer pour fabuleux avant 
qu'on ne les eût constatés, M. Aurès les a pris sur le 
i fait dans le grand temple de Pcestum, dans le Par- 
thénon et dans quelques autres monuments de l'anti- 
quité grecque ou même de l'antiquité romaine de la 
belle époque. Grâce à lui, ce sont là maintenant des 
faits incontestables ', avec lesquels il faut compter. 
« Mais on peut se demander si c'est bien à ces 
combinaisons de nombres que quelques monuments 
« antiques doivent leur beauté. » Ayant posé ia ques- 
tion dans ces termes, M. Reynaud remarque d'abord 
que l'œil est un instrument de mesure très grossier, 
incapable d'apprécier avec certitude les rapports de 
dimension même les pius simples, et de plus, sujet à 
diverses erreurs. Outre les altérations dues à la per- 
spective linéaire, que le jugement rectifie jusqu'à un 
certain point, il éprouve celles que déterminent les 
effets d'irradiation et de contraste. Les membres d'un 
édifice n'apparaissent, en définitive, ni avec les formes, 
ni avec les dimensions du dessin d'après lequel on les 
a construits. On juge de leur dimension par l'angle 



gués monuments Je l'jnlijuilè grecque et romaine, Xiraes, iBfe. — 
Etude des dimensions de l.i Maison carrée de Nimes. Nimes, 1864. 
- Etude des dimensions du Partficnou. Nîmes, 1867. — Étude des 
dimensions du grand temple de Pœslum. Nimes, 186U. 

1. M. Choisy vient encore de les vérifier dans son étude sur l'ar- 
senal du l'irce, d'après le devis original des travaux. Études épigra- 
pkiques sur l'architecture grecque. Paris, 1884. 



ï 



8fi AI. REYNAUD, ARCHITECTE. 

visuel qui les comprend, et cet espace angulaire varie 
selon le point de vue. « De telle sorte que l'objet qui 
« résonnerait juste (qu'on nous passe l'expression), 
« vu d'un certain endroit, résonnerait faux de tout 
.< autre point de vue, si l'optique avait des îois d'har- 
« morne analogues à celles de l'acoustique. Or tout 
« le monde sait qu'il n'en est pas ainsi, et que si la 
« position du point de vue n'est pas indifférente, elle 
» est bien loin d'exercer une pareille influence. Sans 
« doute on n'est pas rigoureusement en droit de con- 
« dure de ce fait d'expérience la négation des lois 
" dont il s'agit, et l'on peut n'y voir qu'une preuve 
« du défaut de sensibilité de notre organe visuel ; 
« mais il n'y aurait là qu'une hypothèse sans vérifica- 
" tion possible, et par suite sans autorité, et nous 
« sommes d'ailleurs parfaitement fondés à regarder 
■< comme non avenues des lois qui sont sans action 
«■ sur nous'. » 

A ces arguments déjà connus, M. Reynaud en 
ajoute d'autres, plus démonstratifs, qu'il emprunte à 
des considérations scientifiques, et sur lesquels il 
fonde sa propre théorie. 

« Presque toutes les questions de construction pro- 
« prement dite, et même les plus simples en appa- 
« rence, donnent lieu, lorsqu'elles sont soumises à 
« un calcul rigoureux, à des relations de nombres 
« extrêmement compliquées. Les rapports à observer, 
« par exemple, entre la hauteur et la longueur d'une 

i. Traité ^architecture, vol. II, 4 éd.; p. 45. ■•-... 



TRAITE D'ARCHITECTURE. 89 

« poutre pour résister à une pression déterminée, 

« entre l'épaisseur d'une culée et l'ouverture de la 

■• voûte pour qu'il y ait équilibre, entre le diamètre 

- supérieur et le diamètre inférieur d'une colonne 

r< avec la condition d'une égalité dans les pressions 

il par unité de surface, ces rapports ne sont pas ce 

« qu'on a appelé des rapports simples. A plus forte 

» raison en est-il ainsi de ceux qui doivent résulter 

• de la plupart des conditions de nos édifices, les- 

• quelles sont de telle nature que, non seulement 

■ nous ne pouvons les soumettre à nos calculs, mais 

■ que nous ne saurions même pas les formuler toutes. 

< Quelques-unes d'entre elles nous sont connues sans 

< doute, et nous les apprécions clairement; mais il 

■ en est d'autres qui échappent à nos investigations 

■ intellectuelles, et c'est un sentiment vague, une 
i sorte d'instinct qui révèle à l'artiste la forme qu'elles 

• exigent. L'idéal, en pareille matière, c'est la forme 
1 absolument bonne et vraie sous tous les rapports; 

■ de même que la beauté idéale chez l'homme est 

■ celle qui annonce la réunion de toutes les qualités 

• physiques et morales dont il est susceptible. Or, les 
i considérations qui précèdent paraissent établir que 

■ cet idéal n'exige pas, repousse même les proportions 

■ définies entendues ainsi qu'elles l'ont été, c'est-à- 
' dire régissant toutes les parties de l'œuvre. » 

« Concluons donc qu'il n'y a pas lieu de regarder 

les proportions comme devant être réglées par des 

: rapports simples entre les nombres, et qu'elles 

■ obéissent à des lois d'un ordre plus élevé qu'il ne 



I 



<p M. REYNAUD. ARCHITECTE. 

b nous est pas donné de connaître dans la plupart 
« des circonstances, lit que notre respect pour Fart 
« nous affermisse dans la pensée que ces lois qui en- 
« gendrent le beau sont précisément celles que des 
a esprits plus ouverts déduiraient directement de la 
a perception de toutes les conditions, d'ordre maté- 
« riel et même d'ordre moral, auxquelles les œuvres 
« d'art sont appelées à satisfaire '. » 

Voilà qui paraît décisif. Le problème est bien posé ; 
les arguments se rapportent au fond de la ques- 
tion, et il faut se rendre à la conclusion qu'ils en- 
traînent. 

La loi des rapports simples ne serait, dès lors, 
qu'une approximation rudimentaire de la loi vérita- 
ble. Il semble que, en voulant la rétablir pour la 
commodité de l'usage, Perrault ait indiqué ses vrais 
motifs et sa vraie portée. Elle ne fut sans doute, à 
l'origine, qu'une affaire de métrage. Car les mesures 
antiques et leurs subdivisions n'ont pas été, comme 
notre moderne unité de longueur et ses fractions, con- 
stituées tout d'une pièce. Il est vraisemblable qu'on 
évalua d'abord les dimensions en chiffres ronds de 
pieds, puis, chez les Grecs, en pieds et en palmes (le 
palme est le quart du pied), plus tard seulement en 
pieds, en palmes et en doigts (le doigt est le quart du 
palme) 2 . A mesure que les ouvrages se compliquè- 

i. Traité d'architecture, vol. II, 4 éd., p. 48 et 49. 

1. Toutes les cotes, minutieusement fixees, Je l'arsenal du Pirée, 
construit de 348 a 326 (av. J.-C.], sont exprimées, selon la gran- 
deur des parties auxquelles elles s'appliquent, en nombres entiers 
de pieds, de palmes ou de doigts : pas une des dimensions inscrites 



TRAITE D'ARCHITECTURE. 91 

rent par l'effet d'une culture plus avancée, les sous- 
divisions devinrent plus nombreuses et plus petites. 
Au commencement donc, alors qu'on usa seulement 
de l'unité primitive, les proportions des édifices et de 
leurs membres furent naturellement réglées selon des 
rapports simples. Maïs il dut advenir non moins 
naturellement que la simplicité première de ces rap- 
ports se perdit peu à peu, en même temps que 
l'unité de longueur se fractionna en divisions plus 
petites '. 

Toutefois, l'influence des premiers usages persista 
longtemps; elle s'est prolongée à travers les siècles 
par l'autorité d'une légende qu'on ne saurait mieux 
comparer qu'à celle de l'âge d'or. A la simplicité des 
proportions primitives se rattacha l'idée de beauté 
comme à celle des mœurs préhistoriques l'idée de 
bonheur. Mais le seul âge d'or qui ait réellement 
existé fut celui de la métaphore, auquel appartiennent 
ces illusions. Il eut pour fondateurs les poètes, les 
philosophes, les pontifes, les augures, même les his- 
toriens et les érudits, tous ceux, en un mot, que 
Perrault, le savant, appelle malicieusement les « gens 
de lettres »,sans oublier, selon le même auteur, « ceux 



. 3i e 



■ !\iriiiJJi\;'ui 



1. Tandis que nous cotons nos moulures en millimètres, k 
Grecs colaient encore les leurs, au temps de Démosthènes, e 
doigts, c'est-à-dire en seizièmes de pied, valant environ dix-nei 
millimètres (voir la note précédente). Jadis, dit-on, les Édifices s 
relevaient à la canne et au chapeau : on les relevé a présent a 
millimètre. 



V 



I 



92 M. REYNAUD, ARCHITECTE. 

« qui savent bien ce qu'ils font quand ils couvrent de 
« ce respect aveugle pour les ouvrages antiques ie 
« désir qu'ils ont que les choses de leur profes- 
« sion paraissent avoir des m)'Stères dont ils sont 
« les seuls interprètes ». Alors, à côté du culte voué 
aux rapports simples, s'élevèrent les dévotions sub- 
sidiaires aux nombres impairs, aux nombres pre- 
miers, aux multiples, aux puissances, aux rapports 
de lignes appartenant à une même figure géomé- 
trique, et, triomphe prodigieux de la métaphore! 
la dévotion aux rapports de longueur des cordes har- 
moniques. 

Que pouvaient les architectes, soumis d'ailleurs à 
l'influence du milieu dans lequel ils vivaient, contre 
un tel débordement d'opinions superstitieuses, qui 
leur imposaient d'autorité des formules cabalistiques? 
S'incliner, révérer... et transgresser en silence, quand 
la règle devenait trop gênante. C'est ce qu'ils ont fait 
d'assez bonne heure, surtout dans les édifices de l'ar- 
chitecture civile, et ce qu'ils firent de plus en plus, 
comme Fa constaté Perrault, qui les approuve en 
principe, tout en les reprenant de n'avoir pas, pour 
plus d'unité et de simplicité, suivi, dans l'ordonnance 
de leurs ouvrages, une règle uniforme de divisions 
aliquotes. Mais c'eût été pousser bien loin l'amour 
de l'ordre et le respect de la discipline, d'autant que 
l'ennui est inséparable de l'uniformité. La doctrine 
de M. Reynaud est plus large; elle laisse toute lati- 
tude, non sans recommander pourtant d'étudier le 
passé, de le respecter, de s'inspirer, mais libéra- 



TRAITE D'ARCHITECTURE. 93 

lement, de ses exemples, de ses leçons, même de 
ses symboles, en un mot, de mettre à profit, avec 
jugement et avec goût, l'expérience des âges anté- 
rieurs. 

Après avoir donné l'opinion de M. Reynaud sur 
ces questions abstraites de la théorie de l'imitation et 
de la théorie des rapports simples, il convient, pour 
analyser plus complètement l'esprit dans lequel est 
écrit le Traité d'architecture, d'exprimer le senti- 
ment de son auteur sur les principaux styles. 

« En Grèce, dit M. Reynaud *, les caractères do- 
« minants de l'architecture sont : la liberté, la luci- 
« dite, la distinction et l'harmonie de la forme, une 
« grâce exquise et la plus admirable sérénité. » Il 
serait difficile d'ajouter à cet éloge. Aussi bien l'art 
grec est-il unanimement célébré; toutes les écoles le 
prônent; il reçoit les hommages non seulement les 
plus fervents, mais encore les plus inattendus. II 
semble, en vérité, qu'il n'ait à craindre qu'un péril : 
celui de devenir, comme son compatriote Aristide, 
fatigant à force d'être loué. 

M. Reynaud admirait sincèrement et profondément 
cet art, dont il a reproduit, dans son atlas, les plus 
notables monuments. Il avait assisté, dans sa jeu- 
nesse, à la résurrection et à l'apothéose de ceux-ci. Il 
avait éprouvé, à l'âge où les impressions sont les 
plus vives, où se forme le goût et se fait la main de 
l'artiste, l'enthousiasme qu'inspirèrent alors ces beaux 



i. Traité d'arcliileclure, vol. II, 4' éd., p. I 



94 M. REYNAUD, ARCHITECTE. 

temples de l'HelIade, naguère ignorés ou imparfaite- 
ment connus. L'effet qu'il en ressentît fut considé- 
rable. Non pas qu'il ait voué un culte exclusif à ces 
chefs-d'eeuvre — il avait trop de bon sens pour se 
séquestrer dans des ruines, si séduisantes qu'elles 
fussent — mais il conserva de leur étude le goût des 
formes nettes et sobres, des contours bien découpés, 
de la discrétion dans l'usage des ornements. Le trait 
châtié de ses profils, les courbes tendues de ses mou- 
lures témoignent de sa prédilection pour ce genre de 
formes, très distinguées, mais peut-être un peu sèches, 
auxquelles on décerne volontiers l'épithète de pures. 
Il appartint, par le caractère de son dessin, à l'école 
des Labrouste et des Duc, ses condisciples à l'École 
des beaux-arts. 

Cependant le prestige de l'art grec n'empêchait nul- 
lement M. Reynaud de tenir en haute estime l'art ro- 
main, ainsi que l'architecture de la Renaissance et 
des temps modernes, qui en dérive pour une si 
grande part. Il n'était pas de ceux qui haussent les 
épaules quand le triglyphe extrême ne confine point 
à l'angle de la frise, qui crient à la décadence à la 
vue d'une ordonnance de pilastres; de ceux que l'as- 
sociation de la colonne architravée avec l'arcade sur 
piédroit a le malheur d'offusquer sous prétexte que 
« un principe ne saurait être le complément d'un 
« autre principe, pas plus qu'une pièce d'or ne peut 
« être l'appoint d'une autre pièce d'or », ou encore 
pour ce motif que « les ordres grecs sont trop illustres 
• pour n'être que l'accompagnement d'une archhec- 



TRAITÉ D'ARCHITECTURE. g5 

« ture qui leur est étrangère ' » . Ce sont là des rai- 
sons auxquelles M. Reynaud, il faut en convenir, 
n'était guère sensible. 

Il estimait que le mérite de l'architecture ne con- 
siste pas seulement dans un extrême raffinement de 
la forme. Que cette qualité prédomine dans un tem- 
ple grec, rien de mieux, et même rien de plus obligé, 
à raison de la simplicité de l'organisme et du rôle 
presque exclusivement décoratif de l'architecture. 
Toute la valeur d'un pareil édifice est dans l'étude 
approfondie de l'ordre qui en compose l'enceinte, 
dans le juste concert des formes, dans la délicatesse 
des nuances par lesquelles le monument se distingue 
de ses semblables. Mais qu'il s'agisse d'un édifice de 
structure complexe, fait surtout pour l'usage, d'autres 
qualités deviennent, sinon plus estimables en elles- 
mêmes, du moins plus nécessaires. Si l'édifice est 
vaste et compliqué, le bon agencement des parties, 
leur heureuse liaison, la variété des aspects successifs, 
l'effet grandiose de l'ensemble, sont des éléments de 
beauté qui priment le charme des détails. Et ce n'est 
point à dire que ces qualités appartiennent à l'art de 
l'ingénieur et de l'administrateur plutôt qu'à celui de 
l'artiste. Aucun architecte digne de ce nom n'admet- 
trait ce partage, qui réduirait l'architecture à la déco- 
ration et l'architecte au rôle d'ornemaniste. 

C'est parce qu'il attribuait une très grande impor- 
tance aux qualités les plus sérieuses de l'architecture, 

i. Ainsi raisonne M. Ch. Blanc dans la Grammaire des arts du 
dessin, p. 269. 



V 



g6 M. REYNAUD, ARCHITECTE. 

à celles dont le public fait le moins de cas, à raison 
sans doute de la difficulté qu'il éprouve à les appré- 
cier, que M. Reynaud tenait en haute estime l'archi- 
tecture romaine. 11 était aussi très vivement touché 
par la grandeur et par le caractère puissant de ses 
ouvrages. Quoi de plus monumental que ces immen- 
ses salles voûtées, « qui suffiraient pour illustrer 
« cette architecture! » de mieux entendu et de plus 
grandiose que ces théâtres et ces amphithéâtres, qui 
donnaient, sans confusion, accès et abri à la foule des 
spectateurs! de plus habilement agencé, de plus im- 
posant, de plus décoratif que ces Thermes, « dignes 
« d'être cités parmi les édifices les plus remarquables 
« que l'architecture ait jamais produits ! » C'est dans 
ces monuments que, depuis la Renaissance, les archi- 
tectes vont apprendre à composer les plans; les Ro- 
mains, dans cette partie de l'art, n'ont pas été sur- 
passés. 

Saint-Pierre de Rome, le palais de la Chancellerie, 
les constructions anciennes du Louvre et des Tui- 
leries, le palais du Luxembourg, Versailles, quelques 
autres palais ou châteaux de France et d'Italie, l'hôtel 
de ville de Paris, celui de Vicence, le Val-de-Grâce, 
les Invalides, la porte Saint-Denis, la place Ven- 
dôme, les palais de Gabriel, la place de la Concorde, 
les hôtels des dix-septième et dix-huitième siècles, 
tels sont les édifices de la Renaissance et de l'archi- 
tecture moderne dont M. Reynaud loue surtout le 
mérite et recommande l'étude. II prisait fort l'archi- 
tecture française des seizième et dix-septième siècles, 



TRAITE D'ARCHITECTURE. 97 

à ce point qu'il la préférait à l'architecture italienne du 
même temps ; mais cette prédilection ne l'empêchait 
pas d'en reconnaître à l'occasion les côtés faibles. 
Certes, l'élégance de la forme, la fantaisie de la 
composition, la grâce des ornements donnent à l'ar- 
chitecture de la Renaissance un charme séduisant 
entre tous. M. Reynaud, qui sentait vivement le prix 
! de ces qualités, ne laisse pas d'appeler l'attention sur 
le défaut qui les accompagne. Il constate le caractère 
superficiel et, pour ainsi dire, la frivolité de cette 
architecture qui, surtout en France, alors qu'elle était 
dans sa fleur, se montrait tout en dehors, tout en 
façade. A Saint-Étienne du Mont, à Saint-Eustache, 
dans le féerique château de Chambord, l'architecture 
de la Renaissance n'est qu'une ravissante parure jetée 
j sur des édifices restés gothiques dans le fond. N'en 
■est-il pas de même encore, à beaucoup d'égards, dans 
le Louvre de Henri II, dont le triste escalier et les 
chambres toutes semblables, disposées en enfilade 
dans des bâtiments simples en profondeur, contras- 
tent avec la merveilleuse façade. 

Ce contraste, cette inégalité dans le progrès te- 
naient assurément aux mœurs de l'époque ; ceci soit 
dit à la décharge de Pierre Lescot et de ses émules. 
Mais M. Reynaud, qui écrivait un traité d'architec- 
I ture pour l'usage de ses contemporains, ne devait pas 
manquer, pour donner d'utiles leçons, de juger aussi 
les choses du passé au point de vue des convenances 
actuelles, surtout lorsqu'il y avait dans ces choses de 
quoi prendre et de quoi laisser. C'est à ce titre que 



ï 



98 M. REYNAUD, ARCHITECTE, 

tes distributions de la Renaissance lui paraissent très 
arriérées relativement à ses façades. 

Cependant, aux élégances et à la verve de la jeu- 
nesse, à son insouciance des aises de la vie, succè- 
dent peu à peu, dans l'art, les qualités rassises et 
les goûts sérieux de la maturité. Avec l'âge, l'archi- 
tecture, comme un homme arrivé, prend un aspect 
grave et des formes correctes; elle s'épaissit en 
même temps, et « dissimule parfois, à ce qu'assure 
« M. Reynaud, le vide de la pensée sous l'ampleur 
<• de la forme ». 

« Le règne de Louis XIV a introduit un style 
« d'architecture qui, s'il ne présente ni la liberté, ni 
« la distinction de formes de ses devanciers immé- 
.1 diats, se recommande par la grandeur des con- 
« ceptions, une certaine noblesse et la netteté de 
« l'ordonnance. La place Vendôme, à Paris, offre 
« l'une des applications les plus remarquables de 
« ce style aux grandes habitations privées. » Il faut 
ajouter, pour être juste, que la majestueuse et sai- 
sissante ordonnance du château et du parc de Ver- 
sailles inspiraient à M. Reynaud une profonde admi- 
ration, dont il a consigné, à plusieurs reprises, le 
témoignage dans son livre. Il loue beaucoup aussi 
l'hôtel des Invalides et son dôme monumental, et 
reconnaît à la porte Saint- Denis des qualités hors li- 
gne. « Plus dégagé, dit-il, qu'aucun autre des traditions 
« de l'antiquité, malgré quelques réminiscences, cet 
« arc est peut-être le plus beau des temps moder- 
« nés. » Ainsi l'architecture du grand règne s'est 



TRAITE D'ARCHITECTURE. 99 

aussi montrée originale dans la décoration. Peut- 
être M. Reynaud, i'appréciant dans son ensemble, 
l'a-t-il jugée un peu sévèrement. 

En tout cas, cette architecture a institué de belles 
dispositions et de bonnes distributions. Elle a rendu 
logeables à peu près selon nos goûts les édifices 
destinés à l'habitation, ou du moins les principaux 
d'entre eux. Les progrès dans la construction des 
hôtels furent assez grands pour que « ni le siècle 
« suivant ni le nôtre n'y aient ajouté beaucoup ». A 
tout prendre, l'architecture du règne de Louis XIV 
a beaucoup des qualités de l'architecture romaine. 

Il a fallu, pour donner le sentiment de M. Reynaud 
sur les différents styles examinés jusqu'ici, rassem- 
bler des traits épars et les lier ensemble, en s'inspi- 
rant des opinions plus ou moins explicitement for- 
mulées au cours de l'ouvrage. La même tache est 
beaucoup plus facile à remplir pour l'architecture du 
moyen âge, et notamment pour le styie ogival, dont 
l'appréciation, à raison des discussions souvent pas- 
sionnées qu'elle a provoquées et qu'elle suscite 
encore, offre un intérêt particulier. Ayant franche- 
ment pris parti dans la question, M. Reynaud n'a 
négligé aucune occasion de déclarer ce qu'il pensait. 
Déjà la préface, citée plus haut, de son premier rap- 
port sur les édifices diocésains a montré quelle était 
cette pensée ; mais celle-ci apparaît encore plus net- 
tement dans le deuxième volume du Traité d'ar- 
chitecture. 

S'agit-il, étant admis les principes du style ogival, 



9 



3^ 



ioo M. REYNAUD, ARCHITECTE. 

d'apprécier sa valeur artistique ? M. Reynaud se 
montre fervent admirateur. 

.... « Si elles sont restreintes dans leur portée, les 
« innovations sont nombreuses, radicales, raîsonnées, 
« et témoignent d'une admirable virtualité. Elles 
« portent sur toutes choses : sur les arcs, sur les 
« colonnes, sur les chapiteaux, sur les profils, sur les 
" fenêtres, sur les ornements, sur les sculptures. Il 
« est douteux qu'aucune époque ait autant et aussi 
« rapidement créé en fait d'ceuvres d'art. Et l'on ne 
« rencontre ici aucune de ces actions extérieures 
« qui ont produit jusqu'alors les révolutions de cet 
« ordre; ni fondation d'un nouvel empire, ni infusion 
» de sang nouveau ne rendent compte du phéno- 
« mène, la création est spontanée. >• (Tr. (Pareil. 
Vol. II, p. 244.) 

.... « Toutes ces dispositions concourent au même 
« but, sont en parfaite harmonie. La science et l'art 
« sont étroitement unis ; l'art accepte tout ce que la 
« science découvre, et la science s'applique à lui 
« fournir tous les moyens de réalisation qu'il réclame, 
« et même à légitimer en quelque sorte les formes 
" qu'il imagine. On se demande souvent auquel des 
a deux appartient l'initiative. Ces formes savantes, 
h qui semblent donner pleine satisfaction aux exî- 
■■ gences de la stabilité, sont en même temps les plus 
« convenables pour le caractère qu'on veut obtenir.... 
« Leur valeur scientifique a été longtemps méconnue, 
a et elle était ignorée des populations aux sentiments 
« desquelles répondaient pleinement leurs formes 



TRAITÉ D'ARCHITECTURE. 101 

« symboliques. Ce qu'elles proclamaient, l'édifice 
u tout entier le proclamait également, jusque dans 
■« ses moindres détails : c'était une foi profonde, 
« c'était l'aspiration vers le ciel, le détachement des 
« choses de la terre, la -subordination de la matière. 
« Tout, jusqu'aux nombreuses figures peintes ou 
■< sculptées, s'élance outre mesure; partout le même 
« mouvement, la même pensée. Les lignes verticales 
« débordent et sont presque exclusives. »... (7>. 
d'ardu Vol. II, p. 247.) 

.... « L'architecture ogivale est empreinte d'une 
« harmonie qu'on ne saurait trop admirer, d'un mer- 
« veilleux accord entre la forme et la pensée; elle 
« est l'expression la plus saisissante du sentiment de 
» son époque, la solution la plus complète du pro- 
« blême le plus difficile peut-être que l'art ait j'a- 
« mais été appelé à résoudre.... L'art grec est peut- 
* être le seul qui présente autant d'unité dans les 
« formes et les proportions. « {Tr. d'arch. Vol. II, 
p. 249.) 

Certes il y a dans ces lignes de quoi contenter 
les partisans les plus enthousiastes de l'architecture 
ogivale. Mais voici la contre-partie. Qu'il s'agisse 
d'apprécier, non plus relativement à l'époque, mais 
en eux-mêmes, c'est-à-dire par rapport aux condi- 
tions habituelles et en quelque sorte normales de 
l'art (qui naturellement sont pour nous les condi- 
tions actuelles), les principes sur lesquels est appuyé 
le style ogival, M. Reynaud juge sévèrement ces 
principes. Il les tient, soit pour illogiques au fond, 



If 



s 



im M. REYNAUD, ARCHITECTE. 

quoique logiquement développés, soit comme poussés 
à l'extrême dans l'application. 

On a vu plus haut (p. 5o et suiv.) ce qu'il pense 
du système de construction; de l'équilibre obtenu 
pour les grandes voûtes d'une manière si savante, 
mais aussi si hasardeuse, au moyen des arcs-bou 
tants et des contreforts extérieurs ; de la maïgreu: 
de ces étais et en général des supports de l'édifice 
de la prise considérable donnée aux intempéries par 
le développement excessif des parois extérieures 
du vicieux mode d'écoulement des eaux pluviales. 
A ces critiques, relatives à l'organisme de l'édifice, 
s'ajoutent les suivantes : ténuité et fragilité des mem- 
bres secondaires : meneaux, clochetons, gables 
pinacles, balustrades, etc. ; application à la déco- 
ration des méthodes de la construction, poursuivie 
à outrance en dépit des limites imposées par les con- 
ditions d'emploi de la matière; sacrifice exagéré de 
l'une des dimensions, la largeur, aux deux autres et 
surtout à la hauteur; préférence donnée à la répéti- 
tion de motifs de dimension faible ou médiocre sur 
l'emploi de grands motifs, et de là beaucoup d'échelle 
dans les édifices, mais pas d'ampleur dans les dimen- 
sions et peu de grandiose dans le caractère. 

Tout cela, sans doute, répondait au goût de l'épo- 
que et trouve sa justification dans les circonstances 
qui existaient alors. C'est même à ces traits, forte- 
ment exprimés par des artistes très convaincus, que 
l'art ogival doit sa saisissante originalité, Mais les 
idées changent avec le temps, et M. Reynaud peut 



TRAITE D'ARCHITECTURE. «3 

justement prétendre, tout en rendant justice à cet art, 
qu'il nous est impossible aujourd'hui, à raison soit 
de notre culture et de nos goûts, soit de nos ressour- 
ces matérielles, d'approuver en conscience les prin- 
cipes sur lesquels il repose et d'appliquer à bon droit 
les méthodes qu'il a suivies. 

Nous recherchons de plus en plus, dans nos con- 
structions publiques et privées, les aménagements 
spacieux et aisés ; il nous faut de larges rues, de 
vastes places, de grandes maisons contenant des 
logements commodes, bien éclairés et bien aérés ; 
nous demandons à nos monuments d'être largement 
distribués et dégagés ; ceux que notre époque s'est 
principalement appliquée à construire : écoles, mu- 
sées, bâtiments d'administration, arsenaux, casernes, 
enceintes fortifiées, hôpitaux, prisons, gares de che- 
mins de fer, halles, marchés, magasins, ateliers, etc., 
ont pour trait distinctif de se développer amplement 
en surface. C'est tout l'opposé de ce qui avait lieu au 
moyen âge, dont l'architecture, soumise à d'autres 
conditions, dressée en hauteur, grêle dans ses formes, 
resserrée dans ses plans, ne répond nullement par 
ses qualités originales et ses traits caractéristiques 
aux besoins et aux goûts modernes. 

Il en est de même pour les méthodes de construc- 
tion. Aujourd'hui les opérations mécaniques de 
l'extraction, du transport et du levage des matériaux 
étant devenues très faciles, tandis que la main- 
d'œuvre renchérit sans cesse, il faut surtout s'attacher 
à restreindre celle-ci. Or l'architecture du moyen âge 



ï 



104: M. REYNAUD, ARCHITECTE, 

s"}' prête moins qu'aucune autre, elle y répugne 
même absolument, 

« Cette architecture si peu durable, dît M. Reynaud, 
« est extrêmement dispendieuse; car si ses dispo- 
li sitions permettent de réduire, à peu près au mini- 
« mum, le cube des matériaux à employer pour cou- 
« vrir un espace donné, elles exigent presque ïmpé- 
« rieusement l'emploi de la pierre de taille, et une 
« quantité de main-d'œuvre que ne demande aucun 
« autre style. Nulle part ailleurs la pierre n'est re- 
« fouillée, évidée, travaillée à ce point. Nulle part 
« on ne voit un support isolé présenter un aussi grand 
a développement de contour pour une même section, 
« une galerie ou un portique se composer d'autant de 
« points d'appui, une même surface se couvrir d'au- 
« tant de ramifications et de lignes sinueuses. Malgré 
« la légèreté de la construction et ce qu'it y a d'in- 
» génieux dans les formes, l'architecture ogivale est 
« celle qui coûte le plus cher par unité de surface 
« couverte. » (TV. d'arch. Vol. II, p. 261 et 262.) 
En définitive, M. Reynaud, qui rendait justice 
dans le passé à l'art du moyen âge, n'admettait pas 
qu'on y eût recours pour les constructions modernes. 
Il était d'accord en ceci avec les promoteurs les plus 
éclairés de l'art du moyen âge, et notamment avec 
M. Vitet, qui, parlant aux antiquaires de Norman- 
die, s'est exprimé sur ce point dans les termes les 
plus catégoriques 1 . Le but que, d'après M. Reynaud 



• Jai 



s dans ce monde 1' 



s'est produit deux fois s 



.TRAITE D'ARCHITECTURE. io5 

comme d'après M. Vitet, il convenait de poursuivre 
en retournant à l'étude du moyen âge, c'était d'abord 
la restauration intelligente de monuments considé- 
rables pour l'art et pour l'histoire, dédaignés et 
maltraités depuis longtemps; c'était ensuite qu'une 
étude sérieuse de ces monuments amenât l'architec- 
ture contemporaine à élargir ses vues, à accroître 
ses ressources, à devenir plus féconde au contact 
d'un art rajeuni par le bénéfice d'un long oubli. Mais 
il n'entrait nullement dans la pensée de ces hommes 
de savoir et de goût de répudier l'antiquité et la 
Renaissance, de renoncer, sous prétexte de progrès, 
aux traditions classiques, de revenir, comme point 
de départ, au roman ou au gothique. Cela n'eût 
pas été plus raisonnable, à leur gré, que de substi- 
tuer, dans le domaine des lettres, le vieux français 
et le haut allemand au latin et au grec. 

Malheureusement, il n'est guère de réforme qui ne 
dépasse son but; celle dont il s'agit a été bien au delà 
du sien : mais, tandis qu'elle exagérait son effet, 
M. Reynaud, resté fidèle à ses vues primitives, n'a 
suivi, que dans la mesure compatible avec celles-ci, 
le mouvement dont il avait encouragé les débuts. Il 



- la même forme, ou bien la seconde fois ce n'était que du métier... 

■ Et si dans quelques-unes de nos villes nous voyons s'édifier à 

• grands frais de soi-disant copies de chefs-d'œuvre inimitables, 

• qu'il soit bien constaté que l'archéologie du moyen âge, telle 

• que vous l'avez conçue, telle que vous la maintenez, n'a pris au- 

■ cune part ù cette profanation, et qu'elle n'en est pas plus respon- 

■ sable que des vieux meubles de moderne fabrique et des armures 
' de carton qu'on passe au compte du moj'en âge dans les bouti- 

■ ques de nos brocanteurs. ■ 



ICO M. REYNAUD, ARCHITECTE, 

est curieux d'observer comment a changé dans ses 
écrits, à mesure qu'augmenta la vogue du style ogi- 
val, le ton sur lequel il parle de ce style. 

L'article Architecture, paru en i83o, dans le 
tome I e ' de V Encyclopédie nouvelle, n'a que des 
éloges pour l'art gothique et pour les études dont il 
est l'objet. 

Quatorze ans plus tard, devenu inspecteur général 
des édifices diocésains, M. Reynaud se montre déjà 
fort attiédi. L'examen des monuments gothiques l'a 
conduit à reconnaître dans leur structure des vices 
organiques, sur lesquels, dans son premier rapport 
au ministre, il appelle hautement l'attention. En 
même temps se trahissent des inquiétudes. Après 
avoir exprimé son admiration pour les églises du 
moyen âge, il proteste contre l'idée de les prendre 
pour modèles et contre l'engouement dont elles de- 
viennent l'objet. Cependant il se flatte encore que 
les tendances rétrogrades seront sans conséquences 
sérieuses; elles montreront, espère-t-il, le danger 
qu'il y a pour l'artiste à vouloir s'isoler de son 
époque. 

Cet espoir se dissipe bientôt. L'influence de l'école 
néo-gothique s'accroît sans cesse, son crédit s'affer- 
mit. M. Reynaud en est réduit à le déplorer, comme 
le montrent les passages suivants, empruntés au 
deuxième volume du Traité d'architecture. 

a Notre époque s'est tellement donné la tâche de 
« réhabiliter toutes les choses du passé, si peu recom- 
« mandables qu'elles soient, que les habitations du 



TRAITE D'ARCHITECTURE. 10? 

moyen âge ont trouvé, dans ces dernières années, 
de fervents admirateurs et des architectes disposés 
à les prendre pour modèles. C'étaient pourtant de 
tristes demeures, grossièrement distribuées, sans- 
souci de ce qui importe aux agréments ou à la 
. dignité de l'existence. Des entrées étroites ou 
; obscures, des cours humides, des escaliers d'un 
: parcours difficile, de grandes pièces mal éclairées 

■ et mal chauffées, dont chacune avait à remplir plu- 
i sieurs offices; voilà ce qu'on trouvait à peu près dans 
i toutes, quelle que fût leur importance. » (P. 469.) 

.... « Qu'on cesse donc de nous vanter ces con- 
1 structions d'un autre temps, qui ne nous peuvent 
i convenir en aucune façon. Jetons, si l'on veut, un 
1 coup d'œil sur les étapes déjà parcourues : il nous 

< sera salutaire, surtout parce qu'il nous ôtera toute 
• envie de revenir sur nos pas, et nous incitera à 

■ poursuivre résolument notre route ; mais laissons 
( le moyen âge à sa place, et gardons-nous de le 
1 vouloir exhumer dans quelque direction que ce 

■ soit. ■» (P. 471.) 

.... « Plusieurs architectes ont étudié l'architecture 

< ogivale avec une remarquable sollicitude et l'ont 

■ crue appelée à régir toutes les constructions reli- 
1 gieuses. L'opinion publique, longtemps indécise, 
' a paru se ranger du côté de ces derniers. Elle s'est 

■ trompée; l'art du moyen âge est mort, aussi bien 

< que ses institutions, et leur résurrection est impos- 

■ sible. On peut galvaniser un cadavre, mais non le 
1 rappeler à la vie. » (P. 273.) 



i 






108 M. REVNAUD, ARCHITECTE. 

Au fond, M. Reynaud n'avait point de sympathie 
pour le moyen âge. Il n'aimait pas son esprit mys- 
tique et subtil, son caractère exclusif et excessif; et 
la restauration de son architecture, qui s'identifie si 
complètement avec l'époque qui l'a produite, le con- 
sistait et l'inquiétait. L'éducation qu'il avait reçue, 
le milieu dans lequel s'était passée sa jeunesse, le 
disposaient mal en faveur d'un retour aux traditions 
d'une pareille époque. Ce n'est pas au moins dans 
les entretiens de Merlin de Thionville, son parent et 
le tuteur de ses deux frères, qu'il en eût pris le goût : 
l'ardent conventionnel, immuable dans ses convic- 
tions, voyant le moyen âge reprendre si grande faveur, 
regrettait que la Révolution n'eût pas anéanti tous 
les « monuments d'un passé odieux ». 

« Que de fois, a écrit Jean Reynaud, ne l'ai-je pas 
« entendu, dans sa vieillesse, se demander si la 
" Révolution, cédant à un vain respect, n'avait pas 
« manqué de vigueur à cet endroit; si les admira- 
« tions archéologiques qu'il voyait surgir autour de 
« lui n'étaient pas une fantaisie sans consistance, 
« qui, en tout cas, n'avait besoin pour se satisfaire 
« que de quelques débris comme ceux de l'art anti- 
« que, si tous ces monuments d'un âge condamnable 
« ne se trouvaient pas fatalement liés à leurs auteurs, 
« et ne feraient pas éternellement entendre à la nation 
<i les mêmes leçons ; et si, en définitive, l'esprit reli- 
« gieux, quel qu'il fût, destiné aux générations à 
« venir, ne se serait pas senti plus animé et plus 
« libre en n'apercevant devant lui que des temples 



TRAITE D'ARCHITECTURE. iog- 

k ruinés, et par conséquent des temples nouveaux à 
« bâtir 1 . » 

Sans doute M. Reynaud était fort éloigné de par- 
tager ces regrets et le fanatisme qui les inspirait. Il 
l'a prouvé en contribuant pour une grande part à 
la restauration des anciennes cathédrales. Pour lui, 
toutefois, le style ogival était inséparable d'un ordre 
de choses aboli sans retour; et peut-être jugera-t-on 
que plusieurs passages du Traité d'architecture^ 
condamnant la réhabilitation de ce style, laissent 
percer, sous la grave parole du professeur, les res- 
sentiments d'un adversaire déclaré de la Restauration, 
d'un combattant de Juillet i83o. 

Aussi bien est-il impossible, tant l'architecture tient 
de près aux mœurs, aux croyances, aux préjugés, de 
l'apprécier indépendamment du milieu où elle s'est 
manifestée, et par suite de la juger sans aucune pré- 
vention. Il en est particulièrement ainsi pour le style 
ogival. Ses partisans ne le mettent-ils pas, selon les 
circonstances, sous l'invocation de saint Louis ou 
sous le patronage d'Etienne Marcel? Qu'ils ne s'éton- 
nent point, dès lors, que des hommes de la trempe 
d'esprit de M. Reynaud, éloignés des opinions ex- 
trêmes, dévoués aux idées modernes et fermes dans 
leurs convictions, n'acceptent qu'avec beaucoup de 
réserve un art qui leur est présenté sous de pareils 
auspices, et protestent vivement contre sa restau- 
ration. 

i. Jean Reynaud. Vie cl corresl-oni.mcc de Merlin de Thiouville. 
Paris, 1860, p. i5. 



i io M. REi'NAUD, ARCHITECTE. 

De ce qu'il repoussa le retour au gothique, il s'en- 
suit apparemment que M. Reynaud fut un classique. 
Tel fut-il, en. effet, mais avec modération et tolérance, 
examinant l'antiquité avant de l'admirer. Même les 
pastiches de l'art grec ou de fart romain ne lui 
agréaient guère mieux que ceux du moyen âge. Toute- 
fois le fait qu'un monument moderne possède des co- 
lonnes, des pilastres, des entablements, des frontons, 
ne suffisait point, à ses yeux, pour constituer son ar- 
chitecte en délit de plagiat. Il y a beaucoup de ma- 
nières d'employer ces éléments, n'en déplaise à ceux 
qui, faute peut-être d'études suffisantes, n'y voient 
guère de différence; et Ton pourrait prétendre, sans 
risquer un paradoxe, que l'architecture du vieux 
Louvre ou des palais de Gabriel ressemble moins à 
celle de l'empire romain que le gothique du quinzième 
siècle ne ressemble au roman du onzième. C'est parce 
qu'il pensait ainsi que M. Reynaud tenait en grande 
estime l'architecture des temps modernes, et même, à 
beaucoup d'égards, l'architecture contemporaine. 

« Contrairement à une opinion qui a été émise dans 
« ces derniers temps et qui a trouvé quelque faveur 
« dans le public, » ainsi s'exprime-t-il dans la préface 
du Traité d'architecture (vol. I, p. vi), « j'admets 
« que nous avons un système d'architecture très con- 
« venable, qui ne se refuse à rien de ce que peuvent 
" réclamer nos usages, notre climat, nos matériaux 
« ou notre goût. Il se rattache sans doute à la Grèce 
« ou à Rome, mais c'est au même titre que notre 
« littérature et notre civilisation; il y peut puiser, 



TRAITE D'ARCHITECTURE. m 

comme elles, de précieux enseignements, mais il 
n'a point de préceptes absolus à leur demander. Il 
a témoigné de son indépendance et de ses res- 
sources par la construction du Louvre, ce paiais 
sans rival, des châteaux de Fontainebleau, des Tui- 
leries, d'Anet, de Blois, de Versailles, de l'Hôtel de 
Ville de Paris, des palais de la place de la Concorde 
et de tant d'autres monuments dont nous devrions 
être fiers. Les Pierre Lescot, les Jean Ballant, les 
Philibert Delorme, les Le Mercier, les Mansard, 
les hommes qui après eux ont illustré l'architecture 
française, n'ont point été d'humbles copistes, de 
stériles plagiaires, comme on n'a pas craint de le" 
dire; ils se sont montrés aussi vrais, ils ont prouvé 
autant de virtualité, ils ont aussi bien obéi aux in- 
spirations du génie national que nos poètes, nos 
peintres et nos statuaires. L'art ne nous a pas fait 
plus défaut dans nos édifices que dans les autres 
voies ouvertes à ses manifestations, et peut-être 
même s'y est-il développé plus librement. » 
Ce n'est point à dire toutefois que l'art contempo- 
rain ne laisse, au jugement de M. Renaud, rien à dé- 
sirer sous le rapport de l'indépendance et de l'origi- 
nalité. « Depuis longtemps on accuse l'architecture de 
« ne pas renouveler les formes qu'elle met en ceuvre; 
« on prétend que nous n'avons point de système d'ar- 
« chitecture parce que nous reproduisons des éléments 
« déjà connus. Sans doute ces plaintes ont quelque 
« chose d'injuste; elles témoignent, dans leur exagé- 
« ration, d'une appréciation peu éclairée des condi- 



ï 



IIS M. REYNACD, ARCHITECTE. 

« tlons et des mérites de ï'art; il semble, à les en- 
« tendre, que les formes sur lesquelles il est appelé à 
« agir soient choses de caprice et de pure convention, 
« et elles méconnaissent l'une des plus précieuses qua- 
« Iités des beaux-arts, leur universalité. Cependant, 
u si l'on remarque qu'elles ne portent, ni sur la pein- 
« ture, ni sur la statuaire, pour ne parler que des arts 
« du dessin, qui néanmoins, bien plus encore que 
« l'architecture, restent fidèles à un même type, on 
« sera amené à reconnaître qu'elles ont quelque chose 
« de fondé, et que, si l'expression est fausse, si les 
a exigences sont outrées, le sentiment est vrai. Le pu- 
« blic, sans se rendre un compte bien net des diverses 
» conditions imposées à l'architecture, sent parfaite- 
« ment que cet art ne peut rester étranger aux pro- 
« grès des sciences et de l'industrie, et, lorsqu'il nous 
« voit si fort au-dessus de nos devanciers, dans ces 
« deux branches de l'activité humaine, il est en droit 
« de s'étonner de retrouver presque exclusivement, 
« dans nos édifices, les formes et les proportions 
« élémentaires de la Grèce et de Rome.... >> (Traité 
d'architecture, vol. I, p. 517.) 

Mais on ne peut vraiment demander à une époque 
de se montrer originale dans la totalité de ses édifices. 
Ce serait trop exiger que de l'astreindre à renouveler 
de fond en comble les types que lui ont transmis les 
âges antérieurs, et qu'elle continue d'employer aux 
mêmes usages qu'autrefois. Il est naturel que, pour 
ceux-là, profitant de l'expérience acquise, elle suive la 
tradition, et qu'elle se montre surtout novatrice dans 



TRAITE D'ARCHITECTURE. n3 

les monuments qui répondent à de nouveaux besoins. 
Tels sont, pour notre époque, les édifices d'utilité pu- 
blique, sur la construction desquels ont principale- 
ment porté nos efforts. Aussi bien les monuments 
contemporains proposés pour exemple dans le Traité 
d'architecture appartiennent presque tous à cette ca- 
tégorie. Ce sont des hôpitaux, des prisons, des mar- 
chés, des gares de chemins de fer, des phares, des 
ponts, des viaducs, des aqueducs. En y ajoutant les 
maisons d'habitation, bâties de nos jours en si grand 
nombre, et dont la construction fait incessamment des 
progrès si marqués, on obtient un groupe considérable 
d'édifices, qui, par la nouveauté de la disposition, de 
la structure et souvent de la décoration, fournissent à 
l'architecture contemporaine, avec une part non mé- 
diocre d'originalité, ses traits les plus caractéristiques. 

De ces traits le plus saillant, sans contredit, est 
Temploi du métal pour former, soit des portions d'é- 
difices, soit des édifices tout entiers; notre époque a 
fait preuve, sous ce rapport, d'une incomparable puis- 
sance créatrice, que plus tard on saura reconnaître, 
et dont M. Reynaud apprécie très judicieusement, dans 
les termes suivants, la portée artistique. 

« A la nouvelle matière qui vient s'offrir à nous, il 
« faudra de nouvelles formes et de nouvelles propor- 
« tions, car elle diffère essentiellement de celles qui 
« ont été mises en œuvre jusqu'à ce jour. Ce qui con- 
« venait à ia pierre ne saurait, sous aucun rapport, 
« convenir au fer. 11 y a donc, dans le fait industriel, 
<■ le principe, non pas d'une rénovation complète de 




\ 



■■nantsë 



[i 4 M. REYNAUD, ARCHITECTE. 

■ Fart, mais de nouveaux éléments, d'une nouvelle 
t branche qui est sans doute destinée à des déve- 
' loppements considérables, et aux progrès de la- 
i quelle il serait impossible d'assigner des limites. La 
< science sera également appelée ici à exercer une in- 

■ fluence directe sur l'architecture, et elle permettra 
i de ne pas recommencer pour le fer les longs tâton- 
i nements auxquels 11 a fallu se livrer avant de dé- 
: couvrir les formes et les proportions les plus con- 
; venables pour les constructions en pierre. Elle 
. donnera immédiatement ce que, privés de son se- 
cours, nous eussions dû attendre d'une longue et 

■ dispendieuse expérience. Elle ne dictera pas des 
lois absolues, elle ne fixera pas des proportions har- 
monieuses, ce ne sont point choses de son ressort; 
elle ne dominera pas Part; mais elle élaborera les 
bases sur lesquelles le sentiment appuiera ses créa- 
tions, elle posera les limites entre lesquelles le goût 
de l'artiste agira librement. » 

« Les essais faits jusqu'à présent ont présenté plus 
de hardiesse dans les constructions purement in- 
dustrielles que dans celles qui sont plus spéciale- 
ment du ressort de l'art. A peine, dans quelques- 
unes de ces dernières, la nouvelle matière a-t-elle 
timidement essayé de se produire sous les formes 
: qui lui conviennent. Il n'y a point à s'en étonner ; 
les plus grandes choses ont eu d'humbles débuts, 
: et d'ailleurs il ne suffit pas de la puissance créatrice 
i de l'artiste pour introduire de nouvelles formes, il 
' faut une opinion publique disposée à les apprécier. 



TRAITE D'ARCHITECTURE. -ji5 

* On demande sans cesse du nouveau, mais c'est, 
presque toujours, avec une sorte de répulsion qu'on 
le voit apparaître, et il doit se garder de rompre 
trop brusquement avec le passé, s'il veut être ac- 
cepté; avant de se produire au grand jour, il faut 
qu'il ah, pendant longtemps, germé dans les esprits. 
11 y a donc un travail préliminaire à accomplir 
avant que l'architecture puisse s'approprier nette- 
ment le fer; il est nécessaire que les propriétés, les 
proportions, les dispositions des nouvelles construc- 
tions soient entrées dans le sentiment de l'époque. 
La matière a été livrée par l'industrie minérale; la 
science et l'industrie des constructions l'élaborent 
« actuellement; l'esprit public s'y forme peu à peu; 
« l'art viendra plus tard. » (TV*, d'arch., vol. I,p. 517 
et 5 1 8.) 

Voilà des paroles bien avisées; et peut-être jugera- 
t-on qu'il ne fut pas inutile, pour les prononcer, d'être 
à la fois, comme M. Reynaud, ingénieur et archi- 
tecte ; ingénieur, pour apprécier la haute valeur de ces 
constructions métalliques, créées d'un jet, sans tâton- 
nements, sous l'effort combiné de la science et de l'in- 
dustrie ; architecte, pour comprendre que la métal! urgie 
et le calcul ne sauraient supplanter l'art, qu'ils lui 
ouvrent les voies et lui remettent la tâche d'achever 
l'œuvre entreprise à leur initiative. 

11 serait fort injuste, d'ailleurs, de refuser toute ori- 
ginalité à ceux de nos monuments contemporains 
qu'on a bâtis pour satisfaire à des usages établis de 
longue date. Plusieurs d'entre eux font beaucoup 



ï 



lit M. REYNATID, ARCHITECTE. 

d'honneur à notre époque, notamment, selon M. Rey- 
naud, le nouvel Opéra de Paris, dont le Traité d'ar- 
chitecture donne le plan et la façade. L'une des qua- 
lités les plus frappantes de ce théâtre grandiose est 
celle que M. Reynaud relève dans les termes suivants : 
« Au dehors, ce que l'édifice présente de plus saillant 
« à première vue, et le mérite est grand, est une ac- 
« centuation très nette des principales divisions de 
« rintérieur; la partie consacrée à la circulation du 
« public, la scène, le bâtiment de l'administration sont 
« accusés par des formes spéciales, sans que l'harmo- 
« nie fasse défaut, sans que l'unité de composition 
« soit atteinte. La variété est grande, le mouvement est 
« prononcé, et l'ordre cependant ne laisse rien à 
« désirer. » (Tr. darch., vol. II, p. 367.) 

Cette manifestation extérieure des principales fonc- 
tions, réalisée dans un théâtre moderne, est assuré- 
ment, par rapport au parti suivi précédemment dans 
les édifices semblables, une innovation importante, un 
trait hautement original. Il y a bien d'autres traits de 
même valeur au nouvel Opéra : la largeur des vesti- 
bules et des dégagements, le luxe des matériaux, la 
magnificence de la décoration. Ne faut-il pas faire hon- 
neur de ces qualités à l'art contemporain ? En repor- 
tera-t-on le mérite. aux anciens styles ? Attribuera-t-on 
au moyen âge la mise en évidence de la distribution ? 
à l'architecture romaine, l'ampleur de la disposition, 
la richesse et la diversité des matériaux ? à la Renais- 
sance ou à l'architecture du dix-septième siècle, la 
plupart des principaux motifs et les ors de la décora- 



TRAITE D'ARCHITECTURE. 117 

tion ? à l*art de la Grèce ancienne et à celui de la Grèce 
du Bas-Empire, les moulures, les ornements sculptés, 
les mosaïques ? Prétendra-t-on, en définitive, que, 
pour se montrer vraiment original, il faille se détour- 
ner du passé, en condaniner l'étude, mépriser l'ar- 
chéologie, et pour tout dire, se mettre en mesure, à 
force d'ignorance, de créer de toutes pièces un art sans 
précédent ? 

Ce serait une étrange aberration -, pas plus dans l'art 
que dans la nature il n'y a de génération spontanée. 
Encore, pour revenir à une complète innocence artis- 
tique, faudrait-il se clore les yeux et les oreilles; mais 
comme il n'y a point d'apparence qu'on ait recours à 
ce moyen, mieux vaut sans doute connaître sûrement 
le passé que d'en recevoir, au hasard des circonstances, 
une impression confuse, chargée d'erreurs et gâtée par 
les préjugés. Cependant, pour bien profiter des leçons 
données par les devanciers, il n'y a point à les ap- 
prendre par cœur en vue de les réciter mot à mot. 
Qui ne sait que la lettre tue alors que l'esprit vivifie ? 
Il faut donc retenir les idées, dégager les principes, 
séparer ce qui est fondamental et universel de ce qui 
appartient particulièrement au sujet et à l'époque, 
afin, tout en s'aidant du passé, de rester de son temps 
et de garder sa personnalité. « Ils ne seront produits », 
a soin de dire M. Reynaud en parlant des monu- 
ments proposés pour exemples dans le Traité d 1 ar- 
chitecture, » que comme confirmation des principes 
« fondamentaux de l'art et comme modèles de na- 
« ture à développer le goût du lecteur. Ce qu'il faut 



BB 



ni! M. REYNAUD, ARCHITECTE. 

« chercher dans les monuments des belles époques, 
« c'est moins la forme que l'esprit dont elle témoigne ; 
« ce qu'il faut imiter, c'est l'accord des moyens avec 
« le but, c'est la vérité et le charme des expressions, 
« c'est l'harmonie et la distinction. » (Tr. d'arch., 
Introduction, p. i5.) 

C'est apparemment parce que l'auteur du nouvel 
Opéra a suivi cette méthode ; parce que, soit de pro- 
pos délibéré, soit d'instinct, — cela importe peu, — il 
a tiré du grand fonds commun de motifs et d'idées 
architectoniques ce qui convenait le mieux à l'édifice 
qu'il avait charge de construire; parce qu'il a fondu 
dans un ensemble harmonieux les éléments divers 
que de fortes études lui ont permis de rassembler, et 
que, soutenu et non asservi par ces études, il a su im- 
primer à son œuvre un cachet très original et très 
personnel; c'est pour cela, sans doute, et aussi parce 
qu'il a fait appel à toutes les ressources techniques, 
que M. Reynaud, choisissant cette œuvre entre tous 
les monuments décoratifs de notre époque, l'a jugée 
particulièrement digne d'être proposée pour exemple. 
« Elle comptera, dit-il, parmi les plus remarquables 
« de notre temps; elle est grandement et judicieuse- 
« ment conçue dans un style qui est bien celui de 
« l'époque.... L'auteur du monument, M. Garnier, 
« aura ajouté une belle page aux glorieuses annales 
» de l'architecture française. » 

Au fond, que peut et que doit être le style d'aujour- 
d'hui? Son point de départ est nécessairement dans 
l'architecture de la période antérieure. L'art ne pro- 




TRAITE D'ARCHITECTURE. 

cède point par sauts; il se transforme peu à peu. Les 
classifications tranchées n'existent que dans les ma- 
nuels. En réalité, les changements se font lentement, 
presque à l'însu des contemporains, et souvent plu- 
sieurs générations passent avant qu'on les constate 
Il en fut ainsi de tout temps, alors même que les évo 
lutions artistiques étaient le résultat de cataclysmes 
politiques, de bouleversements sociaux, de puissantes 
influences extérieures déterminées par de nouvelles 
relations de peuple à peuple, de grands progrès 
accomplis dans la culture intellectuelle de nations 
jusque-là peu avancées. A plus forte raison en doit-il 
être de même chez nous, qui, dans l'état présent du 
monde, ne sommes point exposés à de telles révolu- 
tions. Pour renouveler notre architecture, nous n'a- 
vons à compter que sur nous-mêmes, sur nos propres 
efforts, sur nos propres recherches. 

Les instruments de cette rénovation sont, d'une 
part, le progrès de la science et de l'industrie, et d'au- 
tre part, l'étude des anciens monuments. Malheureu- 
sement ces actions sont loin de toujours s'accorder 
entre elles. Tandis que la première s'exerce avec 
suite, la seconde procède par caprice, par engoue- 
ments, exagérant son effet tantôt dans une direction, 
tantôt dans une autre. 

Cependant les écarts ne sont pas si notables qu'il 
n'existe entre les constructions d'une même période 
des traits communs. On ne les aperçoit guère sur le 
moment ; on est alors frappé surtout des différences ; 
mais l'air de famille, qui échappe aux yeux des con- 



f 



m, 



120 Al. KLYNAUD, ARCHITECTE. 

temporains, apparaît à leurs successeurs : il est sen- 
sible partout, même dans les contrefaçons des anciens 
styles, même dans leurs restaurations, car U n'y a 
contrefaçons ni restaurations si bien faites qu'elles ne 
portent en quelque chose le cachet de leur temps; et 
quoique nous nous flattions d'exceller dans ces 
genres, peut-être serons-nous là-dessus jugés plus tard 
aussi sévèrement que le sont par nous-mêmes nos 
devanciers. 

Le témoignage des édifices élevés pendant les pé- 
riodes qui précédèrent immédiatement la nôtre : le 
Premier Empire, la Restauration, le règne de Louis- 
Philippe, le second Empire, montre assez, par la dis- 
tinction que nous faisons entre eus, que les monu- 
ments de la période actuelle ne seront pas moins re- 
connaissais les. Et si nous comparons ces derniers aux 
ouvrages du début de ce siècle, nous constaterons des 
uns aux autres autant de différence qu'il en existe le 
plus souvent, pour le même intervalle, à toute autre 
époque de l'histoire. Ainsi, loin de rester statîonnaî- 
res, nous marchons aussi vite que nos devanciers. Ce 
qui distingue notre âge, c'est qu'il y a moins d'unité 
qu'autrefois dans les productions de chaque période. 
A côté d'édifices tout modernes on rencontre des pas- 
tiches d'anciens monuments. Mais ce mélange d'in- 
vention et dïmitation est par lui-même un trait ca- 
ractéristique de l'architecture contemporaine, et sans 
doute le plus particulier de tous. 

Quand un style disparaît pour céder la place à un 
autre, il se produit une période de transition. Le 



TRAITE D'ARCHITECTURE. 121 

principe régénérateur consiste dans quelque notable 
progrès de l'art des constructions ; il est, dans son 
essence, scientifique et industriel; tantôt il se déve- 
loppe sur place, tantôt il vient du dehors. L'art 
préexistant, qui est enraciné, qui a sa raison d'être, 
résiste aux idées nouvelles. En fin de compte, il s'éta- 
blit une fusion, et le nouveau style est formé. Il sem- 
ble que nous traversions une pareille phase. Jamais 
plus qu'à notre époque les progrès des sciences et de 
l'industrie n'ont été rapides et n'ont introduit dans 
l'art de bâtir de notables innovations; mais jamais 
aussi la résistance du passé, multipliée dans ses for- 
mes et surexcitée par l'archéologie, ne s'est montrée 
plus féconde en ressources et plus tenace. Pourtant 
cette résistance s'épuise. La vogue des anciens styles 
n'est pas durable. Chacun d'eux, après avoir séduit le 
public par l'attrait du renouveau, est supplanté par 
quelque autre, qui cède la place à son tour. Bientôt on 
les aura tous étudiés, éprouvés et usés. Alors, sans 
doute, la curiosité des recherches rétrospectives, sup- 
posé qu'elle persiste, cessera d'exercer sur l'architec- 
ture une action immédiate : on ne s'avisera pas, la 
série des restitutions artistiques étant épuisée, d'en 
renouveler l'essai. 

Cependant, de l'étude approfondie des anciens 
styles, de la connaissance sans cesse plus étendue de 
leurs œuvres, se dégage peu à peu un enseignement 
élevé et libéral, capable de guider l'architecture dans 
les voies ouvertes par le progrès technique. Déjà bien 
des monuments témoignent, par leur composition et 



I 



i?i M. REYNAUD, ARCHITECTE. 

par leurs formes, d'une large intelligence des condi- 
tions de l'art moderne. Peut-être le moment n'est 
pas loin où l'imitation littérale sera totalement dis- 
créditée, où les architectes, cessant d'emprunter des 
modèles au passé, se borneront à lui demander des 
idées. 

M. Reynaud les y engage de toutes ses forces. Son 
traité est un vigoureux plaidoyer en faveur de la dou- 
ble étude, technique et artistique, sur laquelle doivent 
s'appuyer les architectes pour créer de belles œuvres 
en marchant d'accord avec leur temps. L'Art de bâtir 
enseigne à se pénétrer des circonstances présentes, 
à bien connaître les ressources scientifiques et les pro- 
cédés industriels, afin de pouvoir donner aux concep- 
tions architecturales des bases certaines, raisonnables 
et toujours à hauteur des progrès. La Composition 
des édifices apprend ensuite à perfectionner la forme 
par l'étude des monuments les plus remarquables des 
styles antérieurs; elle recommande d'user de ces 
styles comme on use des langues mortes, pour déve- 
lopper les idées et cultiver le goût, jamais pour parler, 
en revenant ou en pédant, le langage d"une époque 
disparue. 

Écrites dans cet esprit, les leçons du Traité d'ar- 
chitecture seront durables. Sans doute, de nouveaux 
monuments s'élèveront, qui pourront avec avantage 
remplacer, à titre d'exemples, ceux que reproduit le 
Traité, ou du moins une partie d'entre eux. Sans 
doute aussi les procédés techniques se transformeront 
et se perfectionneront; mais la doctrine de M. Rey- 



PROFESSORAT. -iî5 

naud ne souffrira point de ces variations. Largement 
conçue en dehors de tout esprit de système, exposée 
avec méthode suivant un pian simple et logique, dé- 
veloppée avec savoir et avec goût, avec un bon sens 
irréprochable et une intelligence très haute des condi- 
tions générales de l'art, elle offre un caractère défini- 
tif, elle est classique. Jugée telle dès le début, elle 
conserve, après la mort de son auteur et après trente- 
cinq années d'épreuve, toute sa valeur et toute son 
autorité. 



L'enseignement oral de M. Reynaud n'a pas été 
moins remarquable que son livre. M. Reynaud par- 
lait très bien; il avait Part d'éveiller l'attention de ses 
auditeurs et de la retenir jusqu'au bout. Sa parole 
était grave, mesurée, très juste dans l'expression, très 
habile dans l'explication, toujours claire et persuasive. 
De plus, il possédait à un rare degré le talent de des- 
siner sur le tableau noir. Pendant qu'il parlait, les 
objets de son discours, fragments d'édifices ou monu- 
ments tout entiers, apparaissaient sous le bâton de 
craie, habilement improvisés. Plusieurs de ces cro- 
quis, par exemple la perspective tournante du Colisée 
ou la vue intérieure de Sainte-Marie Majeure, jouis- 
saient à l'Ecole d'un renom traditionnel. Les élèves 
admiraient la sûreté de main du professeur. Il n'est 
aucun d'eux qui, maintenant encore, ne revoie en 
souvenir les saisissantes images qu'il traçait au ta- 



I ^^H|H 



124 M. REYNAUD, ARCHITECTE, 

bleau, et qui ne sourie, comme autrefois, en se rap- 
pelant le ton de bonhomie avec lequel M. Reynaud 
qualifiait de croquis informes des dessins si achevés. 
De fait, il attachait de l'importance à les bien faire. 
Ce n'était pas tant par coquetterie que pour montrer 
à son auditoire, en payant d'exemple, qu'il importe à 
l'architecte d'être bon dessinateur. 

Non seulement les élèves de M. Reynaud ont gardé 
le plus vif souvenir de son double talent de dessin et 
de parole, maïs ils ont retenu de son cours au moins 
les traits dominants, l'expression résumée de la doc- 
trine, que le maître s'appliquait à graver ensemble 
dans l'intelligence et dans la mémoire de ses audi- 
teurs. Ces notions générales sont bien souvent tout 
ce qui reste des leçons reçues pendant la jeunesse. 
Il faut donc les inculquer solidement. M. Reynaud 
excellait dans cette tâche. Il insistait d'autant plus 
sur les principes que ses élèves étaient très neufs en 
matière d'art, mais, pour ne pas s'étendre et se re- 
dire là-dessus d'une manière fastidieuse, il enfermait 
volontiers les idées dans des mots, ce qui procure 
aussi l'avantage, le mot se logeant aisément dans la 
mémoire, d'aider à retenir l'idée. Rationnel, éminem- 
ment rationnel, telles étaient ses expressions favo- 
rites. Il recommandait d'adopter des dispositions 
rationnelles, d'employer des formes rationnelles, de 
donner à la décoration un caractère rationnel. Ra- 
tionnel, dans sa bouche, signifiait : sensé, raisonna- 
ble, judicieux, conforme à la nature du sujet, propre 
à satisfaire à toutes les convenances. 



PROFESSORAT. 125 

Il n'était nullement superflu de proposer particu- 
lièrement la recherche de ces qualités même à des 
polytechniciens. En dehors de ce qui touche aux pro- 
priétés géométriques des figures, il n'existe point, à 
vrai dire, de raisonnements mathématiques en archi- 
tecture. Encore l'emploi de ces figures dans les con- 
structions est-il plus ou moins arbitraire, à raison des 
circonstances incertaines de l'exécution et du carac- 
tère empirique des calculs de résistance des maté- 
riaux. Or cette absence de solutions rigoureusement 
exactes pourrait justement porter des esprits, tournés 
par leurs études vers la poursuite de l'absolu, à une 
sorte d'indifférence dans la détermination des formes, 
surtout en ce qui concerne la décoration, pour laquelle 
il en résulterait d'étranges abus. Il faut donc, en ces 
matières, substituer à la recherche du certain, celle 
du vraisemblable, du convenable, éclairée le mieux 
possible, à l'occasion, par le calcul, en général par 
les enseignements de l'expérience et de la tradition. Il 
faut faire comprendre que les sources d'information 
sont diverses; qu'on peut raisonner et conclure sans 
qu'il y ait à proprement parler démonstration ; que le 
goût, comme la mécanique, a son domaine, ses pro- 
cédés, ses solutions; mais qu'il est, comme elle, sou- 
mis à la raison, et que le rôle de celle-ci n'est pas 
moins considérable dans l'opération complexe et in- 
déterminée du choix des formes que dans leur défini- 
tion par des lois positives. 

Il importait d'ailleurs, tout en ouvrant le plus lar- 
gement possible les idées des élèves, de donner à 



t 

là 






126 M. RÏÏYNAUD, ARCHITECTE. 

ceux-ci, en vue de l'avenir, la direction la mieux 
appropriée à leurs capacités artistiques ainsi qu'à la 
nature de leurs travaux. Il fallait, dans ce double but, 
leur inspirer le goût des solutions simples et sages. 
Us étudient trop brièvement l'architecture, ils consa- 
crent trop peu de temps aux exercices de dessin et de 
composition pour pouvoir, sans imprudence, se ris- 
quer à la poursuite des partis rares et recherchés, des 
formes compliquées ou curieuses. Le premier devoir 
de leur maître était donc de leur recommander la 
simplicité dans les conceptions, la sobriété dans les 
moyens. 

Telles sont précisément les qualités qui conviennent 
aux édifices qu'ils auront à construire. Ces édifices, 
M. Reynaud les choisissait naturellement pour exem- 
ples dans son cours, lorsque, ayant fait l'étude géné- 
rale des organes élémentaires et des principales 
parties des monuments, il venait à l'examen des mo- 
numents complets. Laissant alors de côté la plupart 
des catégories d'édifices passées en revue dans le 
Traité d'architecture, il se bornait aux maisons 
d'habitation, aux prisons, aux hôpitaux, aux portes 
de ville, aux portes triomphales et aux casernes. 
Aussi bien ces édifices sont-ils particulièrement in- 
structifs, à raison de la simplicité du but et de la net- 
teté du programme, d'où résulte une exacte corres- 
pondance des dispositions à prendre avec les services 
à remplir. Il y a d'ailleurs dans la décoration des 
maisons, des portes de ville et des arcs de triomphe, 
de quoi tempérer l'austérité d'une étude dont les pri- 



PROFESSORAT. 127 

sons, les hôpitaux et les casernes font l'objet principal. 

En exhortant ses élèves à donner à leurs compo- 
sitions d'architecture ce qu'il appelait un caractère 
rationnel, M. Reynaud n'entendait nullement — cela 
est important à dire — limiter le but qu'il leur pro- 
posait à la satisfaction dès besoins utiles. S'il condam- 
nait sévèrement les abus de la décoration et ce souci 
exclusif de la forme qui entraîne l'architecture dans 
une voie très dangereuse, s'il détestait particulière- 
ment la chimère de « l'art pour l'art », il n'était pas 
moins ennemi de l'excès opposé. L'architecture exclu- 
sivement utilitaire et économique était à ses yeux la 
négation de l'art. Il réprouvait la pauvreté de formes, 
l'affligeante nudité d'aspect des édifices dont le devis 
estimatif compose en quelque sorte le projet. Il n'at- 
tachait pas moins de prix à observer les convenances 
morales qu'à satisfaire aux convenances matérielles, 
et il tenait la décoration pour un complément indis- 
pensable de l'architecture. Son enseignement était là- 
dessus très explicite, soit par les considérations déve- 
loppées au cours des leçons, soit par les édifices choisi? 
comme exemples. Il repoussait également l'assujettis 
sèment de l'art au syllogisme, la prétention de tout 
expliquer par raison démonstrative, prétention pué- 
rile et funeste en ce qu'elle tend à substituer le dis- 
cours au dessin, le bavardage à l'étude, à donner de 
l'importance aux petites choses et à convertir l'art en 
une manière de culte exclusif et superstitieux rendu 
à certains principes au détriment des autres. 

Le professorat de M. Reynaud à l'École polytech- 



138 M. REYNAUD, ARCHITECTE. 

nique a duré trente années, de 1837 à 1867. Pendant 
le même temps, M, Reynaud enseigna l'architecture 
à rÉcole des ponts et chaussées, d'abord, de 1842 à 
1847, comme professeur suppléant 1 , ensuite, jus- 
qu'en 1869, comme titulaire. Il a quitté la chaire de 
l'Ecole polytechnique lors de sa promotion au grade 
d'inspecteur général de première classe, et celle de 
l'École des ponts et chaussées lorsqu'il fut appelé à 
la direction de cette école. Il savait, chose difficile, 
résigner un emploi. Son talent de professeur était 
encore dans toute sa force lorsqu'il jugea à propos 
de se retirer de l'enseignement. 

Grâce au double professorat de M. Reynaud à 
l'École polytechnique et à l'École des ponts et chaus- 
sées, l'instruction donnée dans la seconde école com- 
pléta le mieux possible celle que les élèves avaient 
reçue dans la première. Au cours de l'Ecole polytech- 
nique s'ajoutèrent, à l'Ecole des ponts et chaussées, 
des leçons sur l'histoire de l'architecture. Toutefois 
l'enseignement départi aux élèves ingénieurs consiste 
surtout dans la rédaction de projets d'édifices sous la 
direction et avec l'assistance du professeur. Us se 
familiarisent ainsi, pendant leurs trois années d'é- 
cole, avec la composition et le dessin d'architecture. 
M. Reynaud rendait cet exercice très profitable non 



]. Par suite des dispositions adoptées par l'Assemblée nationale 
au sujet du cumul des fonctions publiques, M, Reynaud, contraint 
d'opter, donna, en novembre 1848, sa démission de professeur à 
l'École des ponts et chaussées, non sans déclarer, toutefois, qu'il 
serait heureux d'en remplir gratuitement l'emploi, s'il était possible. 
Celte proposition fut acceptée par le ministre des travaux publics. 



PROFESSORAT. 129 

seulement par ses conseils, mais encore par le choix 
des programmes. Il ne se bornait point à des édifices, 
tels que les gares de chemins de fer ou les phares, dont 
la construction incombe plus particulièrement aux 
ingénieurs ; il proposait aussi des maisons, des hôtels, 
des établissements thermaux, des douanes, des mar- 
chés, des facultés des sciences, des palais d'exposition, 
même des églises. Outre qu'il convient de varier les 
exercices, il faut, si l'on attache de l'importance à dé- 
velopper le goût des élèves, sortir du cadre trop étroit 
des travaux professionnels. Le cours d'architecture 
doit compléter là-dessus l'enseignement purement 
technique des autres cours de construction. Sans 
doute, il y a, dans cette manière élevée de comprendre 
son but, comme un ressouvenir de l'ancien et salu- 
taire principe de l'unité d'éducation des ingénieurs et 
des architectes. M. Reynaud, qui était également 
instruit dans les deux professions, s'efforçait d'atté- 
nuer les inconvénients qui résultent de leur sépara- 
tion en maintenant d'anciennes et d'excellentes tra- 
ditions. 

Ce ne serait pas assez, pour dépeindre M. Reynaud 
dans son rôle de professeur, de rendre compte de son 
enseignement. Il faut rappeler aussi l'ascendant mo- 
ral, la haute influence qu'il exerçait sur ses élèves. Il 
aimait les jeunes gens sincèrement, c'est-à-dire tels 
qu'ils sont, avec leur franchise, leur désintéresse- 
ment, leur haine de la bassesse et de l'injustice, avec 
toutes les généreuses qualités qui sont l'honneur de 
leur âge, et malgré les défauts qu'entraînent ces qua- 



I 



i3o M. REYNAUD, ARCHITECTE. 

lités. Mais il ne les flattait jamais, et il avait soin — 
condition indispensable pour obtenir leur respect — 
de se respecter beaucoup lui-même vis-à-vis d'eux. II 
prenait à cœur et remplissait très exactement tous 
ses devoirs de professeur, y compris ces besognes 
accessoires dont les hommes très occupés s'affranchis- 
sent parfois trop facilement. Ainsi se montrait-il 
assidu aux séances des conseils d'instruction de l'École 
polytechnique et de l'École des ponts et chaussées et 
à celles du conseil de perfectionnement de l'École 
polytechnique, dont il a fait partie pendant presque 
toute la durée de son professorat. Il y exerçait- une 
grande autorité sur ses collègues. En toute occasion, 
M. Reynaud s'élevait au-dessus des questions de per- 
sonnes, pour ne considérer que l'intérêt général des 
élèves. Ses avis étaient toujours dirigés à leur égard 
par la sollicitude la plus éclairée et, à l'occasion, la 
plus bienveillante. 

Volontiers leur donnait-il des conseils à titre de 
camarade. Il était heureux d'intervenir en cette qua- 
lité pour mettre son expérience à leur service. C'est 
ainsi, pour ne citer qu'un trait, qu'il s'efforçait, 
à l'Ecole polytechnique, de calmer les élèves dans 
leurs mutineries contre le commandement. Même, si 
l'occasion s'en offrait, il les admonestait à l'amphi- 
théâtre, et il le faisait avec des paroles si pleines de 
raison et d'à-propos, dans un discours si touchant et 
si persuasif, que son auditoire apaisé ne tardait guère 
à rentrer dans l'ordre. Sans doute il se remémorait 
alors ses propres tribulations, l'expulsion dont il fut 



I 



PROFESSORAT. i3i 

l'objet, les difficultés, les inquiétudes, les découra- 
gements qu'il éprouva, et Tardent désir d'épargner 
de telles épreuves à ses jeunes camarades lui donnait 
la puissance de les convaincre. 

Ceux-ci payaient de, leur confiance le prix de son 
dévouement. Ils le consultaient dans les cas difficiles 
ou délicats, notamment dans les questions qui inté- 
ressaient l'honneur de l'Ecole, son avenir, le sort de 
ses élèves. C'est ainsi qu'ils recoururent à lui pour la 
création de la Société amicale de secours des anciens 
élèves de l'École polytechnique, œuvre généreuse et 
très utile, au succès de laquelle M. Reynaud prit une 
part prépondérante. On jugera bien de la valeur de 
ses services par les passages suivants du rapport pré- 
senté à rassemblée générale du 19 décembre 1880 
par M. Pradelle, secrétaire de la Société depuis son 
origine. 

« Lorsqu'en i865 les élèves présents à l'École 
•' conçurent l'excellente idée de réunir tous les anciens 
« élèves en une vaste association, dans le but de venir 
« en aide à ceux auxquels le sort avait été contraire, 
« ce fut à quelques-uns de leurs professeurs, et 
« notamment à leur professeur d'architecture, qu'ils 
« vinrent la confier... M. Reynaud l'accueillit sans 
« hésitation, même avec enthousiasme, et il fut son 
« plus ardent propagateur. « 

... « Il fut tout d'abord le principal inspirateur de 
« nos statuts, cette base fondamentale et si essen- 
« tielle de toute association, lesquels devaient être 
« pour nous non seulement la réglementation des 



I 



132 



M. REYNA.UD, ARCHITECTE. 



« intérêts matériels de la Société, mais encore la claire 
« manifestation des sentiments de camaraderie et des 
« traditions d'honneur de notre École. 11 devint en- 
« suite et resta jusqu'à la fin un des membres les 
« plus assidus des séances du Comité, suivant avec 
« un soin tout particulier le développement de notre 
«' œuvre naissante, ne dédaignant de prendre part 
« à aucune des discussions, même les plus secon- 
« daires; apportant dans l'examen de toutes les ques- 
« tions un avis toujours précieux, habituellement 
« décisif, surtout dans les cas difficiles et délicats — 
u et plus d'une fois nous en avons rencontré. — 
o Aussi est-ce à l'unanimité des suffrages de ses col- 
o lègues qu'il était élu successivement, dans la suite, 
« vice-président et président du Comité. Et c'est ainsi 
« que, par sa collaboration et sa présence, il a exercé 
« une action considérable sur les destinées de notre 
« Société ; c'est ainsi que ses conseils ont contribué 
« puissamment à lui assigner la ligne de conduite, 
« pleine de dignité, dont elle ne s'est jamais départie, 
« et qui lui a donné à nos yeux, comme à ceux sur- 
« tout de nos pensionnaires, d'être devenue l'assis- 
« tance toute naturelle que la famille doit à ses propres 
« enfants. » 

« Votre Comité ne pouvait méconnaître les services 
« rendus par un tel collègue, et c'est pour en donner 
« un éclatant témoignage qu'il n'hésitait pas à le 
« désigner en 1874, malgré sa résistance, pour rece- 
•1 voir cet honneur, réservé aux plus hautes illustra- 
it tions de notre École, de présider notre assemblée 



PROFESSORAT. 



133 



■« générale. Peu d'années après, les circonstances 
« ramenèrent encore à prendre inopinément la pré- 
« sidence de la réunion. Dans l'une et l'autre de ces 
« occasions solennelles il sut nous montrer, dans 
a un langage élevé et plein d'à-propos, les sentiments 
« de profond et sincère attachement qu'il professait 
« pour tout ce qui se rattache à l'École polytechni- 
« que, et en particulier pour le corps des ponts et 
« chaussées. « 

Cette deuxième présidence de l'assemblée générale, 
inopi nément dévolue à M. Reynaud le 1 2 janvier 1 87g, 
parce que le ministre des travaux publics, président 
désigné, s'était trouvé empêché de la prendre, sur- 
venait dans des circonstances difficiles et délicates, 
particulièrement propres à émouvoir les sociétaires 
qui se pressaient dans l'amphithéâtre de l'École poly- 
technique. Une mesure récente, la création d'un 
cadre d'ingénieurs auxiliaires, motivée par une exten- 
sion extraordinaire donnée aux travaux publics, jetait 
l'inquiétude dans le corps des ponts et chaussées et 
préoccupait tous les polytechniciens. Ces appréhen- 
sions se sont dissipées plus tard, mais elles étaient 
alors dans toute leur force. On connaissait le profond 
dévouement de M. Reynaud envers l'École poly- 
technique, et l'on savait que, prudent et mesuré dans 
ses avis, mais très ferme dans ses convictions, il avait 
au plus haut degré le respect de la dignité corporative. 
Aussi attendait-on avec impatience qu'il prît la parole. 
Son discours répondit pleinement au sentiment de 
l'auditoire. Ce fut une réponse générale aux attaques 



■maSPn 



134 



M. REYNAUD, ARCHITECTE. 



dont l'École polytechnique était l'objet, réponse 
exempte d'allusions irritantes, pleine de tact et de 
convenance, sereine et haute, mais aussi vigoureuse 
et fière. En voici le résumé : 

« Aujourd'hui l'École est attaquée dans sa consti- 
■ tution, son enseignement, son esprit, ses privilèges. 
a C'est triste à tous égards. Faisons notre examen de 
« conscience. Est-il au monde une institution plus 
« libérale, plus réellement démocratique? Nos portes 
« sont ouvertes à tous. Les rangs appartiennent au 
« mérite. Les jugements sont sans appel et aussi sans 
« récriminations. Notre enseignement, fondé par les 
« plus illustres savants, est incessamment perfec- 
« donné et maintenu à hauteur des progrès. On nous 
<■ reproche d'être trop savants. C'est nous faire un 
« honneur immérité. De véritables savants ont passé 
« par notre École, et elle en est justement fière ; mais 
« ce sont des exceptions, et la plupart d'entre nous 
« ont borné leur ambition à être de dévoués serviteurs 
« du pays, >• 

« On prétend que nos études théoriques nous 
n détournent des applications, nous font prendre la 
« pratique en dédain. Voyez nos travaux militaires et 
a civils, notre armement reconstitué, nos forteresses 
« rétablies, nos ingénieurs appelés à l'étranger. >■ 

« Je ne pense pas d'ailleurs qu'on ose arguer de la 
« haute probité que nos adversaires eux-mêmes n'ont 

« pas songé à nous contester, pour établir que nous 

u ne sommes pas en état de nous plier aux exigences 

« de la pratique. » 



5 



PROFESSORAT. i35 

« On nous reproche, enfin, notre esprit de corps, 
« et ce reproche-là, je l'accepte de grand cœur : j'es- 
« père même, mes chers camarades, que nous le mé- 
« riterons toujours. » 

« Notre esprit de corps ! c'est une grande force sans 
« doute; mais, j'ai beau chercher, je ne lui trouve que 
« des bienfaits. C'est un appui et une consolation 
« pour les uns, c'est un stimulant pour les autres, qui 
« voient leurs succès, non point enviés, mais acclamés 
« par leurs camarades. C'est lui qui a fondé et déve- 
» loppé cette Société amicale dont les secours ont sou- 
« lagé tant de misères. C'est lui qui maintient parmi 
« nous, au milieu des difficultés de l'existence, des 
« funestes exemples, des mauvaises incitations, ces 
« sentiments d'honneur, de dévouement au devoir, 
« d'amour du pays, qui, implantés dans cette Ecole 
« par ses illustres fondateurs, y ont été scrupuleu- 
« sèment entretenus par toutes les promotions qui se 
« sont succédé. » 

« En définitive, mon examen de conscience ne 
« m'inspire guère de contrition. Il me porte même à 
« conclure que nous devons, plus unis que jamais, 
<( nous maintenir fermement dans l'esprit de notre 
« vieille Ecole. Elle est, on le dit à l'étranger comme 
« en France, une des forces vives, une des gloires du 
« pays. »' 

L'effet de ces paroles était singulièrement accru par 
la situation de l'homme qui les prononçait. Celui-ci, 
président élu de la Société amicale de secours, était, 
à ce titre, le chef de la famille polytechnicienne; et ce 



I» 



136 M. REYNAUD, ARCHITECTE. 

chef apportait à l'appui de son discours le témoignage 
reconnu d'une longue vie de devoir, de dévouement et 
d'honneur. La maladie dont il mourut l'année sui- 
vante lai faisait, à ce moment même, sentir une pre- 
mière et dangereuse atteinte. II était venu néanmoins , 
et le contraste de son corps affaibli, de ses traits fati- 
gués, avec la virile ardeur de ses sentiments, avec sa 
foi inaltérable dans les nobles idées qu'il exprimait, 
donnait à cet examen de conscience, fait sous la menace 
de la mort, une poignante éloquence. Enfin ce vieillard 
était entouré de ses anciens élèves. Tous ceux de ses 
auditeurs, qui étaient âgés de trente à soixante ans, 
avaient appris, dans cette même enceinte, en recevant 
ses leçons, à l'aimer et à le respecter. Sa parole les 
touchait d'autant plus que, dans cet amphithéâtre où 
ils retrouvaient leur ancien professeur en se rasseyant 
sur les bancs d'autrefois, elle éveillait plus fortement 
chez eux le souvenir des meilleures années et des plus 
généreuses aspirations de la jeunesse. 

La dignité du professeur apparut alors dans sa plus 
haute expression. M. Reynaud lui devait, et l'hon- 
neur de présider cette assemblée, et la plus grande 
part de l'ascendant qu'il exerçait sur elle. II n'avait 
pas cessé d'être en parfaite communion d'idées avec 
ses élèves. En interrogeant sa conscience, il inter- 
rogeait celle de son auditoire. Ce fut une profonde 
satisfaction pour lui d'en recevoir, dans ce jour solen- 
nel, l'unanime et reconnaissante assurance, et de pou- 
voir se dire, en quittant cette réunion, et bientôt après, 
en quittant la vie, que, étroitement attaché à sa chère 



S 



CONSEILS ET COMMISSIONS ARTISTIQUES. t3? 

Ecole par un long professorat, il l'avait servie jus- 
qu'au bout de toutes ses forces. 



Le renom de M. Reynaud comme architecte lui 
valut d'être désigné pour faire partie d'importantes 
commissions artistiques; les unes permanentes, comme 
le Conseil supérieur de l'École des beaux-arts, où il 
siégea à partir de 1869, et la Commission supérieure 
des bâtiments civils et des palais nationaux, dont il 
devint membre en 1878; les autres temporaires, 
comme la Commission du prix de cent mille francs et 
la Commission extra-parlementaire des Tuileries'. 

Rappeler qu'il tînt dans ces commissions une place 
considérable paraît presque superflu après ce qu'on a 
dit de son rôle de professeur et d'inspecteur général 
des édifices diocésains. Non seulement ses qualités per- 
sonnelles lui donnaient une grande autorité, mais il 
prenait soin, autant que possible, de ne participer à 
une tâche collective que lorsque son intervention y 
devait être effective et utile. Il n'était pas homme à 
remplir les emplois de comparse. Très jaloux de s'ac- 
quitter en conscience des mandats qu'il avait acceptés, 
il approfondissait les questions à résoudre de manière 
à bien fixer son opinion-, il s'efforçait ensuite d'amener 
ses collègues à la partager, et il y réussissait presque 



Il parait superflu de mentionner ici les autres commissions, 
s notables que ces dernières, dont M. Reynaud a l'ail partie 
1 qualité d'architecte. 



ï 



i38 M. BEYNAUD, ARCHITECTE. 

toujours. Son expérience de l'enseignement et son édu- 
cation scientifique lui permettaient de rendre, au 
Conseil supérieur de l'École des beaux-arts, des ser- 
vices d'une valeur particulière , de même sa compé- 
tence administrative et l'étendue de ses connaissances 
techniques rendaient son concours précieux pour la 
Commission supérieure des bâtiments civils. 

Le prix quinquennal de cent mille francs, institué 
par un décret du 12 août 1864, devait être décerné 
pour la première fois en 1 869 à l'auteur d'une grande 
œuvre de peinture, de sculpture ou d'architecture. 
L'élection du lauréat était réservée à une commission 
de trente artistes (dont dix membres de l'Institut), 
désignés par arrêté du ministre de la maison de 
l'empereur et des beaux-arts, à raison de dix peintres, 
dix sculpteurs et dix architectes. M. Reynaud eut 
l'honneur de faire partie de ce jury et même d'y rece- 
voir, dans la section d'architecture, le titre de vice- 
président. Et comme M. Duban, qui présidait cette 
section, se trouva bientôt empêché d'assister aux 
séances, ce fut M.. Reynaud qui le remplaça. 

Le second Empire a élevé beaucoup de constructions 
monumentales, dont plusieurs de premier ordre. 
Aussi, quoiqu'on eût décidé de n'admettre au concours 
que des œuvres exécutées dans les dix dernières années, 
le nombre des édifices marquants, dignes d'être 
examinés et retenus par la section, fut-il considérable. 
Le Palais de Justice, le nouveau Louvre, le nouvel 
Opéra, la Bibliothèque nationale, l'église de la Tri- 
nité, les Halles centrales, l'asile Sainte-Anne, à Paris, 



JURY DU PRIX DE CENT MILLE FRANCS. t3g 

et dans les départements, le château de Blois, le châ- 
teau de Pierrefonds, Je château d'eau de Marseille, 
tels furent les principaux monuments classés. 

La section d'architecture décida de présenter en 
première ligne MM. Duban, Duc et Labrouste, tenant 
compte ainsi, pour MM. Duban et Labrouste, plus 
de l'ensemble de leur œuvre que des ouvrages rece- 
vables au concours, car les plus notables des édifices 
élevés par ces deux architectes se trouvaient éliminés 
de fait comme trop anciens. Ce choix emportait donc 
un témoignage d'estime, donné à des maîtres éminents 
et respectés, plutôt qu'une présentation sérieuse, con- 
forme au règlement. Aussi fut-il changé par la Com- 
mission des Trente, qui, désignant en séance plénière, 
en vue de préparer le vote final, trois artistes de 
chaque catégorie, donna la préférence parmi les archi- 
tectes à MM. Duc, Lefuel et Garnier, tandis qu'elle 
choisissait parmi les peintres MM. Baudry, Hesse et 
Cabanel, et parmi les sculpteurs MM. Guillaume, 
Gumery et Perraud. 

Le 2 août 1869 eut lieu le scrutin définitif. On avait 
remplacé par de nouveaux jurés les membres de la 
Commission proposés pour le prix. Les voix allèrent 
d'emblée aux architectes, et l'on conviendra sans 
doute que ce fut justice, car si grand qu'ait été le 
mérite des peintres et des sculpteurs de cette époque, 
il n'est guère contestable que la prééminence appartînt 
alors à l'architecture . Dès lepremier vote, M. Duc ob- 
tint le plus grand nombre de suffrages; dans les sui- 
vants, il conserva constamment l'avance, en gagnant 




k 



140 



M. EEYNAUD, ARCHITECTE. 



lentement des voix; mais, à mesure qu'augmentait le 
nombre de ses partisans, celui des bulletins blancs 
grossissait aussi, et même devenait menaçant. Enfin le 
treizième tour donna le prix à l'auteur du Palais de 
Justice. Il l'emporta par quinze voix contre dix bulle- 
tins blancs et quatre voix restées fidèles aux causes 
malheureuses. Ce scrutin mémorable et ses prélimi- 
naires avaient laissé à M. Reynaud de vifs et d'inté- 
ressants souvenirs. 



L'importante question du sort des Tuileries l'inté- 
ressa bien plus encore. Ce fut sa dernière et l'une de 
ses plus vives préoccupations artistiques. Depuis long- 
temps il avait exprimé l'avis, soit dans son cours de 
l'École polytechnique, soit dans le Traité d'archi- 
tecture, qu'il y aurait grand avantage à supprimer 
les ailes, bâties sous Henri IV et Louis XIV, qui joi- 
gnaient le bâtiment primitif, d'une part, au pavillon 
de Flore, et d'autre part à celui de Marsan. Leur des- 
truction, ordonnée par M. Thiers, justifia cette prévi- 
sion. L'ancien château, emprisonné naguère dans la 
longue façade créée sous Louis XIV, et rendue encore 
plus uniforme sous Louis-Philippe et Napoléon III, 
prit, quoique ruiné, meilleur aspect par cet isolement, 
qui lui rendait son indépendance, et qui rétablissait un 
juste concert entre le parti de la décoration et le déve- 
loppement en longueur de l'édifice. En même temps 
le jardin des Tuileries et la place du Carrousel s'ou- 



COMMISSION DES TUILERIES. 141 

Traient l'un sur l'autre, sans que, moyennant Tinter- 
position des bâtiments conservés, la divergence d'axe 
du Louvre et des Tuileries devînt plus apparente 
qu'elle n'était auparavant. L'opinion publique ap- 
prouva cette transformation. 

L'accord existait moins sur le parti à prendre quant 
aux ruines laissées debout- Ces ruines étaient-elles 
susceptibles de restauration? Si non, convenait-il de 
bâtir à leur place un nouveau palais? et quelle serait 
la destination de ce palais? Si ouï, maintiendrait-on 
le dernier état? ou rétablirait-on l'architecture de 
Delorme et de Bullant? ou reviendrait-on, à quel- 
ques modifications près, à l'ordonnance instituée, sous 
Louis XIV, par Leveau et Dorbay? Toutes questions 
délicates, sujettes à controverse, qu'il importait d'exa- 
miner non seulement avec maturité, mais encore avec 
diligence, afin, si l'on se décidait à restaurer les ruines, 
d'y procéder au plus vite, sans les abandonner da- 
vantage à l'action des intempéries. 

Dès 1S74, M. le baron de Vinols avait demandé à 
l'Assemblée nationale un crédit pour conserver les 
restes des Tuileries. Ayant échoué dans cette demande, 
il proposa l'année suivante de nommer une commis- 
sion parlementaire chargée d'aviser au sort du palais. 
L'Assemblée nationale se sépara sans avoir statué sur 
cette proposition. Elle fut reprise devant le Sénat, au 
commencement de 1876, par M. Monnet, et la com- 
mission fut enfin constituée. Il lui fallait d'abord 
prendre l'avis d'hommes compétents. Le Ministre des 
travaux publics institua dans ce but, le 6 juillet 1876, 






i-12 M. REYNAUD, ARCHITECTE. 

une commission extra -parlementaire, qui, pour s'éclai- 
rer elle-même, forma, le 4 août suivant, une sous- 
commission composée de quatre de ses membres, tous 
architectes ou ingénieurs. C'étaient : MM. le sénateur 
Krantz, Duc, Reynaud et Viollet-le-Duc. M. Reynaud, 
partisan déclaré de la restauration des Tuileries, fut 
choisi comme rapporteur. 

Son rapport, daté du 28 octobre 1876 (Journal offi- 
ciel du 14 janvier 1877), commence par une descrip- 
tion des états successifs du palais, conduite depuis 
l'origine, et même depuis le projet primitif de Phili- 
bert Delorme, jusqu'à l'état actuel. Quatre feuilles de 
dessin, jointes au texte et tirées, soit a. Des plus excel- 
lents bâtiments de France » de du Cerceau, soit de 
« Y Architecture française » de Blonde!, reproduisent : 
le plan complet projeté par Philibert Delorme; les 
formes primitives des arcades et des attiques; l'éléva- 
tion générale, du côté du jardin, au commencement 
du règne de Louis XIV; enfin les plans et les éléva- 
tions générales à la fin du même règne. Moyennant 
ces dessins et les explications du rapport, il est facile 
de suivre les transformations du palais et de connaître 
son état à chaque époque. 

Le rapport examine ensuite la valeur artistique et 
historique des Tuileries. II fait ressortir en particu- 
lier le rare mérite et la haute originalité des ordon- 
nances du rez-de-chaussée dessinées par Philibert 
Delorme et Jean Bultant; il signale aussi le beau ca- 
ractère de plusieurs des dispositions introduites à 
l'époque de Louis XIV. 



1 



COMMISSION DKS TUILERIES. 143 

Passant à l'appréciation de l'état des ruines et de la 
possibilité de les conserver, M. Reynaud constate que, 
malgré l'écroulement des voûtes et des charpentes et 
l'action du feu et des intempéries, les murs extérieurs 
ne présentent, au bout de cinq années, ni une lézarde 
de quelque importance, ni le moindre déversement. 
Ils témoignent ainsi d'une solidité inespérée, bien 
propre à donner confiance dans le succès d'une restau- 
ration. Il y aura peu de chose à faire aux parements 
extérieurs, surtout si, pour éviter de rajeunir l'édifice, 
on se borne à l'indispensable. Les parements intérieurs 
sont plus gravement atteints ; mais on pourra les répa- 
rer sans toucher au revêtement externe. Deux sys- 
tèmes sont proposés dans ce but. L'un, imaginé et 
appliqué à titre d'essai à l'un des trumeaux sur la cour 
par M. Lefuel, architecte du palais, consiste à appuyer 
chaque trumeau par un vigoureux contrefort exté- 
rieur exécuté en maçonnerie de moellons, à êtan- 
çonner solidement les ouvertures entre lesquelles il 
est compris, puis à refaire en entier toute la partie 
intérieure, en ne conservant que le parement. L'essai 
a bien réussi et les frais n'ont pas dépassé 4200 francs. 
L'autre système, indiqué par l'un des membres de la 
commission (M. Reynaud), comporte la réfection en 
maçonnerie de ciment de Portland de toutes les par- 
ties calcinées et l'injection de ciment très liquide 
dans ceux des joints intérieurs qui se trouveraient 
dégarnis. En définitive, quel que soit le mode de 
consolidation adopté, on est assuré de pouvoir, sans 



144 M- REYNAUD, ARCHITECTE. 

une trop forte dépense, restaurer les murs extérieurs 
de telle sorte qu'ils présentent toutes les garanties 
désirables de résistance et de durée. 

La question la plus discutable était celle de l'état 
auquel il convenait de revenir. Le rapport donne la 
préférence à celui qui existait à la fin du règne de 
Louis XIV et qui a persisté jusqu'au règne de Louis- 
Philippe, c'est-à-dire à l'état préexistant à l'incendie, 
modifié par le rétablissement des terrasses au-dessus 
des portiques de Philibert Delorme. Sans doute l'idée 
qui se présentait d'abord était de reconstituer l'œuvre 
de la Renaissance; mais, outre qu'on manquerait des 
informations nécessaires pour la rétablir fidèlement, 
il faut reconnaître que le palais, perdant par ce retour 
à l'état primitif une partie de sa hauteur et de son 
ampleur dans les formes, serait encore plus écrasé 
qu'il n'est aujourd'hui par les énormes pavillons de 
Flore et de Marsan. Encore doit-on considérer, ajoute 
très justement M. Reynaud, « que l'art du siècle de 
« Louis XIV est loin de mériter le dédain avec lequel 
« il était reçu de le traiter il y a quelques années. 
« C'est une de ces gloires du pays qui ont droit au 
« respect, et il paraîtrait bien regrettable d'enlever au 
« monument, qu'on déclare historique, la large em- 
« preinte qu'y a imprimée l'une des grandes époques 
« de notre histoire. « 

En déclarant le palais monument historique, 
M. Reynaud, il convient d'en faire la remarque, n'a 
pas prétendu dire qu'il fût officiellement enregistré 
comme tel. De ce qu'un édifice possède une haute va- 



COMMISSION DES TUILERIES. 14S 

leur pour l'histoire et pour l'art, il ne s'ensuit nulle- 
ment qu'il soit inscrit au catalogue des monuments 
historiques. De fait, la savante commission, qui classe 
et qui déclasse, n'a jamais eu la pensée — M. le mi- 
nistre de l'instruction publique 'et des beaux-arts a pu 
s'en porter garant à la tribune — d'étendre sa protec- 
tion aux Tuileries, le plus historique à coup sûr de 
tous nos monuments et l'un des plus remarquables par 
son architecture. 

Quoi qu'il en soit, les conclusions du rapport de 
M. Reynaud furent acceptées par la commission extra- 
parlementaire {Journal officiel du i3 janvier 1S77) 
et transmises au ministre des Travaux publics avec 
l'invitation de les traduire le plus promptement pos- 
sible en un projet de loi- 
Ce projet fut présenté à la Chambre des députés le 
18 mai 1878 par MM. de Freycinet, ministre des 
Travaux publics, et Léon Say, ministre des Finances. 
Il comprenait la demande d'un crédit de 5243450 
francs pour la restauration des Tuileries et leur appro- 
priation à un musée de l'art moderne, 

M. Reynaud pouvait croire à ce moment que la 
cause dont il avait pris la défense était gagnée. Son 
contentement fut si vif qu'il en consigna l'expression 
dans la quatrième édition du Traité d'architecture, 
publiée cette année même. « Qu'il nous soit permis 
« d'ajouter, car ce sera un des bons souvenirs d'une 
« laborieuse carrière, que, nommé membre d'une 
« commission chargée d'examiner la question de 
u savoir s'il convenait de conserver, en lui restituant 



146 M. REYXAUD, ARCHITECTE. 

« son ancienne forme, cette importante partie du 
« monument, dont une opinion publique, égarée par 
« les hommes qui auraient dû l'éclairer, réclamait la 
« démolition immédiate, nous avons eu lé bonheur de 
« ramener tous nos collègues à un avis diamétrale» 
« ment opposé. De regrettables circonstances politi- 
« ques font ajourner la décision que doivent prendre 
« à ce sujet les pouvoirs publics. » (Traité d'archi- 
tecture, 2 e vol., p. 5i4, en note.) 

Les circonstances dont il s'agit disparurent et la 
question des Tuileries revint à l'ordre du jour, mais 
non pas pour se régler à la satisfaction de M. Rey- 
naud. Le gouvernement ayant retiré son projet de loi, 
M. Antonin Proust en rédigea un autre, qui, déposé 
à la Chambre des députés le 25 juillet 1879, fut rap- 
porté le 28 par une commission nommée le 26 (le 27 
était un dimanche) et voté le 29 par 277 voix contre 
104. Il décidait la suppression pure et simple des 
Tuileries et la création d'un jardin français sur leur 
emplacement. 

Les choses en étaient là quand M. Reynaud mourut 
au commencement de 1880. Il a pu conserver l'espoir 
que le Sénat sauverait le palais. De fait, la haute 
assemblée n'eût pas demandé mieux; appuyée sur un 
excellent rapport de M. Monnet (Journal officiel du 
8 juillet 1 88o), sa commission l'y convia ; mais l'ajour- 
nement de la discussion fit mollir les courages. Et 
d'ailleurs, comment restaurer l'édifice sans le concours 
de la Chambre, c'est-à-dire sans argent? Il fallut donc 
céder sous peine de voir les ruines, debout de par Tune 



COMMISSION DES TUILERIES. 14? 

des assemblées, abandonnées à elles-mêmes de par 
l'autre, s'effondrer peu à peu. Cependant, à l' unani- 
mité des votants, le Sénat, dans un dernier effort 
(16 juillet 1881), demanda la construction d'un nou- 
veau palais, dont l'architecture rappellerait le plus 
possible celle de Philibert Delorme. Vaine tentative! 
la Chambre fut inexorable, et le Sénat dut se conten- 
ter, pour le palais à venir, d'une promesse verbale, 
moyennant quoi, il consentit enfin, le 27 juin 1882, 
à l'œuvre de destruction. 

Il n'avait fallu rien moins, pour aboutir à la loi du 
4 juillet 1882 qui sanctionna les dernières délibéra- 
tions, que six projets de loi, six discussions et dix 
rapports parlementaires, sans parler des travaux des 
commissions techniques et de ceux des architectes. Le 
procès, engagé en 1874, avait duré huit années. 

Cependant, lorsqu'on jeta les ruines par terre, au 
commencement de i883, les démolisseurs s'aperçu- 
rent, par la résistance et la stabilité des maçonneries, 
que les vieilles murailles étaient encore capables de 
durer longtemps et que rien n'eût été plus facile que 
de les restaurer. 

Peu importe après tout ; car le prétendu défaut de 
solidité, il faut en convenir, ne fut qu'un prétexte. 
Prétexte encore la cberté'd'une restauration, si l'on 
en juge par d'autres dépenses engagées en ce temps. 
Prétexte même le souci de faire disparaître un lugu- 
bre témoignage de nos discordes civiles, car le palais 
du quai d'Orsay, plus maltraité par le feu que les 
Tuileries, subsiste encore dans son délabrement, sans 



I 



i 4 8 M. REYNAUK, ARCHITECTE. 

qu'on y trouve à redire. Et tandis qu'on a refusé de 
conserver les Tuileries pour en faire un musée, on se 
dispose à restaurer dans ce but le monument du quai 
d'Orsay. Et, circonstance bizarre, c'est le même 
député qui a réclamé la démolition du palais de la 
rive droite et qui sollicite la conservation de celui de 
la rive gauche. 

Ainsi l'a voulu la politique, car il n'y a qu'elle pour 
expliquer de telles contradictions, pour donner aussi 
le motif de ce vote soudain, strictement maintenu par 
la Chambre des députés, qui a fait disparaître les Tui- 
leries. C'est en réalité pour protester contre des en- 
treprises récentes et des espérances encore vlvaces de 
restauration monarchique qu'on a rasé le vieux palais, 
sans permettre de le rebâtir. On lui a fait expier, 
pour une part, le coup de main du 16 mai. On l'a 
condamné pour crime politique. 

Les vicissitudes qu'il avait éprouvées étaient faites 
cependant, à ce qu'il semble, pour lui épargner ce 
sort. Tour à tour siège de la monarchie, de la Con- 
vention, de l'Empire, il n'avait abrité l'un après 
l'autre tous les régimes que pour les voir tomber 
entre ses murs. Ceux-ci ne rappelaient pas moins les 
batailles et les triomphes populaires que les splen- 
deurs royales ou impériales^, et l'on pouvait supposer 
que la longue suite de révolutions, dont ils furent 
témoins, les avait en quelque sorte rendus neutres 
pour les différents partis. En tout cas, leur conserva- 
tion à travers tant de bouleversements témoignait 
d'une louable tolérance au profit de l'art ; et notre 



COMMISSION DES TUILERIES. 149 

époque, qui fait un si grand étalage de dévotion artis- 
tique, aurait dû, moins qu'une autre, manquer à 
cette tolérance en les jetant par terre. 

Mais peut-être rraite-t-on les œuvres d'art avec 
d'autant plus de sans-façon qu'on remplit à leur 
égard, avec plus d'autorité, le rôle de protecteur et 
d'ami. C'est pour cela, sans doute, que les Tuile- 
ries, défendues par l'Administration aussi longtemps 
qu'elles restèrent sous la garde du Ministre des tra- 
vaux publics, sitôt confiées au Ministre des beaux- 
arts, furent délaissées et reniées. 11 est bon d'en faire 
la remarque, dût-elle avoir uniquement pour objet 
de venger les ingénieurs du reproche de vandalisme, 
que les artistes et, avec eux, le public, ont pris l'habi- 
tude de leur adresser. Non seulement les ingénieurs 
ont montré, à propos des Tuileries, que, malgré les 
entraînements de la politique, ils savent respecter et 
même défendre un monument de premier ordre, mais 
on les a vus, quand des amis attitrés de l'art ont eu 
renversé ce monument, s'empresser d'en recueillir et 
d'en conserver honorablement les débris. Dès l'été de 
i883, avant qu'on eût commencé ailleurs aucun tra- 
vail du même genre, une arcade des Tuileries était, 
pierre par pierre, transportée et reconstruite dans 
une des cours de l'École des ponts et chaussées. 

Ce fut tout ensemble, à vrai dire, un acte de piété 
envers la mémoire d'un édifice célèbre et envers celle 
de M. Reynaud, car l'Ecole, en demandant ce frag- 
ment, et le Ministère des travaux publics, en s'em- 
pressant d'accorder les fonds nécessaires à sa trans- 



I 



150 M. REYNAUD, ARCHITECTE. 

lation, se sont rappelés les efforts de M. Reynaud 
pour sauver le palais. Efforts consciencieux, désinté- 
ressés et, malgré leur insuccès, singulièrement méri- 
toires pour un homme de son âge, qu'aucune conve- 
nance de situation ne poussait à se faire le champion 
de l'édifice incendié. Mais il embrassa toujours avec 
ardeur les causes qu'il crut justes, et, lorsque celles- 
ci furent ingrates, loin de s'en effrayer, il mit d'autant 
plus d'ardeur à les servir. 



CHAPITRE III 



M. REYNAUD, INGENIEUR DES PONTS ET CHAUSSÉES 
ET DIRECTEUR DES PHARES 



M. Reynaud a faii toute sa carrière d'ingénieur 
dans le service des phares. Chargé en janvier 1 835 de 
la construction du phare des Héaux de Bréhat, il 
entra en 1841, sous les ordres de M. Léonor Fresnel, 
au service central des phares, prit en 1846 la direc- 
tion de ce service, et l'exerça pendant trente-deux 
années, jusqu'au i cr mars 1878. Il y acquit tous ses 
grades' et s'y éleva jusqu'au sommet de la hiérarchie. 
Il y obtint aussi toutes ses distinctions honorifiques 2 . 

1, M. Reynaud, nommé ingénieur ordinaire en [835, fut promu 
ingénieur en chef en 1843 (ce rapide avancement compensa le iong 
retard de son admission à l'École des ponts et chaussées), inspec- 
teur divisionnaire en ]8E6 et inspecteur général en 1S67. 

2. En i83g, les travaux de Bréhat avaient fait nommer M. Rey- 
naud chevalier de la Lésion d'honneur. Seizo. ans après, la grande 
médaille d'honneur, décernée au service qu'il dirigeait par le jury 
de l'Exposition universelle de j855, lui valut la croix d'officier. 
Neuf ans plus tard, en 186.1, !a publication du Mémoire sur l'éclai- 
rage et le balisage des cales de France le fit élever au rang de 
commandeur. 

La plupart des puissances européennes ont décoré M. Reynaud 



I 



i52 M. REVNAUD, INGENIEUR. 

Ni ses travaux d'architecture, ni la direction de 
l'École des ponts et chaussées, exercée par lui de 
186g à 1873, ne l'ont détourné de l'objet en quelque 
sorte fondamental de sa carrière. 

Cette fixité dans la fonction est rare chez les ingé- 
nieurs des ponts et chaussées. 11 arrive à presque 
tous d'être chargés successivement ou même simul- 
tanément de divers emplois, et tout au moins l'avan- 
cement en grade modifie la nature de leur rôle. Aussi 
le directorat de trente-deux années de M. Reynaud 
est-il dans son genre une très rare exception. Il sortit 
encore à un autre titre des règles communes. M. Rey- 
naud, mis à la retraite par limite d'âge, fut, à la de- 
mande de la Commission des phares, maintenu dans 
ses fonctions de Directeur; et cette prorogation — fait 
unique, depuis le milieu du siècle, pour un ingénieur 
de son grade — a duré cinq années. 

Un témoignage d'estime aussi particulier était jus- 
tifié par l'importance et par la perfection de l'œuvre 
accomplie. De 1846 à 1878, M. Reynaud a, sur les 
côtes de France, porté de 55 à 116, c'est-à-dire plus 
que doublé, le nombre des phares, élevé de 67 à 254, 
et par suite quadruplé, le nombre des fanaux et des 
feux flottants ; créé par l'installation de près de trois 
mille tours, tourelles, bouées, balises et amers de 
toute sorte, le balisage des mêmes côtes, qui existait 
à peine avant son entrée en fonctions, amélioré le 

de leurs ordres; et les jurys des expos 'liions internationales ont 
sanctionne par leurs diplômes d'honneur ces témoignages toujours 
spontanés, est-il besoin de le dire? de re cou naissance et d'estime. 



DIRECTION DES PHARES. i53 

système d'éclairage et tenu constamment toutes les 
parties de son service dans un tei état de correction 
et de progrès que, dirigée par lui, l'administration 
française des phares a pu servir d'exemple à celles 
des autres pays. 

Lorsque M. Reynaud entra au service des phares, 
on avait apporté aux appareils de production et de 
distribution de la lumière les importantes transforma- 
tions auxquelles sont dus les progrès modernes de 
l'éclairage des côtes. La découverte par Argand, vers 
1780, de la lampe à double courant d'air-, celle du 
bec à mèches circulaires concentriques, opérée par 
Guyton de Morveau en 1797 ; celle de la lampe à 
réservoir inférieur et â mécanisme interne, faite par 
Carcel vers 1800; enfin la belle découverte des len- 
tilles à échelons et des appareils dioptriques et cata- 
dioptriques de différents caractères, accomplie par 
Augustin Fresnelde iSïo, à 1825, sont les principales 
inventions, toutes françaises d'origine, qui déter- 
minèrent ces progrès 1 . Déjà, grâce aux réflecteurs de 
Borda et deTeulère, on avait obtenu, à partir de 179 1, 
des feux à grande portée, dont îa rotation produisait 
l'éclairage intermittent de l'horizon. Les appareils len- 
ticulaires ont permis de substituer aux foj'ers mul- 
tiples de ces phares catoptriques un foyer unique, 
d'accroître le volume de la flamme, d'en utiliser plus 



]. Consulter, au sujet de ces découvertes, la très intéressante 
étude historique faite sur les phares anciens et modernes par 
M. E. Allard, inspecteur général des ponts cl chaussées: Les tra- 
vaux publics de la France, t. V- Phares et balises. Paris, i883. 



II 



154 M. REYNAUD, INGENIEUR, 

complètement la lumière et d'augmenter beaucoup la 
puissance d'éclairage tout en réduisant la dépense du 
combustible. 

Une autre supériorité de ces appareils — et ce n'est 
pas la moins importante — a été d'admettre plusieurs 
sortes de feux d'aspects différents, faciles à distinguer 
les uns des autres. Cette diversité était indispensable 
en vue d'un éclairage complet du littoral, car on ne 
pouvait rapprocher les feux, au point d'obtenir cet 
éclairage continu, qu'à la condition de rendre impos- 
sible toute confusion de signaux. Autrement, on ris- 
quait de tromper le navigateur au lieu de le renseigner, 
de le détourner de sa route et peut-être de causer sa 
perte, sous prétexte de lui indiquer la direction à 
suivre. 

Dès iS-i5, la Commission des phares, adoptant les 
idées de Fresnel, dressait le programme des travaux 
à exécuter pour éclairer totalement le littoral de la 
France. Des phares de premier ordre, alternativement 
fixes et à éclipses (les feux à éclipses offrant eux-mêmes 
deux caractères distincts), donneront connaissance de 
la côte aux navires venant du large. Leur espacement 
sera tel, eu égard aux portées lumineuses, qu'on ne 
■ puisse en temps moyen (c'est-à-dire avec une atmos- 
phère de transparence moyenne) ', approcher le rivage 
sans apercevoir au moins l'un d'eux. Il conviendra 

i. La transparence moyenne, sur une eûte déterminée, est celle 
au-dessus de laquelle se tient la transparence de l'atmosphère pen- 
dant la moitié ou ; plus exactement, pendant les cinquante-cinq 
centièmes de l'année. 



DIRECTION DES PHARES. i55 

d'ailleurs, pour qu'ils soient aptes comme phares de 
grand atterrage, à signaler la terre le plus au large 
possible, de les installer à la pointe des promontoires 
les plus avancés ou, le cas échéant, sur les îles du lit- 
toral. Des phares de second et de troisième ordre, 
portant des feux moins puissants, diversifiés entre eux 
et avec les feux de premier ordre, seront situés en ar- 
rière de ceux-ci et donneront des repères pour guider 
les navires dans les golfes, les estuaires et les passes, 
où ils s'engagent en approchant de la terre. Enfin 
des fanaux, feux de quatrième ordre, marqueront les 
entrées des ports et jalonneront au besoin les direc- 
tions à suivre pour atterrir sans danger. 

Pour réaliser ce programme sur les côtes de France 
(la Corse non comprise), 49 phares des trois premiers 
ordres — sans parler des fanaux — furent jugés 
nécessaires. Il en existait 16; 33 restaient donc à 
créer. A la même date, le phare de Cordouan pos- 
sédait seul un appareil lenticulaire. On se mit acti- 
vement à l'œuvre; à 'la période d'invention succéda 
celle de construction. Mais, à mesure qu'on s'avança 
dans celle-ci, le programme primitif s'élargit. Ce pro- 
gramme, à vrai dire, était un minimum. Il ne répon- 
dait guère qu'aux besoins de la grande navigation. 
Sur certaines côtes dépourvues d'abris, la distance des 
feux était excessive; ainsi l'espacement des phares de 
Cordouan et de Biarritz était de 42 lieues, alors que 
la somme de leurs portées lumineuses moyennes attei- 
gnait seulement 20 lieues. Sur d'autres points, la 
distance entre deux feux consécutifs du premier ordre 



V 



156 M. REYNAUD, INGÉNIEUR. 

surpassait un peu la somme des portées moyennes. 
Ailleurs elle égalait presque cette somme. Dans ce 
dernier cas, les champs d'éclairage se rejoignent à 
peine; ils cessent de se rejoindre pour peu que l'atmo- 
sphère devienne brumeuse; et le navire, qui viendrait 
alors à passer dans l'intervalle qu'ils laissent entre eux 
pourrait rencontrer la terre sans être prévenu par 
aucun signal. Il en serait de même, à plus forte rai- 
son, entre des feux plus espacés. 

Il importait donc de rapprocher et de multiplier les 
phares. Un progrès considérable eût été de réduire 
assez leurs distances pour obtenir l'éclairage continu 
du littoral, non plus seulement en temps moyen, mais 
jusque par les temps dits brumeux, c'est-à-dire, sur 
les côtes de la Manche et de l'Océan, pendant les 
neuf dixièmes de l'année. Alors aussi, la. zone d'éclai- 
rage devenant plus uniformément large, serait mieux 
apte à annoncer de partout la terre à grande dis- 
tance. En outre, le navigateur aurait plus souvent 
l'occasion d'apercevoir deux feux à la fois, ce qui, par 
un ciel couvert, lui donne la ressource de repérer exac- 
tement sa position. 

Dès 1846, époque à laquelle M. Reynaud prit en 
mains la direction des phares, le programme primi- 
tif, celui de 1825, se trouvait réalisé. En effet, ce 
programme comportait 49 phares, et il en existait, 
en 1846, 5i sur les côtes de France. La tâche de 
M. Reynaud et de ses collaborateurs, relativement à 
l'éclairage du littoral, fut : de combler les lacunes, de 
remédier aux insuffisances ; de renforcer beaucoup 



DIRECTION l.)I-.S PlIARliS. 



157 



la seconde ligne de feux, située en arrière des phares 
de premier ordre; de quadrupler le nombre des 
fanaux, surtout au profit des ports secondaires; 
d'épaissir et de régulariser ainsi la zone lumineuse, 
au point de la rendre, sur la plus grande partie du lit- 
toral, et particulièrement sur les côtes fréquentées, 
protectrice sans interruption pendant presque toute 
l'année; enfin d'améliorer l'éclairage maritime de la 
Corse et de créer celui de l'Algérie. 

Pour multiplier les feux, il était indispensable de 
varier davantage leurs apparences. Fresnel avait ima- 
giné quatre types optiques : feu fixe, feu à. éclipses 
avec éclats de minute en minute, feu à éclipses avec 
éclats de trente en trente secondes, feu scintillant. Ce 
nombre fut doublé par de nouvelles combinaisons de 
lentilles, d'anneaux et d'écrans. Aux anciens types 
s'ajoutèrent les suivants : feu à éclipses avec éclats 
de vingt en vingt secondes, feu fixe varié par des 
éclats, feu alternativement fixe et scintillant, feu cli- 
gnotant. En outre, la coloration totale ou partielle 
des feux, obtenue par l'emploi de verres colorés, per- 
mit de multiplier les signaux en diversifiant l'aspect 
de chaque type. On quadrupla ainsi le nombre des 
caractères primitifs, en sorte qu'il y eut tout à la fois 
progrès dans le nombre des phares, porté au double, 
et dans la sûreté de leurs informations, données par 
seize espèces de feux au lieu de quatre. Des combi- 
naisons plus variées entre les caractères des feux aper- 
çus successivement ou simultanément désignèrent avec 
plus de certitude les diverses parties du 



KBBBBBtSa 



a littoral. 

aamÊ M 



IS8 M. REYNAUD, INGENIEUR. 

Les verres de couleur absorbent beaucoup de lu- 
mière : aussi la Commission des phares en avait-elle 
d'abord proscrit l'usage, qu'elle n'admit ensuite, et 
encore par exception, que pour les feux de port, 
quand il faut les distinguer des réverbères. Mais elle 
se ravisa sur le témoignage d'expériences instituées 
au Dépôt des phares, à la suite d'une observation 
faite en 1S57 par M. Reynaud. Se trouvant en mer, 
lors d'une tournée d'inspection, il fut frappé de l'éclat 
que présentaient de petits feux rouges vus de loin. 
L'étude méthodique du phénomène ayant montré 
que l'éclat de la lumière rouge se conserve mieux 
à distance que celui de la blanche (le contraire a 
lieu pour les autres colorations), la lumière rouge 
se trouva naturellement désignée pour concourir à 
l'éclairage des côtes. Elle y est maintenant fort em- 
ployée, et l'on en use même dans les phares de pre- 
mier ordre 1 . On se sert aussi de la lumière verte, 
mais seulement pour des feux secondaires, le plus 
souvent pour des feux de port. 

D'autres perfectionnements furent apportés aux 
procédés d'éclairage. Les éclats des appareils lenticu- 
laires avaient trop peu de durée. Fresnel, qui reconnut 
ce défaut, sut aussi trouver en principe le moyen d'y 
porter remède ; mais le procédé que les ressources du 
temps lui permirent d'employer s'est trouvé inefficace. 
La solution du problème, appliquée pour la pre- 
mière fois, en t852, à un phare du premier ordre, 



DIRECTION DES PHARES. i5a 

consiste à user de panneaux catadioptriques supé- 
rieurs, faisant un angle de quatre degrés avec les 
panneaux dioptriques. La durée des éclats se trouve 
par là suffisamment augmentée'. 

A l'huile de colza, anciennement employée, fut 
substituée l'huile minérale, d'abord, depuis 1 865, 
dans les lampes à une mèche, puis dans quelques 
appareils du troisième ordre, enfin, à partir de 1873, 
dans tous les phares 1 . Le nouveau combustible, 
connu sous le nom de paraffine d'Ecosse, se tirait 
d'abord de l'étranger; mais, dès 1876, l'huile de 
schiste était livrée par des fabriques françaises. On 
use à présent de pétroles d'Amérique raffinés en 
France. L'emploi de l'huile minérale procure une 
économie considérable, qu'on a employée en partie 

1. En demandant au ministre d'approuver cette solution, 
II. Reynaud e:i rapporta'',, dans l<:5 tcrTcî suivants, 1 
Fresnel : • Je dois vous Faite remarquer, Monsieur 1 
« avant d'entrer dans plus de détails, qu'il n'y a rien c 
« ni dans la disposition générale que je viens d'indiquer, ni dans 
• l'idée d'employer les anneaux ^;i:aJio^tnques pour réunir les 
« rayons lumineux en l.-.iiceaux a la manière des lentilles annu- 
« labres. Cette idée appartient à l'illustre inventeur du système 

■ lenticulaire, et H l'appliqua aux petits appareils destinés à l'éclai- 
« rage du canal Saint-Martin. Ainsi nous ne. nous présentons nulle- 

■ ment comme inventeurs; ce que nous proposons d'établir aujour- 

■ d'fiui était évidemment dans les intentions de l'homme auquel 
» l'humanité est redevable des immenses améliorations successive- 

- ment introduites dans notre éclairage maritime. Le seul mérite 
» que puissent revendiquer les ingénieurs du service des phares 

■ est celui d'avoir fidèlement suivi la voie qui leur était tracée et 

- su tirer parti des progrès de la fabrication. Je m'estime heureux 

■ d'ailleurs de pouvoir étayer d'une autorité imposante la proposi- 

■ tion que j'ai l'honneur de vous soumettre. ■ 

i. L. Reynaud. Application de l'huile minérale j l'éclairage des 
phares. Note parue dans les Annales des ponts et chaussées, 
année 1873. 



Il 



160 M. REYNAUD, INGENIEUR. 

à augmenter, dans l'intérêt de la navigation, l'in- 
tensité lumineuse des appareils. Celle-ci dépend du 
nombre des mèches concentriques. Les becs les 
plus forts avaient primitivement quatre mèches. En 
1873 fut adopté le bec à cinq mèches, ce qui éieva 
d'un degré la puissance des appareils des divers ordres 
et porta leur nombre de quatre à cinq '. En même 
temps l'on simplifia les types en décidant que les 
mèches de même rang à partir du centre auraient 
désormais, dans tous les becs, le même diamètre. 
En définitive, ce nouveau système d'éclairage, inau- 
guré en France, y a procuré tout à la fois un accrois- 
sement d'intensité lumineuse de 45 pour 100 et une 
économie de 32 pour 100. Aussi l'a-t-on vite adopté 
dans les autres pays. 

Dès i863, la lumière électrique était appliquée, 
à titre d'essai, à l'un des phares à feu fixe de la Hève. 
A la fin de r865, on l'appliquait au second de ces 
phares. Par ce moyen, l'intensité lumineuse est extrê- 
mement augmentée. Elle passe, pour un feu fixe de 
premier ordre, de la valeur de 878 becs Carcel à 
celle de 4500 becs, et la portée s'élève, en temps 
moyen, de 3g à 5o kilomètres. Avec un appareil à 
éclipses de 3o en 3o secondes, cette portée atteint 
i3o kilomètres en temps clair. Malgré l'excellent 
régulateur adopté pour les phares, la lumière élec- 
trique varie d'intensité entre des limites trop étendues. 



1. Il existe même un bec il six moches; mais il n'est employé que 
dans des cas exceptionnels. 



DIRECTION DES PHARES. loi 

Cependant, telle qu'elle est, on l'emploie de plus en 
plus à l'éclairage maritime; bientôt, sans doute, elle 
illuminera tout le littoral français. 

En même temps que s'accomplissaient ces progrès, 
on étudiait, à l'aide de nombreuses expériences faites 
au Dépôt des phares, d'importantes questions d'op- 
tique qu'il n'avait pas été nécessaire d'approfondir 
pour donner une première satisfaction aux besoins 
des navigateurs. On déterminait la portée lumineuse, 
suivant l'état de l'atmosphère, d'un foyer d'une in- 
tensité connue. On se rendait compte du degré de 
précision donné, pour une direction à suivre, par 
l'alignement de deux feux vus l'un au-dessus de 
l'autre. Des formules et des tables exprimaient les 
résultats de ces recherches. 

On s'efforçait aussi d'accroître la puissance des 
signaux sonores destinés à suppléer à l'insuffisance, 
en temps de brume, des signaux lumineux. Des trom- 
pettes marines, actionnées par la vapeur, étaient in- 
stallées dans les phares où leurs avertissements pou- 
vaient rendre le plus de services. 

Enfin des signaux de jour et de nuit étaient placés 
à l'entrée des principaux ports à marée, précédés de 
passes peu profondes, pour faire connaître, à toute 
heure, aux navires venant du large, le tirant d'eau 
dont ils pouvaient disposer. 

Telles sont, dans leurs traits essentiels, les amé- 
liorations et les innovations apportées, sous la direc- 
tion de M. Reynaud, dans l'établissement des appa- 
reils de l'éclairage maritime et dans celui des signaux 



I6a M. REYNAUD, INGENIEUR. 

auxiliaires'. En définitive, si Fresnel, ayant constitué 
de toutes pièces, avec une sûreté et une promptitude 
extraordinaires, tout ce qu'il y a d'essentiel dans les 
méthodes de l'éclairage maritime, n'a laissé à ses suc- 
cesseurs qu'un champ d'études relativement restreint, 
ceux-ci ont eu le mérite de compléter les recherches 
théoriques et expérimentales qui intéressent ce sujet 
et de mettre à profit sans délai les découvertes et les 
nouveaux procédés industriels qui pouvaient amener 
des perfectionnements. En maintenant, sous ce rap- 
port, la France au premier rang, ils ont fait tout le 
possible. C'est à M. Reynaud qu'en revient l'honneur 
pour la plus grande part. 

Plus important encore a été son rôle dans la con- 
struction des édifices des phares. Là, son nom vient 
en tête de ceux des ingénieurs français et l'un des 
premiers parmi ceux des ingénieurs de toute nation. 
Il s'était plus personnellement réservé cette branche 
du service, à laquelle ses études d'architecture et ses 
travaux de Bréhat l'avaient particulièrement préparé. 
Les ingénieurs des départements du littoral furent ses 
collaborateurs. Ce n'est qu'à la fin de sa carrière, en 
1874, qu'il s'adjoignit, pour la tâche spéciale des 



1. Elles ont été préparies et réalisées avec la collaboration de 
MM. les ingénieurs Degrand et E. Allard, attachés successivement 
au service central des pliures, avec l'assistance du MM. les conduc- 
teurs Ligncau et Dénéchaux et avec le concours de MM. Sautter, 
Lemonnier et Cie, Henry-Lepaute, Barbier et Fenestre, construc- 
teurs de phares à Paris. Cette branche d'industrie, née de la dé- 
couverte de Fresnel, fut d'abord exclusivement française. Ce n'est 
qu'à partir de i853 qu'elle S'est propagée a l'étranger, en Angle- 
terre d'abord, et plus récemment en Autriche. 



DIRECTION DES PHARES. i63 

tournées d'inspection et de la conduite du service 
extérieur, M. l'ingénieur en chef Leferme, aujour- 
d'hui directeur des phares. 

L'érection de la tour de Bréhat a fait époque dans 
l'histoire de la construction des phares. Cette tour est 
fondée, à4 m ,5o au-dessous du niveau des plus hautes 
mers, sur un plateau de porphyre d'environ 5oo mè- 
tres de diamètre, éloigné de 5 kilomètres de la terre 
la plus voisine ; les courants de marée y atteignent 
une vitesse de huit nœuds. Déjà l'on avait établi des 
phares dans des conditions analogues. Ceux d'Edy- 
stone et de Bell-Rock, bâtis en Angleterre, le premier 
à partir de 17^9', le second à partir de 1807, étaient 
à juste titre devenus célèbres; mais les ingénieurs 
chargés de les construire avaient eu recours à des 
appareils très compliqués. Ils avaient cru devoir, 
pour résister à l'action de la mer durant les travaux, 
enchevêtrer les pierres de taille les unes avec les 
autres par des coupes à redans, non seulement dans 
la même assise, mais encore d'une assise à la précé- 
dente, de manière à assurer la fixité de chaque bloc, 
en le rendant, sitôt posé, solidaire de la masse déjà 
construite. II en était résulté des dépenses très consi- 
dérables. Ainsi le phare de Bell-Rock, établi sur un 
point où la vitesse des courants de marée n'atteint 
pas trois nœuds, dont le pied n'est recouvert, dans 
les plus hautes marées, que de 3 n ',6o d'eau, et dont 
la plate-forme ne domine le rocher que de 28 u ',20, 
J. On vient de reconstruire le phare d'Eciystone. Les travaux, 



i6.| M. REYNAUD, INGENIEUR. 

est revenu au prix de i 3go ooo francs. Dans des 
conditions plus difficiles et avec une hauteur de 
45" 1 ,4o, le phare des Héaux de Bréhat n'a coûté que 
53 1 ooo francs. Sa dépense, proportion gardée, a 
été pour le moins trois fois moindre 1 . 

Voilà certes un magnifique résultat, tant au point 
de vue de l'avantage économique qu'à celui des pro- 
cédés techniques qui ont permis de l'obtenir. Il fait 
d'autant plus honneur à M. Reynaud que celui-ci 
débutait par cette œuvre et que, à ce titre, il eût été 
plus excusable de suivre les errements de ses prédé- 

i. Deux phares, noyés à leur base par les hautes mers, existaient 
sur les cotes de France antérieurement à celui de Bréhat. Le plus 
ancien, le phare de Cordouan, bâti par Louis de Fois de i58.-f a 
1610, paraît avoir été construit sur les fondations d'une tour plus 
ancienne, probablement érigée à l'époque où le rocher, encore re- 
couvert de terre, formait une lie. — Les travaux publics de la 
France, t. V. Phares et balises, par M. E. Allard, p. 27 et suiv. 
— Voir aussi l'intéressante brochure écrite par M. l'architecte 
Teulére : Notice sur le phare de Cordouan. Bordeaux, 1884. — Le 
phare du Four du Croisic (Loire-Inférieure), bâti de 1819 à 1821 par 
MM. les ingénieurs Rapatel et PlanLier, restauré et exhatissé de 
1842 à 1847 par MM. les ingénieurs Cabrol, de la Gourncrie et 
Degrand, restauré de nouveau à son pied en itiôo, consiste en une 
tour circulaire de 28 mètres d'élévation, noyée sur 4 mètres par les 
hautes mers. La hauteur primitive était de 17»", 60. Les pierres de 
taille, en granit, sont reliées ensemble à l'aide, soît de clefs en 
pierre, soit de crampons en fer. La partie centrale est construite 
en maçonnerie de remplissage, composée de gros moellons et de 
■ mortiers faits avec ciment et mâchefer », dont on avait reconnu la 
supériorité sur le mortier ordinaire. Un brick, mouillé le plus près 
possible du chantier, servait en môme temps de magasin et de lo- 
gement pour les ouvriers. Les matériau* étaient amenés à haute 
mer par des chaloupes, qui les laissaient couler sur le rocher au- 
près du phare; on les reprenait à mer basse pour les employer. Les 
difficultés furent d'ailleurs bien moindres qu'à Bréhat, tant à cause 
de la moindre violence des courants, dont la vitesse ne dépasse 
pas, au Four, quatre nœuds et demi, qu'à raison de l'absence com- 
plète d'ecueils entre cette roche et le port du Croisic. 



DIRECTION DES PHARES. i65 

cesseurs, en se couvrant de leur autorité, afin de 
courir moins de risques dans l'exécution d'un ou- 
vrage aussi important. Mais il ne craignait pas la 
responsabilité et il était trop consciencieux pour ne 
pas se préoccuper avant tout de l'intérêt public. Et 
le parti qu'il sut adopter en cette circonstance annon- 
çait bien, déjà, les qualités d'initiative et de juge- 
ment, les facultés d'organisateur et d'administrateur, 
qu'il a montrées si hautement plus tard dans les fonc- 
tions auxquelles il fut appelé. 

Le principe qui a guidé M. Reynaud dans le choix 
d'une méthode pour la construction du tronc inférieur 
de la tour de Bréhat a été d'arriver au but le plus 
simplement et le plus économiquement possible, « en 
« acceptant les avaries qu'il paraissait plus oné- 
« reux de prévenir que de réparer ». Chaque assise 
circulaire a été divisée en un certain nombre de sec- 
teurs tronqués, autrement dit de grands claveaux, et 
chacun de ceux-ci a été rattaché à la construction in- 
férieure par quatre dés en granit, encastrés dans 
l'une et l'autre assise et placés aux quatre angles. Au 
moyen de ces points fixes et des liaisons établies de 
l'une à l'autre des pierres qui occupent leurs inter- 
valles, la bordure du claveau était solidement assu- 
jettie quand sa pose était complète. Le remplissage 
intérieur n'exigeait point d'artifices de construction; 
il a même, comme celui du noyau central, qui est 
plein à la base de la tour, été formé de maçonnerie 
de blocage dans les premières assises, qu'il était né- 
cessaire de poser rapidement, et où ce remplissage 



II 






166 M. REYNAUD, INGENIEUR. 

présentait une surface assez étendue. Grâce à ces dis- 
positions, il n'y a jamais eu d'avarie quand on a pu 
meure en place un claveau tout entier avant le retour 
de la mer, ce à quoi l'on parvenait habituellement;, 
il en a été de même lorsqu'on a dû quitter le travail 
sans avoir posé d'autres pierres que celles du pare- 
ment, par lesquelles on débutait toujours, et qui, 
taillées en forme de coins et pourvues de crossettes, 
se maintenaient l'une par l'autre, dans le sens trans- 
versal, entre les dés qui les assujettissaient aux extré- 
mités de Tare embrassé par le claveau '. 

11 n'y a point à revenir ici sur les informations 
données précédemment (p. 26) sur la préparation du 
projet et la marche générale des travaux, ni sur les 
péripéties de l'installation du chantier en i836. Il 
suffira de compléter brièvement ces renseignements. 
Les pierres de taille, toutes en granit gris, étaient 
préparées dans l'île de Bréhat, à dix kilomètres du 
rocher des Héaux; on essayait chaque assise sur 
une plate-forme avant d'en embarquer les fragments. 
Une grue de débarquement, un petit chemin de fer, 
une autre grue et des moufles, fixées sur la tour, 
transportaient rapidement les pierres du bateau qui 
les avait amenées jusqu'au lieu d'emploi. Les ouvriers 
étaient logés sur la roche même, dans une baraque 
en charpente, installée, à quatre mètres au-dessus du 

1. ■ Eq somme, d'après les comptes, il n'y a pas eu, en tout, 
■ plus de douze pierres de perdues. • Magasin pittoresque, 
tome XIII. Sept. 18^5, p. 29g. — Aucune pierre de taille ne pesé 
moins de 1000 kilogrammes; plusieurs pestnt jusqu'à 35oo kilo- 
grammes. 



DIRECTION DES PHARES. 107 

niveau des plus hautes mers, entre deux aiguilles de 
porphyre, dont on avait solidement remblayé l'inter- 
valle'. « C'est de ce bâtiment provisoire qu'ils par- 
« taient chaque jour, au nombre de soixante environ, 
« pour se rendre au travail, dès que la mer laissait 
« à découvert la surface du rocher, et c'est là qu'ils 
« trouvaient un refuge quand la cloche d'alarme 
« annonçait le retour du flot. Des mesures avaient 
h été prises pour que les logements (qui étaient extrê- 
" mement exigus) fussent tenus avec la plus grande 
« propreté, et pour que le service des vivres ne lais- 
o sût rien à désirer. Aussi la santé des ouvriers a- 
" t-elle été constamment bonne, quoiqu'ils ne se ren- 
« dissent à terre qu'une fois par mois et pour un 
« jour seulement 3 . » Tout avait été organisé, comme 
on le voit, avec la prévoyance la mieux avisée pour 
élever l'édifice dans les meilleures conditions de célé- 
rité et d'économie. 

La tour mesure 4 m ,20 de diamètre intérieur et 
45 ni ,4° d'élévation jusqu'à la plate-forme qui porte le 



t. Le Magasin /•illorc.ï.jKe :i public en noiit îîip, sous le titre: 
Deux visîles au /■tiare de Brêhat, et en septembre de la même année, 
sous le titre : Construction du phare de Brêhat, deux articles très 
intéressants et très complets, illustrés par de nombreux dessins 
qui représentent, outre la vue d'ensemble du phare et les détails 
re, la disposition des principaux chantiers pendant 
i les logements des ouvriers, la vérification des 
pierres d'une assise, le chantier pendant la construction du massif 
plein de la tour, etc. Un article antérieur [juillet i3^5) avait exposé 
les principes de l'éclairage maritime et leur application à l'éclai- 
rage des côtes de France. 

i. L. Reynaud. Mémoire sur l'éclairage cl le balisage des côtes 
de Fiance. Paris, 1864, p. 177. 



II 



160 M. REYNAUD, INGENIEUR. 

piédestal de la lanterne. Elle se divise en deux parties 
sur la hauteur par un brusque rétrécissement du dia- 
mètre extérieur. Le soubassement, haut de 18 mètres, 
plus large, plus massif, construit avec une grande 
solidité, résiste au choc des vagues. Il est en maçon- 
nerie pleine jusqu'à un mètre au-dessus du niveau des 
plus hautes mers, et sa paroi s'évase suivant une cour- 
bure concave, afin d'élargir et de mieux fixer l'assiette 
de l'édifice; le diamètre extérieur y varie, de bas en 
haut, de i3 u, ,70 à S'^Ôo. Ce soubassement se ter- 
mine par un vigoureux bandeau, d'un encorbelle- 
ment prononcé, et par un solide parapet qui ceint 
le chemin de ronde existant à la rencontre des deux 
parties de la tour. 

Le tronçon supérieur, haut de 27'", 40, n'ayant rien 
à craindre de la mer, est établi suivant les propor- 
tions qu'on donnerait à une tour de même hauteur, 
bâtie en terre ferme. L'épaisseur du mur y décroît, 
de la base au sommet, depuis [™,3o jusqu'à o n ',85 ; 
les pierres y sont appareillées sans précaution parti- 
culière. Le couronnement se compose d'une robuste 
corniche à consoles, d'une forte saillie, surmontée 
d'une balustrade moins massive et plus ornée que 
celle du soubassement. 

L'intérieur de l'édifice contient huit étages, séparés 
par des voûtes légères. Les deux premiers, logés dans 
le soubassement, au-dessus de l'entrée, servent de 
magasins; viennent ensuite : la cuisine, trois cham- 
bres de gardiens, la chambre des ingénieurs et la 
chambre de service, d'où l'on ^parvient à la chambre 



DIRECTION DES PHARES. 



169 



de la lanterne, établie sur la plate-forme. La porte 
d'entrée est ouverte au sud, à l'abri des vents régnants, 
à un mètre au-dessus du niveau des plus hautes 
mers ; on y accède par une échelle en bronze logée 
dans une enclave. Un étroit escalier circulaire à 
noyau plein, en partie encastré dans l'épaisseur du 
mur, fait communiquer les étages entre eux et avec 
la porte. 

Telles sont les principales dispositions du phare des 
Héaux de Bréhat. Commandées, sauf quelques for- 
mes décoratives — celles des corniches et des para- 
pets — par les exigences, très sûrement appréciées, 
de la fonction et de la situation, il semble, tant l'as- 
pect de l'édifice est satisfaisant, qu'on les ait déter- 
minées par la condition de plaire aux yeux. Les deux 
parties de la tour sont, l'une par rapport à l'autre, 
dans de bonnes proportions de hauteur et de lar- 
geur ; elles se lient bien ensemble et se couronnent 
avec élégance et fermeté. De plus, le monument s'har- 
monise avec le site. Soit que, à haute mer, le phare 
surgisse des flots, soit que, à basse mer, il apparaisse 
dressé sur son socle de porphyre, dans son cadre 
sauvage et grandiose, grâce à la vigueur et à la sim- 
plicité de ses formes, il produit un effet imposant. 
Ce fut un beau début à la carrière de son auteur. En 
créant cet ouvrage magistral, M. Reynaud composait 
en quelque sorte la préface de la grande œuvre qu'il 
accomplit ensuite pendant son long et fécond dîrec- 
torat. 

La Commission des phares répugnait auparavant 






170 M. REYNAUD, INGENIEUR. 

à proposer la construction de phares sur des écueiis 
couverts par la mer. Le succès obtenu à Bréhat la con- 
vertit à d'autres idées. Le phare des Héaux fit de suite 
école. Dès 1842, deux ans après sa mise en activité, 
on allumait le feu de La-Pointe-de-Chauveau, établi 
sur une tour tronc-conique, fondée à 5 mètres au-des- 
sous des plus hautes mers, sur les roches de la pointe 
sud-est de l'île de Ré 1 . Plus tard, devenu directeur du 
service, M. Reynaud faisait construire dans des con- 
ditions analogues les phares du Haut-Banc-du-Nord 
(Charente-Inférieure), du Sénéquet (Manche), des Bar- 
ges-d'Olonne (Vendée), de La-Banche (Loire-Infé- 
rieure), du Grand- Jardin et de La-Pierre-de-Herpin 
(llle-et- Vilaine) ". Ces édifices, qui portent des feux 
de deuxième ou de troisième ordre, sont moins im- 
portants que le phare de Bréhat ; le plus élevé d'entre 
eux ne mesure pas trente mètres. Aussi la tour y 
monte-t-elle d'un jet, sans ressaut intermédiaire. Elle 



1. Le phare de La -Pointc-de- Chauve au a été bâli de 18J9 à 18^1 
par M. l'ingénieur Garnier, sous la direction de MM. les ingénieurs 
en chef Lescure-Bellerivc, puis Potel. 

2. Le phare du Haut-Banc-du-Nord, bâli de i(li|g a i8S3 par 
M. l'ingénieur Legros, sous la direction de MM. les ingénieurs en 
chef Job de Soulangy, puis Leclcrc. — Le phare du Sénéquet, bâti 
de i856 à 1860 par M. l'ingénieur Deshtndcs. — Le phare des 
Barges-d'Olonne, bâti de ]857 â 1861 par MM. les ingénieurs Le- 
gros, puis Marin, sous la direction de M. l'ingénieur en chef Fo- 
restier. — Le phare de La-Banche, bâti de 1861 à i865 par M. l'in- 
génieur Leferme, sous la direction de M. l'ingénieur en chef Cha- 
toney. — Le phare du Grand-Jardin, bâti de i865 à 1867 par 
M. l'ingénieur Floucaud de Fourcroy, sous la direction de M. l'in- 
génieur en chef Botton. — Le phare de La-Pierre-dc-IIcrpin, bâti 
de 1877 à 1883 par MM. les ingénieurs Bclley, puis Robert, sous la 
direction de M. l'ingénieur en chef Mengiu. 



DIRECTION DES PHARES. I?l 

s'élargit au pied, comme celle de Bréhat, suivant un 
profil concave. Le couronnement consiste en une vi- 
goureuse corniche, surmontée de la balustrade qui 
entoure la plate-forme. 

Ces phares sont bâtis selon les principes appliqués 
dans l'édifice qui leur a servi de type. Cependant il 
y a eu parfois quelques différences dans les procédés 
de fondation. Ainsi le phare du Haut-Banc-du-Nord 
est assis sur un socle formé d'un caisson métallique 
à claire-voie, qu'on a rempli avec du béton et de la 
maçonnerie de blocage. Mais ce socle est revêtu en 
pierres de taille, et la tour qui le surmonte est elle- 
même, comme celle de Bréhat, presque toute en 
pierres de taille. Ce système de construction est celui 
qui a donné jusqu'ici le plus de garanties de solidité 
et de durée. Le granit de bonne qualité, employé en 
blocs volumineux, exactement joints l'un avec l'au- 
tre, et déplus dressés en tour ronde, forme la meil- 
leure protection des maçonneries battues par la mer'. 

Mais il est des cas dans lesquels cette méthode de 
bâtir devient impraticable. On ne pourrait point 
l'appliquer sur une tête de roche découvrant très peu, 
même en vive eau d'équinoxe, et située au large 
dans une mer très agitée. Telles furent cependant les 
circonstances dans lesquelles on entreprit la construc- 
tion du phare d'Ar-men. 

Le massif granitique de la presqu'île bretonne se 



!. Toutefois, à raison des difficultés do la construction et pour 
aller plus vite, M. l'ingénieur Leferme a substitué, au phare de La- 
Bancke, le moellon piqué a la pierre de taille. 



II 



172 M. REYNAUD, INGENIEUR. 

prolonge au delà de l'île de Sein par une crête hérissée 
d'éeueils, dite Chaussée de Sein, devant laquelle pas- 
sent les navires venant de la Manche et se dirigeant 
au sud et ceux qui suivent la route inverse. Ces 
écueils, très dangereux, très redoutés des navigateurs, 
ont d'autant plus besoin d'être signalés qu'ils sont 
en grande partie sous-marins. Les phares de pre- 
mier ordre du Bec-du-raz et de l'Ilc-de-Sein indi- 
quent, il est vrai, par leur alignement, la direction de 
la chaussée; mais les dangers de celle-ci se prolon- 
gent, à partir de l'île, sur i5,4 kilomètres de lon- 
gueur, c'est-à-dire bien au delà de la portée des feux, 
lorsque, comme il arrive trop souvent à la pointe du 
Finistère, la côte est couverte de brouillard. Il y avait 
donc un intérêt capital pour la navigation à ce que 
l'extrémité de la chaussée fût signalée par un phare 
construit sur l'un des récifs les plus avancés au large- 
La roche d'Ar-men, située à 5,7 kilomètres de la 
Roche-occidentale, le dernier écueil sous-marin dont 
il v ait à tenir compte, fut choisie pour porter ce 
phare. 

L'entreprise était extraordinai rement difficile, plus 
ardue qu'aucune de celles du même genre qu'on eût 
tentées jusqu'alors. Aux basses mers d'équinoxe, 
avec 7 m ,So d'amplitude de marée, la roche n'émerge 
que de i n, ,5o. Sa tête, de forme irrégulière, composée 
d'un gneiss assez dur, mais crevassé, fissuré, offre 
juste assez d'étendue pour contenir un cercle de sept 
à huit mètres de diamètre ; et, presque tout autour 
de l'étroit plateau, le roc s'enfonce à pic. Par les 



DIRECTION DES PHARES. I?3 

temps les plus calmes, sous l'influence des courants, 
dont la vitesse est extraordinaire, la mer, pendant les 
rares et courtes émersions de cet écueil, s'y brise avec 
violence. De 1860 à 1866 aucun ingénieur n'était 
parvenu à l'accoster ; tout au plus avait-on pu l'ap- 
procher à quelques mètres. Dans ces conditions, on 
ne pouvait songer à mettre en œuvre ni pierres de 
taille, ni caisson en tôle. Les amener eût été bien dif- 
ficile; en tout cas, la lame les eût balayés avant 
qu'ils fussent consolidés et liés à la roche. 

Mais on avait fait depuis peu F épreuve d'un nou- 
veau système de construction à la mer, celui des mas- 
sifs en moellons bruts et mortiers de ciment. Introduit 
à la suite des découvertes de Vicat, qui vulgarisèrent 
la fabrication et l'emploi des ciments, ce procédé avait 
déjà permis de bâtir, sur bien des écueils noyés à 
haute mer, des tourelles indicatives. A peine était-il 
sanctionné par une expérience de quelques années, 
M. Reynaud proposa de l'appliquer à la construction 
du phare. d'Ar-men. Après six années d'études préli- 
minaires, le travail fut décidé en novembre 1866 '. A 
raison de l'exiguïté de son assiette, l'édifice dut con- 
sister en une tour de 7 m ,2o de diamètre à la base, cy- 
lindrique et pleine sur 8'", 00 environ d'élévation, con- 
tinuée avec un léger fruit sur le reste de la hauteur. 
La configuration de la roche permit en outre d'éta- 






1. M. l'ingénieur hydrographe Ploix, envoyé s 
en cette mémo année, conciu, dans les termes s 
d'une construction sur Ar-nien : • C'est une œuvre e 

■ difficile, presque impossible, mais peut-être faut-il tenter l'impossi- 

■ ble, eu égard à l'importance capitale de l'éclairage de la chaussée. - 



174 M. REYNAUD, INGÉNIEUR. 

blir, dans la direction E.-N.-E. un petit oiôle de sept 
mètres de longueur, utile pour donner plus de masse 
au pied de la construction et pour faciliter l'accostage 
en procurant un peu d'abri. 

On commença par larder le sommet de la roche de 
trous de mine, afin d'y sceller des barres de fer, indis- 
pensables pour rendre la tour solidaire de son sup- 
port. Le seul forage des trous, exécuté à forfait par 
les pêcheurs de l'île de Sein, occupa deux; campagnes, 
celles de 1S67 et de i8(5S. Pendant la première, on ne 
put accoster la roche que sept fois et travailler huit 
heures en tout. Pendant la seconde, on obtint dix- 
huit heures de travail. Une soixantaine de trous de 
mine existaient alors. Durant la campagne très favo- 
rable de 1S69, on scella les barres de fer et l'on exé- 
cuta vingt-cinq mètres cubes de maçonnerie, qui ré- 
sistèrent bien aux tempêtes de l'hiver. Dès lors le plus 
difficile était fait, et même le succès était probable, 
l'achèvement du travail devenant une question de 
labeur, de temps et d'argent. Toutefois onze années 
furent encore nécessaires pour monter la tour jusqu'à 
la hauteur de 29™, 80 à laquelle on décida d'établir la 
plate-forme. L'allumage eut lieu le 3i août 1881. 

Il avait fallu bien des efforts pour atteindre ce ré- 
sultat. Le chantier d'approvisionnement et le centre 
d'opération étaient à l'île de Sein. C'est là que, pen- 
dant la belle saison, de mai à septembre, se tenaient 
prêts à partir, au gré des marées et de la mer, le con- 
ducteur chargé des travaux et les ouvriers sous ses 
ordres. L'ingénieur venait, de Brest, se joindre à eux. 



DIRECTION DES PHARES. i?5 

Embarquée sur la chaloupe à vapeur des ponts et 
chaussées, qui remorquait dans un chaland la provi- 
sion de matériaux: nécessaire, l'équipe, composée de 
travailleurs choisis, arrivait auprès de la roche au mo- 
ment où celle-ci commençait à découvrir; mais fré- 
quemment, quoique le temps fût beau et que la mer 
fût d'huile au départ, il fallait s'en retourner comme 
on était venu, sans avoir rien fait, tant les grandes 
ondes de l'Océan brisaient avec violence sur recueil. 
La mer se trouvait-elle, d'aventure, assez tranquille 
pour permettre de débarquer, vite on montait en ca- 
not, on abordait le roc et les ouvriers se mettaient 
fiévreusement au travail, maniant l'outil d'une main 
et, de l'autre, se cramponnant aux aspérités pour ré- 
sister aux lames qui déferlaient sur eux. Des ceintures 
de sauvetage les soutenaient sur l'eau quand la vague 
les avait entraînés; le canot les repêchait alors, quel- 
quefois à plus d'un kilomètre de distance, et les ra- 
menait à l'ouvrage. 

C'est au prix de ces fatigues et de ces périls que fut 
établie la base de l'édifice. Certes, il fallut des travail- 
leurs énergiques, aussi dévoués à leur tache que durs à 
la peine pour surmonter de pareilles difficultés. La Bre- 
tagne, mieux qu'aucune autre région, produit de tels 
hommes, et les procure même à bon marché, puisque 
le phare d'Ar-men, malgré la longueur des travaux, 
le temps perdu pendant les traversées, les voyages in- 
fructueux, les journées inutiles, n'a coûté, tout com- 
pris, que g3oooo francs. Mais il s'agissait de vaincre 
la mer, de lutter contre l'élément avec lequel pêcheurs 



176 



M. REYNAUD, INGÉNIEUR. 



et matelots sont aux prises toute la vie; et rien, plus 
que ce dangereux combat, n'excite et ne soutient le 
courage de ces braves gens. Ouvriers, conducteurs, 
ingénieurs, rivalisant de zèle, s'acharnèrent à l'envi 
au succès 1 . Nul cependant ne s'y intéressa plus pas- 
sionnément que le directeur du service. Il avait pris 
l'initiative de l'œuvre : il en suivit l'exécution, de près 
ou de loin, avec la plus vigilante sollicitude; il ne né- 
gligea rien pour bien choisir les chefs du personnel 
d'exécution et pour stimuler l'ardeur de tous les agents. 
Aussi n'est-ce faire tort à personne que de reconnaître 
en lui l'âme de l'entreprise et de lui en attribuer, pour 
la plus grande part, l'heureuse issue. S'il est mort 
avant que, pour le salut de bien des navires, on ait 
allumé le phare d'Ar-men, du moins a-t-il eu la sa- 
tisfaction de voir terminer l'œuvre dans sa partie 
essentielle. Ce beau travail a dignement couronné la 
carrière qu'avait si bien inaugurée la construction du 
phare de Bréhat. 

Si les phares baignés par la mer offrent, sous le 
rapport de la construction, beaucoup plus d'intérêt 
que les autres, ils sont en petit nombre par rapport à 
ces derniers. Toutefois, parmi ceux dont le pied s'élève 



i. Les travaux ont Été exécutés, sous ia direction de MM. les 
ingénieurs en chef Planchât, puis Fénoilx, par MM. les ingénieurs 
Joly, de 1867 a 1868; Cahen, de 1869 a 1874; Mengin-Lecreux, de 
187s a 1877, et de Miniac, depuis 1878. La surveillance des chan- 
tiers a été comice, en iijiVi et if'70, à !M. le conducteur principal 
Lacroix, et, depuis 1871, à M. le conducteur Probesteau, qui a mé- 
rité, par ses excellents services, d'être décoré le jour de l'allumage 
du phare. M. le sous-ingénieur Dênéchaux a tenu a honneur de 
monter lui-même l'appareil d'éclairage au mois d'août 1881. 



DIRECTION DES PHARES. i?ï 

au-dessus des plus hautes marées, il en est qui pré- 
sentent aussi de grandes difficultés d'établissement. Ce 
sont les phares installés sur des roches isolées en mer. 
L'abordage de ces roches est souvent difficile; il faut 
y transporter les ouvriers et les matériaux. Et puis, 
de tels édifices, outre qu'ils reçoivent parfois la poussée 
immédiate des vagues, sont exposés au choc des pa- 
quets de mer soulevés, lors des tempêtes, contre les 
parois de recueil. Cela oblige à les bâtir très solide- 
ment et à y renfermer les logements des gardiens, 
comme dans les phares placés sur des roches couvertes 
par le flot. Les deux phares du Four (Finistère) et des 
Triagoz (Côtes-du-Nord) ', le premier, à section cir- 
culaire, construit à deux mètres au-dessus des hautes 
marées, dans une rner extrêmement dangereuse 8 , le 
second, à section carrée, bâti sur une roche plus élevée, 
représentent bien cette catégorie d'édifices. Ce sont des 
tours massives, trapues, à pierres rustiquement bos- 
suées, à robustes corniches soutenues par de puissantes 
consoles. Dressées sur des roches abruptes et desti- 
nées à être vues de loin, on a traité leur architecture 

i. Le phare des Triagoz a été exécuté, de 1861 a 1864, par 
MM. Dujardin, ingénieur en chef, Pelatld, ingénieur, et Abgrall, 
conducteur. Celui du Four fut bâti, de 1869 a 1872, par MM. Plan- 
chat, ingénieur en chef, Fétioux. hiyéiiïeur, et lioniiloii, conducteur. 
- 2. En 1873, par un beau temps, une laine sourde faisait chavirer 
une chaloupe et noyait trois hommes au pied même du phare du 
Four. En 1876, encore par un beau temps, une lame sourde enleva 
et noya l'un des gardiens gui travaillai! sur la plate-forme d'entrée, 
a 4 mètres au-dessus du niveau de la mer. Par les gros temps de 
nord-ouest le phare disparait dans l'écume. En mars [876, la mer a 
brisé les vitrages de la lanterne, placés à plus de 28 mètres d'élé- 
vation, et les gardiens ont eu la plus grande peine a réparer l'avarie 
sans interrompre l'éclairage. 



I 



i 7 8 M. REYNAUD, INGÉNIEUR. 

avec la vigueur et la simplicité convenables pour 

produire de l'effet dans cette situation. 

Les phares établis en terre ferme sont construits plus 
légèrement. Leur hauteur dépend de la portée du feu 
et de l'élévation du sol au-dessus du niveau de la mer. 
Quand le terrain est très élevé, on se borne à donner 
à la tour la hauteur de douze à quinze mètres, recon- 
nue suffisante pour mettre les glaces à l'abri des pierres 
lancées par malveillance ou soulevées par l'ouragan. 
Ces petites tours reçoivent la forme carrée. 

Quand le terrain est bas, la tour devant monter 
d'autant plus haut qu'elle porte un feu plus puissant, 
plusieurs phares du premier ordre mesurera au delà 
de cinquante mètres d'élévation depuis le sol jusqu'au 
foyer de l'appareil, qui domine la plate-forme de 3'",6o. 
Ces grandes tours sont tantôt circulaires, tantôt octo- 
gonales. Elles sont cylindriques à l'intérieur, avec un 
diamètre d'au moins 3 m ,5o. L'épaisseur du mur varie 
d'environ i n, ,90 à la base à o ll ',go au sommet. La sta- 
bilité de l'édifice ne doit pas être seulement, comme 
celle d'une cheminée d'usine, déterminée en vue de la 
résistance au renversement par l'action du vent; i! 
faut de plus que les oscillations produites par cette 
action soient peu prononcées, et cela dans un intérêt 
de bonne conservation et de durée. La tour ne ren- 
ferme que l'escalier. Les logements des gardiens sont 
distribués dans un bâtiment, qui tantôt, comme au 
phare des Baleines (île de Ré) ', fait corps avec la base 

I. Construit <Ic 1849 ;i [853, par M. l'ingénieur Lcgros sous la 



DIRECTION DES PHARES. I?9 

du phare, et tantôt, comme au phare de Créach (île 
d'Ouessant '), est construit à part. On a soin de rendre 
ces logements indépendants les uns des autres ainsi 
que du phare, afin de prévenir autant que possible les 
querelles de ménage à. ménage, et de séparer, dans 
un intérêt de propreté et de bonne tenue, les pièces 
d'habitation des locaux affectés au service public. 

La décoration, toujours très simple, se borne, 
comme parti général, à montrer au dehors le rez- 
de-chaussée, contenant la porte et parfois un vesti- 
bule, et la chambre de service, établie tout en haut, 
sous la plate-forme. On donne ainsi à la haute tige du 
phare un soubassement et un couronnement propor- 
tionnés à son élévation. Le piédestal, plus ou moins 
élargi par des retraites successives,. est traité avec vi- 
gueur. Dans le couronnement, des pilastres occupent 
parfois la hauteur du dernier étage, entre la corniche 
ou le bandeau, qui marque le pied de cet étage, et 
l'entablement ou la corniche principale, surmonté 
d'une balustrade en encorbellement, qui couronne la 
tour. Des fenêtres sont ouvertes dans le fût, à la de- 
mande des spires de l'escalier. Ainsi sont décorés, 
entre autres, les phares des Baleines et de Calais* : le 
premier bâti sur une plage solitaire, dans l'île de Ré, 
est traité plus simplement; le second, élevé dans une 

direction de MM. les ingénieurs en chef Job de Sonlangy, puis 

i. Construit de [860 à i863, par M. l'ingénieur Rousseau sous la 
direction de M. l'ingénieur en chef Mai trot de Varennes. 

3. Construit de 1845 à 1848, par MM- les ingénieurs Werner, 
Charié et Leblanc. 



I» 



i8o M- REYNAUD, INGENIEUR. 

ville, à l'extrémité d'une promenade, est orné avec 
plus de recherche dans les formes et d'élégance dans 
les détails. 

Au reste, M. Reynaud a formulé, dans les termes 
suivants ', les principes qui l'ont guidé dans le choix 
des formes et dans la décoration des tours de phares : 
« Les phares ne sont pas des œuvres de luxe, ce sont 
« des édifices d'utilité publique, et il convient d'autant 
« mieux de leur conserver ce caractère, avec toute la 
« simplicité qu'il comporte, que la plupart d'entre eux 
« sont établis loin de tout centre de population. » 

« Nous avons dit, en effet, que les phares les plus 
« importants se placent aujourd'hui sur les principales 
« saillies du littoral. Or ces caps avancés terminent 
« habituellement les lignes de faîte qui séparent les di- 
« vers bassins du territoire, et là, point d'embou- 
ti chures de fleuves, point de plaines fertiles, peu de 
« facilités pour l'ouverture des voies de communica- 
« tion, rien = en un mot, de ce qui peut attirer un grand 
b nombre d'habitants. Presque tous les phares de pre- 
u rnier ordre se construisent donc loin des villes, 
« quelquefois dans des îles ou même sur des rochers 
« isolés en mer, et la plupart de nos ports n'ont que 
« de petites tourelles installées sur les musoirs des 
i. jetées. Il n'y a d'exception que pour les parties du 
« littoral qui se dirigent en ligne droite sur une grande 
« longueur, car les ports deviennent alors les points 
- les plus essentiels à signaler. Ainsi, sur quarante- 

l'éclairage et le balisage des côtes 



DIRECTION DES PHARES. t8i 

quatre phares de premier ordre allumés ou en cours 
d'exécution sur les côtes de France, la Corse non 
comprise, U'n'y en a que deux qui soient placés 
dans des villes, ceux de Dunkerque et de Calais. » 
« On s'attache aujourd'hui à donner pleine satis- 
faction aux convenances matérielles de l'édifice ; 
c'est le bon, c'est le vrai qu'on poursuit avant tout, 
! et l'on se fait une loi de se conformer scrupuleuse- 
ment aux prescriptions de cette économie intelli- 
; gente qui admet tout ce qui est utile, ne repousse 
: que le superflu et ménage les ressources afin de 
: pouvoir multiplier les bienfaits. Une distribution 
: judicieuse, des formes rationnelles, une grande 
i stabilité, une exécution parfaite, telles sont les con- 

• ditions jugées fondamentales. On est fort éloigné, 

■ d'ailleurs, de ne pas se préoccuper de la beauté 

■ d'édifices qui, à raison de leur solidité, de leur iso- 

• lement et de l'entretien que leur assure la perma- 
< nence de leur utilité, sont appelés à transmettre 

■ notre souvenir à une longue suite de siècles; mais, 
> au lieu de la demandera des ornements, on l'attend 
a dn mérite des dispositions, de l'harmonie des pro- 
« portions et de ce caractère monumental qui se con 
« cilié avec la hardiesse de la construction 1 . » 

Voilà certes une déclaration de principes bien ho- 



i. Le dernier des grands phares bâtis par M. Reynaud, le phare 
de Pianier (Bouches-dii-Rhône), qui mesure 59™,o5 d'élévation de- 
puis le sol jusqu'à la plate-forme, est entièrement construit en ma- 
çonnerie de moellons bruts, sauf le soubassement et la corniche. II 
a été exécuté par M. l'ingénieur André et M. le couducteur prin- 
cipal Sébiliotte sous. la direction.de M: l'ingénieur en chef Bernard. 



rSa M. REYNAUD, INGENIEUR, 

norable, venant de l'homme qui, de tous les ingénieurs 
des ponts et chaussées de ce siècle, fut le mieux à 
même, à raison de son éducation artistique, de traiter 
avec succès la partie décorative des édifices, et à qui 
cette faculté pouvait donner le plus de propension à 
composer les constructions d'utilité publique h l'an- 
cienne mode, c'est-à-dire avec un aspect monumental 
fait pour recommander le nom de l'auteur en même 
temps que celui de l'œuvre. Ce n'est pas que M. Rey- 
naud jugeât ses prédécesseurs avec un esprit d'aus- 
térité chagrine. Il ne leur marchandait ni l'admiration, 
ni les éloges. Suivant sa propre expression, l'ouvrage 
célèbre de Louis de Foix, le phare de Cordouan, 
a est le plus remarquable de tous les monuments 
k actuellement consacrés à l'éclairage maritime. » 
Mais les idées changent avec les époques, et M. Rev- 
naud était de son temps; de plus, il appartenait au 
corps des ponts et chaussées. Double raison pour se 
préoccuper de l'utilité et de l'économie, en un mot, 
de l'effet utile, pour s'abstenir d'un luxe dispendieux, 
pour faire passer la satisfaction du public avant la 
sienne particulière, pour dépenser avec profit et mé- 
nagement, selon le vœu des contribuables, l'argent du 
budget. II s'est efforcé, avant tout, d'agir, à ce point 
de vue, en ingénieur, en administrateur, et même en 
artiste consciencieux. 

Aussi les résultats obtenus sous son administration 
mettent-ils en lumière, d'une façon péremptoire, le 
talent, si souvent contesté aux ingénieurs des ponts 
et chaussées, de savoir construire à bon marché. En 



DIRECTION DES PHARES. i83 

comparant, sous le rapport de la dépense, sept tours 
de phare isolées en mer, construites en Angleterre, 
avec neuf tours bâties en France dans des conditions 
analogues, on a constaté ' que le coût du mètre cube 
de maçonnerie, variable en Angleterre, selon les édi- 
fices, de 867 à 2645 francs, s'y est élevé en moyenne 
à 11 32 francs, tandis que le prix moyen n'a été en 
France que de 33g francs et que la dépense y est restée 
comprise entre 232 et 582 francs. En faisant porter 
la comparaison sur le prix du mètre de hauteur, on 
trouve que les tours anglaises ont coûté en moyenne 
3o 690 francs par mètre et les tours françaises seule- 
ment 1 1 53o, soit environ le tiers. Le phare d'Ar-men 
lui-même, quoique hors de parallèle avec aucun autre, 
sous le rapport des difficultés vaincues, a moins coûté, 
par mètre cube de maçonnerie, que la moyenne des 
phares anglais. En effet, le prix du mètre cube n'y 
atteint que 900 francs. Celui du mètre de hauteur y 
revient à 3i 200 francs, c'est-à-dire, à peu de chose 
près, à la dépense moyenne des phares anglais \ 
Quelque extraordinaires que puissent paraître ces ré- 
sultats, il faut bien les accepter, d'autant que les chif- 
fres relatifs aux phares anglais sont empruntés à des 
documents anglais. 

Les constructions en fer passent encore aujourd'hui, 



1. Note insérée par M. l'inspecteur général E. Allard dans les 
Annales des ponts et chctiissOes, année i)i!ki, v semestre, p. 297 
et suiv. 

2. La dépense totale du phare d'Ar-men monte a ç3o 000 francs; 
le volume des maçonneries est de 1023 métrés cubes, et la hauteur 
de la tour, de 29™ ,80. 



If 



,84 M. REYNAUD, INGENIEUR. 

à cause, sans doute, de leur nouveauté et de l'éduca- 
tion technique de ceux qui les exécutent en général, 
pour des ouvrages purement industriels, méritant à 
peine de fixer l'attention des artistes. 11 est peu pro- 
bable cependant que la grande majorité des visiteurs 
de l'Exposition universelle de 1867 n'ait pas été frappée 
des belles proportions du phare en métal qui se dres- 
sait au Champ de Mars, qu'elle n'ait pas sincèrement 
admiré le port élégant de cette tige élancée, renflée à 
la base pour s'accrocher plus solidement au sol en 
même temps que pour contenir les logements des gar- 
diens, et couronnée au pied de la lanterne par de 
hautes consoles supportant le balcon. Ce phare, des- 
tiné au plateau des Roches-Douvres, était l'œuvre de 
M. Reynaud, qui déjà en avait fait construire un autre 
tout pareil pour la Nouvelle-Calédonie, où on l'avait 
monté en iS65 d . 

Non seulement celui-ci, le premier en 'date, l'em- 
portait par le mérite de la forme sur les édifices du 
même genre construits auparavant, mais il offrait, 
dans sa structure, d'intéressantes innovations, mo- 
tivées par les exigences du transport et du montage 
dans une île lointaine, privée de ressources. On s'était, 
à ce point de vue, donné pour conditions : 

« 1° De rendre l'ossature de l'édifice indépendante 
« de l'enveloppe extérieure, de la mettre à l'abri des 
« embruns de mer, qui sont une cause énergique 



1. Le dessin de ces deux phare 
paré et dirigé leur construction a 
en chef E. Allard. 



;t de M. Reynaud, qui a prè- 
le concours de M- l'ingénieur 



DIRECTION DES PHARES. i85 

« d'oxydation, d'en faciliter la visite et l'entretien et 
« de réduire autant que possible l'étendue des sur- 
« faces qui pourraient retenir l'humidité. 

« 2° De disposer la construction de telle sorte que 
« la tour put s'installer sans échafaudages montant de 
■ fond, et sans qu'il fût nécessaire de poser un seul 
« rivet sur place '. » 

Ces conditions ont été complètement réalisées '. Le 
transport et le montage n'ont souffert aucune diffi- 
culté. 

Les avantages qui avaient fait adopter ce système 
de phare pour la Nouvelle-Calédonie, recomman- 
daient également son emploi sur des roches non sub- 
mersibles, très éloignées en mer et inhabitables. Tel 
est le cas du plateau des Roches-Douvres, situé à 
S 3 kilomètres environ au nord de l'île de Bréhat; et 



]. L. Reynaud. Mémoire sur l'écfairagt' W fe H Usage des cotes de 
Fiance, p. 190. 

1. L'ossature consiste en seize montants nêguIiÊrement distribués 
autour du vide intérieur, mesurant 3 u, .5o de diamètre, qui contient 
l'escalier. Chaque montant, liaut de q5 mètres, se compose de qua- 
torze cadres ou panneaux superposés et boulonnés ensemble; et 
chaque panneau est formé de fers a simple T, assemblés, conso- 
lidés et rivés dans les angles. Une double couronne d'entretoises 
horizontales maintient, à la jointure de chaque assise de panneaux, 
l'écartement des montants. Enfin, sur les entretoises extérieures et 
sur les facettes externes des montants, sont Usées, avec des couvre- 
joints et des boulons, les feuilles de tôle constituant l'enveloppe. 
Rien de plus facile, avec ces dispositions, que de transporter au 
loin les pièces du phare et de monter celui-ci ; rien aussi de plus 
aisé que de visiter, nettoyer et repeindre, depuis l'escalier inté- 
rieur, toutes les parties de l'ossature, sauf toutefois les facettes, 
couvertes par la chemise en tôle, des montants et des entretoiscs. 
Les fondations consistent en un massif en béton, dans lequel sont 
noyés des patins en fonte, servant de base a 



m H. REYNAUD, INGENIEUR. 

c'est pourquoi Ton y éleva, en 1868 et 1869, la tour 
métallique qui avait figuré à l'Exposition universelle 
de 1867. 

D'autres méthodes de construction métallique fu- 
rent appliquées aux phares par M. Reynaud, qui 
expérimentait volontiers les inventions françaises ou 
étrangères, lorsqu'elles lui paraissaient de nature à 
procurer quelque avantage ou à résoudre certaines 
difficultés. C'est ainsi que le phare de Walde, con- 
struit en 1859, au nord de Calais, sur un banc de 
sable qui ne découvre que de o™,6o aux basses mers 
d'équinoxe, fut établi sur des pieux à vis, suivant le 
système imaginé par l'ingénieur anglais Mitcbell'. 
Plus tard, en 1870, les phares de La Palmyre (Cha- 
rente-Inférieure) et de Richard (Gironde), composés 
chacun d'un tube central en tôle, de 2 mètres de dia- 
mètre, portant la lanterne avec sa chambre de 
service, et contre-bouté par trois petits tubes de 
même matière, étaient construits d'après la méthode 
employée pour les trois grands phares du Delta 
d'Egypte \ 

Il n'y a en France que très peu d'exemples de pha- 
res construits en bois. Le feu de la Coubre (Charente- 



[. Le phare de Walde a été construit par l'inventeur même des 
pieux à vis, dont l'ingênieus systèmej appliqué en Angleterre de- 
puis 1838, ne fut connu en France qu'une quinzaine d'années plus 
tard, à la suite des voyages de mission de MM. les ingénieurs 
Chevallier et Degrand. 

1. Les phares de La Palmyre et de Richard ont été construits, 
comme ceux du Delta d'Egypte, par l'inventeur du système, M. Le- 
cointre, ingénieur de la marine et de la Compagnie des forges et 
chantiers de la Méditerranée. 



DIRECTION Di:S PJI.UŒS. 



187 



Inférieure) ', qui donne avec celui de La Palmyre le 
premier alignement à suivre pour entrer en Gironde, 
fut établi sur un échafaud en charpente, dans la pré- 
vision des déplacements que pourraient exiger les va- 
riations du chenal. 

Les feux du dernier ordre, fanaux ou feux de port, 
dont M- Reynaud a fait établir un très grand nombre, 
soit pour jalonner des directions à suivre, soit pour 
signaler les entrées des ports, sont assez souvent 
pourvus d'appareils catoptriques ou à réflecteurs. Ces 
feux sont placés : tantôt sur des tourelles en maçon- 
nerie, carrées ou rondes, tantôt sur des tourelles en 
tôle, qui ont l'avantage, précieux dans certains cas, 
de prendre moins de place que les précédentes, tantôt 
sur des potences en bois ou en fer, accompagnées 
d'une cabane, tantôt enfin sur des clochers ou des 
maisons. La hauteur des tourelles en maçonnerie dé- 
passe rarement i5 mètres; ces tourelles sont parfois 
accompagnées de logements; quelques-unes sont bai- 
gnées par l'eau. 

Les feux flottants, tous munis d'appareils catoptri- 
ques d'un type spécial, servent surtout à jalonner des 
passes comprises entre des bancs de sable, comme il 
en existe à l'entrée de la Gironde et dans la mer du 
Nord. Ces feux sont portés par de robustes bateaux 
en bois, de 70 à 35o tonneaux, retenus par de fortes 
chaînes à des ancres très pesantes. M. Reynaud en a 
fait établir neuf. Il n'en existait auparavant qu'un 

1. Construit en 1059-1860 par M- l'ingénieur Botton, sous la di- 
rection de M. l'ingénieur en chef Lederc. 



li 



188 M. REYNAUD, INGENIEUR. 

seul sur les côtes de France, le feu de Tallais, allumé 
depuis 1845 à l'embouchure de la Gironde'. 

On peut juger, par le compte rendu qui précède, de 
la part qu'a prise M. Reynaud à la construction des 
édifices destinés à l'éclairage maritime. Elle ne fut pas 
moindre par la difficulté des entreprises et le mérite 
des ouvrages que par leur nombre. Mais si, dans l'in- 
stallation de notre éclairage maritime, son œuvre joue 
un rôle prépondérant, bien plus grande encore est la 
place qu'elle occupe dans l'organisation du balisage 
des côtes. Là, tout était à créer, à peu de chose près, 
quand M. Reynaud prit la direction du service; à son 
départ, il ne restait qu'à parachever, à tenir les mé- 
thodes de construction, en ce qui concerne les amers, 
les balises et les bouées, au courant des besoins et 
des progrès. 

Aux amers naturels, caractérisant au large une 
partie du littoral : caps, rochers de forme particu- 
lière, bouquets d'arbres, clairières, longues allées 
ouvertes dans les dunes plantées, plages de sable con- 
venablement limitées; et aux édifices servant acces- 
soirement d'amers : phares, moulins à vent, maisons, 
clochers, s'ajoutèrent au besoin des ouvrages bâtis 
exprès : murs droits ou tours carrées en maçonnerie, 
panneaux en planches de formes variées, élevés sur 
des échafauds en charpente. L'étendue de ces signaux 
dépend de la distance à. laquelle il est utile de les 



1. Consulter, au sujetdes taux floU:;:ils. le Mémoire sur las phares 
Jloltaltts: de l'Angleterre, par M, l'ingénieur Degrand. Annales des 
pouls et chaussées. Année i8(x> L 1 



DIRECTION DES PIIARKS. 



189 



apercevoir. Des expériences furent faites sur ce sujet, 
ainsi que sur les effets de couleur et d'irradiation. On 
peint en blanc les amers qui se détachent sur la terre, 
en noir, ceux qui se découpent sur le ciel. Quelques 
phares sont peints sur leur hauteur en larges bandes 
alternativement blanches et noires, ou blanches et 
rouges. D'autres, tels que ceux de Richard (Gironde}, 
de La Palmyre et de Saint-Pierre de Royan (Cha- 
rente-Inférieure), également peints, ont en outre reçu 
des formes particulières et caractéristiques. 

Les balises, employées à signaler les écueils sous- 
marins, se réduisaient autrefois à de longues perches 
en bois, fixées sur l'écueil et surmontées de ballons, 
de tonnes ou de voyants de diverses formes. Ainsi 
construites, elles sont fréquemment enlevées par la 
mer ou par des abordages et ne se voient pas de loin; 
on a remplacé la plupart de ces signaux en bois. Les 
balises en fer à une seule tige ont à peu prés les mêmes 
inconvénients; cependant elles sont plus durables; il 
faut bien y avoir recours quand la tète de la roche est 
très étroite. Les balises à plusieurs tiges, entretoisées 
ensemble, réunies à leur partie supérieure par des 
planches ou des lames de tôle, posées à claire-voie 
et surmontées d'un voj'ant, sont à la fois beaucoup 
plus solides et plus apparentes que les précédentes. 
La balise plantée en iS58 sur le rocher d'Antioche, 
au nord de l'île d'Oléron, fut établie d'après ce sys- 
tème. 

C'est surtout dans la construction des balises en 
maçonnerie que d'immenses progrès ont été réalisés 



II 



S 



190 M. REYNAUD, INGENIEUR. 

sous la direction de M. Reynaud. Il n'existait sur les 
côtes de France, avant 1 855, qu'une dizaine de balises 
de cette espèce. C'étaient des ouvrages en pierre de 
taille, au moins sur les parements, dont les matériaux 
étaient liés les uns aux autres, comme dans les tours 
de phares, par des crossettes ou des crampons. Leur 
cherté et la difficulté de les construire ne permet- 
taient pas de les multiplier. On bâtissait encore dans 
ce système, vers 1 854, la tourelle de La Moisie (abords 
de Bréhat), et l'on continuait, à cette date, de pro- 
céder de même en Angleterre % quoique le ciment de 
Pordand se fabriquai depuis plus de vingt ans dans 
ce pays et qu'on y eût reconnu ses avantages pour les 
travaux à la mer. 

En France, la vulgarisation de l'usage des ciments 
amena bientôt leur application à la construction des 
tours balises, un de leurs emplois les plus utiles et les 
plus intéressants. C'est à partir de 1 85y que l'on entre- 
prit de substituer, dans ces tourelles, la maçonnerie 
de blocage à la pierre de taille. Les premières tourelles 
bâties tout en petits matériaux furent celles de la 
Pierre-Noire et du Cochon, élevées toutes deux dans 
le Finistère pendant Tété de 1857, la première dans 
la rade de Morlaix et la seconde dans la baie de Con- 
carneau ! . Le projet primitif de la tour balise du Co- 

1. Annales des pants et cli.ittssirs, i" semestre i!>56. Compte rendu 
par M. l'ingénieur De-grand de sa mission en Angleterre pour l'étude 
du balisage et de l'éclairage maritime. 

1. Les tourelles de la Pierre-Noire et du Cochon ont été con- 
struites, sous les ordres de M. l'ingénieur en chef Maitrot de Va- 
reuncs, par MM. les ingénieurs Fénoux et Sévéne. Le 3i janvier 



DIRECTION DES PHARES. 191 

chon, dressé en 1846, comportait un parement de 
pierres de taille. Le changement du système de con- 
struction réduisit la dépense de. 14 000 francs (chiffre 
du projet) à 4000 francs. 

Le 20 mai de la même année 1857, M. Reynaud 
proposait à l'administration de modifier, par la sup- 
pression de la pierre de taille (quoique celle-ci fût 
déjà en partie approvisionnée), le projet approuvé 
'année précédente pour la construction de la tour ba- 
lise du Grand-Léjon dans la baie de Saint-Brieuc '. 
Il semble donc, disait-il, que dans les conditions 
où l'on se trouve placé, il conviendrait de renoncer 
à l'emploi de la pierre de taille, et de se borner au 
moellon que fournit la roche et qu'on avait l'in- 
tention de n'employer qu'au massif de la tourelle. 
L'expérience prouve que, maçonnés avec du ciment 
de Portland et rejointoyés au besoin avec un ciment 
à prise plus rapide, les moellons peuvent parfaite- 



M. Fénoux proposai! du remplacer par des tourelles en ma- 
çonnerie de moellons bruis et mortier hydraulique un certain nom- 
bre de balises en bois ou en fer de l'arrondissement de Morlaix. Le 
s suivant, M. Mai trot deYaretines demandait à M. Reynaud 
d'appliquer ce système de construction au balisage de la Pierre- 
Noire. < J'ai' pensé, disait-il, qu'on pourrait reprendre l'essai tenté 
l'année dernière, en élevant sur la roche un massif en moellons 
plats et ciment Parker; ce massif serait construit à mer basse et 
pourrait s'élever assez rapidement, comme j'ai pu en voir l'expé- 
rience au Fort Boyard, dans la rade de l'Ile d'Aix. • Dans sa ré- 
ponse du 26 mars, M. Reynaud approuve la proposition. • Vous 
ez parfaitement raison, écrit-il, de préférer les tours en maçon- 
■ic aux balises en bois ou en fer, et j'ai toute confiance dans 
-■ construction bien exécutée en moellons et ciment. Plusieurs 
it projetées sur divers points du littoral. » 
Projetée et exécutée par M. l'ingénieur en chef Dujardin et 
iiiLjé-iieur de la Tribonnière. 



i 



iga M. REYNAUD, INGENIEUR. 

« ment résister aux attaques de la mer. » Le projet 
ainsi transformé fut mis à exécution en r85g et, dans 
la même année, fut commencée, dans les Côtes-du- 
Nord, la construction d'autres tours balises en petits 
matériaux. 

Tel est, pour les tourelles de balisage, le début de 
ce système de construction, qui s'est généralisé, à 
partir de 1860, grâce à l'exemple des premiers tra- 
vaux, grâce à l'allocation de crédits spécialement 
affectés au balisage, dont M. Reynaud avait obtenu, 
depuis i856„ l'inscription au budget, grâce encore à 
l'affectation au service des phares et balises de cha- 
loupes à vapeur, qui permirent de transporter vite et 
sûrement ouvriers et matériaux, grâce enfin au zèle 
des ingénieurs, des conducteurs et des agents de tout 
grade, dont le dévouement était indispensable au 
succès de ces entreprises toujours difficiles et souvent 
dangereuses. 

On avait, à la vérité, assez longtemps avant 1857, 
construit à la mer des ouvrages en moellons et mor- 
tiers hydrauliques. Sans parler des blocs artificiels, 
exécutés à sec et seulement immergés après leur dur- 
cissement ', on avait maçonné à mer basse, sur les 
côtes de la Manche et de l'Océan, bien des ouvrages 
en petits matériaux, parmi lesquels la plate-forme de 
fondation du Fort Boyard, bâtie de 1842 à 1848 sur 



1. L'usage des blocs artificiels, : 
M. l'ingénieur en chef Poirel, s'es 
littoral français : au Fort Boyard, c 
Cherbourg, en 1ÎI46, etc. 



auguré à Alger, eu 1837, par 

bientôt ;ip;-Ls répandu sur le 
1842; a Marseille, en 184S; à 



DIRECTION DES PHARES, 193 

un ancien massif en enrochement, et le socle du phare 
du Haut-Banc-du-Nord, construit en 184g, tiennent 
un rang considérable. Mais ces ouvrages, qui consis- 
taient presque tous en massifs de fondation ou de 
remplissage, étaient le plus souvent couverts ou re- 
vêtus par des constructions en pierre de taille ; la plu- 
part d'entre eux étaient d'ailleurs établis dans des 
ports, c'est-à-dire dans des lieux relativement abrités 
contre l'action des vagues. Pour passer de l'exécution 
de pareils travaux à celle d'édifices d'un faible vo- 
lume, tels que les tours balises, exposés, sans enve- 
loppe protectrice, aux plus violentes tempêtes, il fallait 
qu'une expérience de plusieurs années eût prononcé 
sur les conditions de l'emploi à la mer des mortiers 
de ciments et de chaux hydrauliques. Car il importe 
que les navigateurs puissent compter sur la stabilité 
des signaux indicateurs des écueils, surtout lorsqu'ils 
sont aussi marquants que les tourelles maçonnées. 
Il vaudrait mieux renoncer à l'emploi de celles-ci 
que de les établir sans de suffisantes garanties de 
durée; et ce n'est que lorsque les résultats acquis 
parurent assez concluants pour inspirer toute con- 
fiance que M. Reynaud put demander à la Com- 
mission des phares d'admettre le nouveau système 
de construction. 

Sur les côtes à marée, les tours balises s'exécutent 
à mer basse. « Quand la roche est peu élevée au-des- 
« sus du niveau des plus basses mers, on maçonne 
« les premières assises en mortier de ciment à prise 
* rapide ou même de ciment pur; à partir du ni- 



j 



194 M. REYNAUD, INGENIEUR. 

« veau des basses mers de mortes eaux ou un peu 
« au-dessus, suivant les circonstances de mer, ce sys- 
« tème de construction est réservé pour le parement, 
« sur (ffio environ d'épaisseur, et l'on emploie à 
« l'intérieur du mortier de ciment de Portland; enfin, 
« au-dessus des hautes mers, ce dernier mortier de- 
« vient généralement d'un usage exclusif, et l'on se 
• borne à rejointoyer en ciment à prise rapide avant 
« que la mer vienne couvrir les travaux. » (Mémoire 
sur l'éclairage, etc., p. 25o.) 

Dans la Méditerranée, il faut commencer la con- 
struction sous l'eau. Aussi le beau temps y est-il, au 
début, encore plus nécessaire que sur l'Océan. « Les 
« fondations s'exécutent habituellement en béton à 
« prisé rapide, qu'on verse dans une caisse sans fond 
« échouée sur la roche ou dans un coffrage sou- 
« tenu par des montants en fer scellés sur le fond. •> 
(Mémoire sur l'éclairage, etc., p. 252.) Les scelle- 
ments des barres de fer et le décapage de la roche se 
font au scaphandre. On a même, plus récemment, 
construit au scaphandre toutes les maçonneries noyées, 
en se servant d'une haute tige de fer centrale et d'un 
panneau, qui, tournant autour de cette tige, limite et 
protège le travail de l'ouvrier. Ainsi, notamment, fut 
bâtie, dans les bouches de Bonifacio, ia tour balise de 
Lavezzi', qui signale aujourd'hui le dangereux écueil 
contre lequel se sont brisés beaucoup de navires, 
entre autres, en i855, la Sémillante. On évite, par 



DIRECTION DES PHARES. 19S 

ce procédé, le risque de l'enlèvement, par une tem- 
pête, du caisson ou du coffrage. 

Les tours balises, toutes construites en forme de 
tronc de cône droit à base circulaire, s'élèvent en 
général à quatre mètres, au-dessus du niveau des plus 
hautes mers, et leur diamètre à la base, sans être ja- 
mais inférieur à 3 mètres, est habituellement fixé à la 
moitié de la hauteur. Le fruit du parement est de un 
dixième. Celles qui doivent être vues de loin reçoi- 
vent plus de hauteur ou bien sont surmontées d'un 
mat ou d'un échafaud à trois branches, que couronne 
un voyant. La plupart des tours balises portent des 
poignées et une échelle de sauvetage en fer galvanisé, 
et sont entourées à leur partie supérieure d'une balus- 
trade de même matière. 

De 1857 à 1S78, M. Reynaud a fait bâtir plus de 
deux cents de ces tours balises. De simples manœuvres 
apprennent vite à les construire expéditivement. Leur 
prix de revient varie, selon les circonstances, depuis 
trente jusqu'à deux cents francs par mètre cube de 
maçonnerie. Plus encore que les phares, M. Reynaud 
s'attachait à les construire avec une grande économie, 
ne recherchant que la solidité et rejetant toute dépense 
superflue. « N'oubliez pas », écrivait-il, le iS février 
1859, à M. l'ingénieur en chef Dujardin, en le priant 
de simplifier le projet de la tour balise du Grand- 
Léjon, qui venait d'être modifié en vue d'une transfor- 
mation ultérieure de la balise en une tour de phare, 
« n'oubliez pas que nos ressources sont très bornées 
« et que c'est pour nous un devoir des plus impérieux 






196 M. REYNAUD, INGENIEUR. 

« de les ménager avec la plus grande sollicitude. Il 
« ne s'agit pas seulement des finances de l'État; nous 
« avons à nous préoccuper d'intérêts encore plus 
« sacrés, de ceux de tant de braves gens qui périssent 
« chaque année sur les écueils que nous n'avons pas 
«. encore pu leur signaler. J'aimerais sans doute à 
« élever des monuments, mais ma conscience s'y 
« oppose. Soyez bien convaincu que vous ferez une 
« bonne action, si en réduisant au strict nécessaire ce 
« que nous allons construire sur le Grand-Léjon, vous 
« y économisez de quoi planter une tour sur Pen- 
■ Azen ou La-Horaine. Nous devons nous considérer 
« comme investis d'une noble mission en ce qui est 
i. du balisage ; on ne saura peut-être pas gré aux ingé- 
« nieurs des obscurs travaux qu'ils auront exécutés, 
a mais ils auront la satisfaction d'avoir rendu avec dé- 
« sintéressement de véritables services à l'humanité. « 

Ce n'est pas seulement dans l'opération du balisage 
qu'il y aurait profit pour le public à ce que de tels con- 
seils fussent donnés et suivis. 

Les bouées, corps flottants en bois ou en tôle, amar- 
rés par des chaînes à des corps morts, ne marquent 
ni d'une manière aussi visible, ni avec autant de pré- 
cision et de sûreté que les balises, l'emplacement des 
écueils et les limites des chenaux navigables. Elles 
sont employées surtout pour désigner les bancs de 
sable et les roches qui ne découvrent jamais. 

Il n'existait autrefois que des bouées en bois, mouil- 
lées principalement dans la Gironde et aux abords de 
Dunkerque; on les avait établies suivant des modèles 



DIRECTION DES PHARES. 197 

empruntés à l'Angleterre. En 185g, furent étudiés de 
nouveaux types de bouées en tôle 1 , qui donnèrent des 
résultats très satisfaisants. Le type le plus usité est 
hémisphérique par le bas, conique dans la partie qui 
émerge, avec un voyant terminal de forme variable. 
La structure de cette bouée est assez souvent modifiée, 
dans la partie supérieure, en vue de l'installation d'une 
cloche, dont les sons servent de signal en temps de 
brouillard ou pendant la nuit. On ajoute encore, tout 
au sommet, au-dessus du voyant, un prisme garni de 
miroirs, dans le but de réfléchir la lumière du soleil 
ou celle des phares voisins. Plus tard de nouveaux 
perfectionnements furent apportés aux bouées. Vers 
1867 fut adoptée la « bouée-fuseau », qui se tient droit 
et reste très visible dans les mers clapoteuses s . On mit 
en service, à partir de 1877, des bouées à sifflet, d'in- 
vention américaine, dont le son porte à plusieurs kilo- 
mètres quand les circonstances sont favorables. On 
expérimente aujourd'hui des bouées lumineuses et Ton 
cherche à réunir dans le même appareil les signaux 
produits par le son et ceux donnés par la lumière 3 . 
Quelques grandes bouées ont leur coffre en forme de 
bateau, afin d'offrir moins de prise au courant 1 . En 



1. Ces types furent établis par M. Reynaud, conjointement avec 
son collaborateur. M. l'Ingénieur Dcgrand, qui avait fait, quelque 
temps auparavant, une mission d'études en Angleterre et en Ecosse. 

2. La bouée-fuseau a été imaginée par M. le conducteur Gouazel. 

3. Bouées sonores cl bouées lumineuses, note insérée dans les 
Annales des ponts et chaussées, année 1882, p. 605, par M. E. Allard, 
inspecteur général des ponts et chaussées. 

4. Ce type a été étudié par M. l'ingénieur Lelerme, qui en a 
inauguré l'usage à l'embouchure de la Loire, en 1861. 



, 9 8 M. REYNAUD, INGENIEUR. 

somme, plus de 600 bouées furent installées sous la 
direction de M. Reynaud. 

Un système de colorations et de marques distinc- 
tives a été établi tant pour les bouées que pour les 
balises. 11 permet aux navigateurs de reconnaître la 
route à suivre. Tous ceux des signaux indicateurs de 
dangers, que le navire, venant du large, doit laisser à 
tribord, sont peints en rouge avec couronne blanche 
au-dessous du sommet. Ceux qui doivent être laissés 
à bâbord sont peints en noir. Ceux qu'on peut laisser 
indifféremment de l'un ou de l'autre côté, sont peints 
en bandes horizontales, alternativement rouges et 
noires. Cette coloration n'est appliquée sur les balises 
qu'au-dessus du niveau des plus hautes mers : au-" 
dessous de ce niveau elles sont peintes en blanc. En 
outre, les bouées ou balises sont désignées par le nom, 
écrit en entier ou en abrégé, de recueil qu'elles signa- 
lent. Celles qui appartiennent à une même passe por- 
tent une série de numéros, pairs pour les signaux 
rouges, impairs pour les noirs. Enfin les couleurs 
caractéristiques peuvent être, pour donner des repères 
désignatifs plus apparents que des noms ou des numé- 
ros, distribuées suivant divers dessins, damiers, losan- 
ges, raies verticales ou horizontales, etc., se détachant 
sur un fond blanc. Quand il y a lieu, les mêmes indi- 
cations sont marquées sur des roches que la mer ne 
couvre jamais. 

Telles sont les dispositions signalétiques, adoptées 
sur la proposition de M. Reynaud, grâce auxquelles les 
balises et les bouées, qu'il a fait établir en si grand 



DIRECTION DES PHARES. 199 

nombre sur les côtes de France, furent mises en me- 
sure de rendre tous les services qu'on pouvait attendre 
d'elles. Ces ouvrages montrent aux yeux, pendant le 
jour, l'emplacement des écueils sous-marins ; plusieurs 
avertissent les navigateurs par le son d'une cloche ou 
d'un sifflet; on commence même à les éclairer. Ils 
sont tous peints de manière à indiquer la direction à 
prendre ou le chenal à suivre. 

M. Reynaud ne s'est pas contenté d'administrer, 
de faire bâtir, d'instituer des expériences, de surveiller 
et de perfectionner le service dans toutes ses parties; 
il a de plus rendu compte de ces travaux, il a écrit un 
livre. L'un de ses mérites fut de parfaire les tâches 
qu'il accepta. Le Mémoire sur l'éclairage et le bali- 
sage des côtes de France, publié sous les auspices du 
ministère des Travaux publics, se compose d'un vo- 
lume de près de six cents pages et d'un atlas de qua- 
rante planches. Celles-ci, disposées avec l'ordre et le 
goût que M. Reynaud savait si bien apporter dans leur 
composition, gravées sur cuivre par d'habiles artistes, 
et le texte, imprimé à l'Imprimerie nationale, sont des 
modèles de belle exécution, dignes de l'auteur qui les 
a donnés au public et du grand établissement qui les a 
édités. C'est en 1 864 que parut l'ouvrage. Les progrès 
accomplis depuis le commencement du siècle, tant 
sous le rapport de la qualité des appareils d'éclairage 
et des méthodes de construction des phares que sous 
celui de l'organisation du balisage, institué en dernier 
lieu, permettaient alors de donner un traité complet 
de la matière; et telle est, en réalité, malgré la mo- 




200 M. REYNAUD, INGENIEUR, 

destie du titre, la portée de ce livre. A peine est-il 
besoin de dire qu'il a fourni, pour la plus grande part, 
la substance des renseignements qui précèdent. 

Toutes les questions théoriques et pratiques, qui 
intéressent l'éclairage et le balisage des côtes, y sont 
méthodiquement examinées, dans l'ordre même suivi, 
à cet exemple, pour le présent compte rendu. Deux 
états détaillés, présentant : l'un, le tableau des phares 
français au t cr janvier 1864; et l'autre, la situation, à 
la même date, des amers, des balises et des bouées, 
mettent sous les yeux du lecteur, grâce au contenu de 
leurs colonnes, l'inventaire statistique de ces ouvrages. 
Enfin, divers documents complètent ces informations 
au point de vue historique, scientifique et adminis- 
tratif. Ce sont d'abord deux pièces fondamentales : le 
Mémoire sur un nouveau système d'éclairage des 
phares, lu par A. Fresnel à l'Académie des sciences 
le 29 juillet 1822, et le Rapport contenant l'exposition 
du système adopté par la Commission des phares 
pour éclairer les côtes de France, rédigé par le capi- 
taine de vaisseau de Rossel et adopte le 9 septembre 
1825. Vient ensuite le Calcul des éléments des appa- 
reils lenticulaires par le savant collaborateur de 
M. Reynaud, M. l'ingénieur en chef E. Allard 1 . Le 
livre se termine par des états de prix et de dépenses, 
des instructions, des règlements et des modèles de 
formules pour le service. Littérature fastidieuse pour 



1. Le même auteur a public, en 1R76, sous le titre : Mémoire sur 
intensité et la portée lumineuse .les /■luires, de nouvelles Études 
'un liant intérêt. 



DIRECTION DES PHARES. 201 

qui n'est pas du métier, mais intéressante pour l'ingé- 
nieur ou l'administrateur, auquel une expérience jour- 
nalière montre combien les règlements judicieusement 
établis contribuent à la bonne marche des services. 

Ceux dont il s'agit ont subi l'épreuve du temps. 
Elaborés par Léonor Frcsnel, le frère de l'illustre 
savant, qui précéda M. Reynaud à la Direction des 
phares, et « créa l'organisation actuelle du service, en 
a tout ce qu'elle a de fondamental » *, ils ont été tenus 
au courant et complétés par M. Reynaud avec la 
sollicitude et la sagacité qu'il apportait à l'examen de 
tous les détails administratifs. 

Le service de l'éclairage maritime exige de grands 
soins et une vigilance continuelle. L'entretien des 
lampes, leur allumage, leur extinction, l'entretien de 
l'appareil optique et celui des glaces de la lanterne, 
toutes ces opérations essentielles, ces nettoyages mi- 
nutieux, doivent s'accomplir avec beaucoup d'atten- 
tion et d'assiduité. Il y a des pièces à remplacer en 
cours de service, des appareils à démonter, à réparer, 
des glaces à renouveler dans des circonstances parfois 
très difficiles. L'entretien des feux électriques est encore 
plus délicat que celui des feux à l'huile. Cependant il 
est indispensable que, durant toutes les nuits, le phare, 
sur lequel les navigateurs ont le droit de compter, 
brille sans interruption, sauf les courts arrêts que peut 
occasionner le changement d'un bec ou d'une lampe. 
Des règlements très circonstanciés, astreignant les 



. L. Reynaud. Mémoire sur l'éclairage et le balisage. Préface. 



2 02 M. REYNAUD, INGENIEUR, 

gardiens à un service ponctuellement fixé dans tous 
les détails, sont nécessaires dans ce but. En outre, de 
fréquentes visites, faites par les conducteurs et les ingé- 
nieurs, doivent assurer la surveillance, stimuler l'assi- 
duité, prévenir les négligences ou en assurer ia ré- 
pression . 

Mais ces moyens d'action ne suffisent pas. La sur- 
veillance d'un service de nuit est difficile, surtout pour 
les phares principaux, situés dans des lieux écartés, 
parfois peu accessibles ou même inabordables. L'ex- 
tinction ou l'affaiblissement d'un feu pourra bien être 
observé par les gardiens des feux voisins et noté par 
eux sur leurs carnets de service; mais cela n'empêchera 
point l'éclipsé de s'être produite avec les conséquences 
funestes quelle est susceptible d'entraîner; et, d'ail- 
leurs, en temps de brume, alors qu'il y a le plus d'in- 
térêt à ce que les feux soient bien allumés, ce contrôle 
mutuel cessera d'exister. Il faut donc pouvoir compter 
sur le zèle et même sur le dévouement des agents. 

C'est aux chefs qu'il appartient, par l'autorité de 
leur exemple, par la sollicitude qu'ils montrent pour 
le bien du service, d'inculquer aux subalternes le sen- 
timent élevé du devoir et de la responsabilité. Et, 
pour être pleinement efficace, l'exemple doit venir de 
haut, du directeur lui-même. M. Reynaud s'acquittait 
magistralement de cette partie importante de ses attri- 
butions. Tous les ans, pendant la belle saison, et 
parfois à deux reprises, indépendamment des courts 
voyages entrepris dans un but particulier, il visitait, 
en tournée d'inspection, une région du littoral, la 



DIRECTION DES PHARES. so3 

Manche, l'Océan ou la Méditerranée. Il voyageait 
parterre ou par eau, de manière à tout voir. Les 
phares bâtis dans des îles ou isolés en mer recevaient 
sa visite comme ceux de la terre ferme; c'est surtout 
dans les premiers qu'il importe d'encourager et de 
stimuler les agents. 

La vie de ces hommes enfermés dans une tour en- 
tourée d'eau est singulièrement triste. Le marin, sur 
son navire, franchit l'espace, poursuit un but, est aux 
prises avec la mer. La captivité du gardien de phare 
est passive ; toute l'action de ce reclus consiste à 
épousseter, à frotter du verre ou du cuivre, à allumer 
et à éteindre une lampe. Pour distraction, il n'a que 
la petite bibliothèque du phare, la pêche, quand le 
temps le permet, ou la vue des bateaux qui passent. 
Il n'est mari et père de famille que huit ou dix jours 
par mois, et encore la tempête l'empêche-t-elle de 
prendre régulièrement ses congés.. Parfois elle se pro- 
longe pendant des semaines, battant le phare sans 
relâche, le rendant inaccessible, privant de toute assis- 
tance les hommes qu'il renferme. Que l'un d'eux 
tombe alors malade, il pourra mourir sans secours ; 
même ses compagnons ne devront lui donner leurs 
soins qu'après avoir assuré le service du phare. 

On juge de l'effet produit sur ces solitaires par la 
visite du directeur du service. Un tel personnage se 
donner la fatigue de venir jusqu'à eux ! prendre souci 
de s'assurer par lui-même du soin qu'ils mettent à 
remplir leur fonction ! Rien ne saurait, assurément, 
relever davantage, à leurs yeux, l'importance et la 




Il 






304 M. REYNAUD, INGENIEUR. 

dignité de cette fonction, ni contribuer plus efficace- 
ment à leur inspirer le culte du feu qu'ils ont charge 
de faire briller. Car il faut, pour le bien du service, 
qu'Us lui rendent un véritable culte. Il faut que le 
gardien du phare s'en constitue en quelque sorte le 
desservant, veillant, la nuit, sur sa lampe sacrée; le 
jour, faisant reluire dévotement les ustensiles, les 
boiseries et les parquets. Aussi bien, dans les phares 
isolés en mer, M. Reynaud prenait-il soin de faire 
aménager les chambres avec le luxe relatif nécessaire 
pour développer, chez des hommes peu cultivés, le 
zèle de la propreté, pour leur inspirer le respect de 
l'édifice, peut-être aussi pour leur procurer, pendant 
les loisirs de la journée, un surcroît d'occupation ma- 
nuelle. II en résultait une petite augmentation de 
dépense, mais c'était là de l'argent bien employé. 

En même temps que M. Reynaud inspectait le 
service courant, il visitait avec sollicitude les travaux 
en cours d'exécution. Il se rendait compte aussi de 
ceux qui restaient à entreprendre pour remédier aux 
insuffisances de l'éclairage et du balisage et pour 
donner, par ordre d'urgence, pleine satisfaction aux 
besoins de Ja navigation. Les ingénieurs et les con- 
ducteurs des services maritimes l'accompagnaient 
dans ses tournées. Il aimait aies emmener avec lui, à 
étudier les questions sur place de concert avec eux, 
à arrêter, entre collaborateurs, la nature des ouvra- 
ges à créer, leurs dispositions, les moyens d'exécu- 
tion. C'est la meilleure méthode pour traiter cette 
sorte d'affaires. Engagée sur les lieux, la discussion 



DIRECTION DES PHARES. 205 

éveille les idées justes; et l'on se renseigne ensemble 
auprès des gens du pays, dont, surtout en matière de 
marine, l'expérience est bonne conseillère. 

M. Reynaud prenait un vif plaisir à ces voyages. 
Toujours occupé, par devoir et par goût, il se repo- 
sait, par le mouvement de la tournée, de son travail 
sédentaire au Dépôt des phares. Les courses au grand 
air, la brise salée de l'Océan entretenaient sa belle 
santé et sa belle humeur. Très sensible aux beautés 
naturelles, il jouissait avec délices du spectacle gran- 
diose et changeant de la mer, de l'aspect si pittores- 
que et si varié de la côte. Tour à tour, les rivages 
sablonneux du Nord, les hautes falaises de Normandie, 
les escarpements tourmentés de la Bretagne, décou- 
pés en rivières profondes, prolongés par d'immenses 
traînes de récifs, les marais des Charentes, les dunes 
de Gascogne, les lagunes des villes mortes, les lumi- 
neuses collines de Provence, les âpres montagnes de 
la Corse se présentaient à ses yeux avec l'infinie diver- 
sité d'aspect que leur donnent les saisons, les heures 
du jour, l'état du ciel. Toutefois il avait une prédilec- 
tion pour la Bretagne ; il y revenait plus volontiers 
qu'ailleurs et se plaisait à y emmener ses enfants et 
ses amis. Les Côtes-du-Nord et le Finistère, avec 
Bréhat et Ar-men, le captivaient par l'attrait des sou- 
venirs et de la difficulté des entreprises. 

Ces tournées sur le littoral ont un charme particu- 
lier. Elles se font loin des villes, loin des chemins de 
fer, souvent même loin des routes fréquentées, en 
plein pays agreste, sur des plages solitaires ou ha- 



fefl 



206 M. REYNÀUD, INGENIEUR. 

bitées par de pauvres gens aux mœurs très simples. 
Tout y contraste avec Paris et la vie parisienne. Tout 
y repose des tracas de cette vie affairée, éparpillée, 
tiraillée entre mille obligations diverses. ,'Là aussi le 
combat pour l'existence n'apparaît plus sous l'aspect 
d'une mêlée humaine ; livré par l'homme à la nature, 
il se présente par son beau côté. Et puis, on est 
affranchi de la politique! Les phares n'ont rien à 
démêler avec les ambitions de clocher et les compé- 
titions locales. On a pu construire des chemins de 
fer sans trafic, des bassins à flot sans fret ; jamais on 
n'a installé de phare qu'au mieux des besoins de la 
navigation, ni planté de balises que sur des écueils. 

Que de bons souvenirs ces tournées ont laissés à 
tous ceux auxquels il fut donné d'y prendre part ! On 
se levait de grand matin et l'on fournissait de longues 
traites. Les incidents du voyage, les récits, les anec- 
dotes, faisaient diversion aux entretiens techniques. 
A défaut d'apprêts raffinés, les repas étaient assai- 
sonnés de gaîté et d'appétit ; mais, si la cuisine était 
estimable, on ne manquait pas — et le directeur 
donnait l'exemple — d'en apprécier le mérite. Sur 
mer, quelques-uns perdaient parfois leur entrain. 
M. Reynaud n'était point de ceux-là. II avait le pied 
marin et prenait plaisir, quand les vagues secouaient 
le bateau, à paraître sur le pont soigneusement rasé 
de frais ou à tenir bon, jusqu'au bout, dans la salle à 
manger. 

Sa conversation était simple, aimable, pleine de 
bonhomie, sans amertume dans la plaisanterie ni 



DIRECTION DES PHARES. 207 

dureté dans les appréciations sur autrui. S'il tenait à 
ses opinions, s'il les défendait avec persistance, c'est 
qu'il avait l'habitude de ne pas les embrasser à la 
légère et que, ni par indifférence, ni par scepticisme, 
il ne faisait bon marché de son jugement ni de sa 
volonté. Cependant il savait se rendre et n'en esti- 
mait que mieux ceux qui lui avaient fait accepter leurs 
raisons. M. Reynaud n'avait d'ailleurs aucune con- 
trainte à s'imposer pour garder, dans la mesure con- 
venable, la dignité de son rang. Sa haute et robuste 
prestance, sa tête puissante, ses traits accentués, sa 
démarche naturellement imposante, en un mot, l'au- 
torité de la personne, qui chez lui répondait si bien 
à celle du caractère et du talent, suffisait à lui faire 
obtenir spontanément, de la part de tous, les égards 
dus à sa qualité. D'apparence, comme de fait, il était 
le chef. On ne pouvait pas s'y tromper, et îl n'avait 
pas besoin de le faire sentir. 

Ce contact avec les subordonnés le mettait à même 
de les juger, ce qu'il faisait avec équité, discernement 
et bienveillance. Chez les agents d'exécution, chargés 
de travaux difficiles, il prisait beaucoup les vertus mi- 
litantes, courage, décision, feu sacré, nécessaires à 
l'accomplissement de pareilles tâches. Il estimait les 
succès remportés à ce prix comme on estime à la 
guerre les actions d'éclat, et il tenait la main à ce que 
leurs auteurs fussent généreusement récompensés, 
alors même qu'ils pouvaient laisser un peu à dire sous 
le rapport des qualités rassises et tempérées qui sont 
le plus appréciées dans le service courant. 



208 M. REYNAUD, INGENIEUR. 

Ses rapports de service avec les ingénieurs étaient 
empreints d'une franche cordialité. Revenu à Paris, 
il était heureux de recevoir leurs visites, d'avoir par 
eux des informations toutes fraîches sur les travaux 
en cours d'exécution, de discuter verbalement les 
questions pendantes ; et il profitait de ces entrevues 
pour resserrer les relations nouées pendant la tournée. 
Mieux que personne, il savait stimuler le zèle et uti- 
liser les aptitudes. Avec lui le travail devenait at- 
trayant; on s'y intéressait d'abord; bientôt, à son 
exemple, on s'y dévouait. Aucun de ses collabora- 
teurs n'ignorait que le directeur du service n'avait en 
vue que le bien public, et que, après le succès, il 
ferait valoir chaleureusement les mérites de ses auxi- 
liaires. 

La confiance était, à cet égard, d'autant plus grande 
que M. Reynaud se contentait pour lui-même, on le 
savait, de laisser parler l'œuvre. Et cependant rien 
ne lui eût été plus facile que d'agir différemment. Placé 
de bonne heure et resté longtemps à la tète de la di- 
rection des phares, porté dans cette situation par le 
renom d'une œuvre hors de pair, largement doué des 
talents que sa fonction était propre à mettre en relief, 
il aurait pu très aisément absorber son service à son 
profit et concentrer sur lui-même les éloges et l'hon- 
neur. Il suffisait, à cette fin, qu'il se réservât formel- 
lement la tâche sur laquelle sa compétence en matière 
d'architecture lui donnait un titre incontesté. Mais il 
n'a pas voulu se départir, pour en tirer avantage, de 
l'habitude professionnelle du travail en commun. Il 



DIRECTION DES PHARES. 209 

s'assujettit à sacrifier son amour-propre d'artiste à la 
discipline du corps auquel il appartint. Même il se 
plut à assister, en toute occasion, non seulement ses 
collaborateurs, mais encore ceux d'entre ses cama- 
rades qui recoururent à lui, donnant libéralement 
conseils, croquis et dessins, sans pour cela se faire 
valoir ni revendiquer un droit d'auteur. Outre la plu- 
part des phares, plus d'un pont, plus d'un viaduc doi- 
vent le mérite de leur forme à sa collaboration ano- 
nyme. Conviendrait-il de préciser ces faits? d'en fixer 
le souvenir avant qu'ils ne fussent oubliés? Il semble 
que, sous prétexte d'honorer M. Reynaud, ce serait 
méconnaître ses intentions. Son renoncement était 
sincère, il vaut mieux le respecter. 

M. Reynaud était en même temps très attentif à 
rendre publiquement justice à autrui et notamment à 
ses subordonnés. Les lecteurs de son Mémoire sur 
l'éclairage et le balisage ont pu remarquer qu'il a pris 
soin de désigner tous les ingénieurs dont il cite les tra- 
vaux; mais peut-être n'ont-ils pas observé qu'il a omis 
un nom : le sien ; et pourtant aucune teuvre ne fut plus 
personnelle à son auteur que ce phare de Bréhat, 
dont il ne parle que sous la forme impersonnelle. Bien 
plus, il a, pour cette œuvre, gardé la même réserve 
jusque dans son Traité d'architecture, réserve ex- 
cessive, sans doute, et peut-être non exempte de puri- 
tanisme ; mais combien un tel effacement, limité à 
celui qui le pratique, n'est-il point rare et honorable ' ! 

1. La même observation peut être faite à propos du viaduc de 
Dinan, terminé en i852, l'un des plus ilcganis et, encore aujour- 



aïo M REVNAUD, INGENIEUR. 

Quand un chef pousse à ce point la délicatesse, 
lorsque, discret sur son propre mérite, il fait valoir 
avec zèle ses inférieurs, on peut être assuré que ceux- 
ci s'appliqueront de toutes leurs forces à la tâche com- 
mune. De pareils maîtres communiquent à leurs 
subordonnés une ardeur et une persévérance infati- 
gables ; ils ont le secret de faire réussir les plus difficiles 
entreprises. 






Tel fut M. Reynaud à la direction des phares, tel 
aussi s'est-il montré à la direction de l'École des ponts 
et chaussées, qu'il exerça, de 1869 à 1873, conjoin- 
tement avec la première. Ce directorat de quatre 
années fut gravement troublé par la guerre de 1870-71 
et par l'insurrection de la Commune. Élèves et pro- 
fesseurs s'employèrent à la défense du pays ; les études 
furent interrompues pendant toute une année. Quand 
l'École se rouvrit, deux places s'y trouvèrent vides. 



d'iiui, l'un des plus hardis viaducs qu'on ait bâtis. Si l'on sait que 
M. Reynaud en a donné les dessins, c'est que le fait est attesté par 
M. l'ingénieur Fessard. qui a construit l'ouvrage (Annales des ponts 
et chaussées, année i855, p. 317), et pnr M. l'ingénieur en chef de la 
Gournerie (Rapport sur les travaux publics à l'Exposition univer- 
selle de 1855). Non seulement M. Reynaud s'est tu là-dessus dans 
le Traité d'architecture, où est donné le dessin du viaduc de Dinan, 
mais il n'est fait aucune mention de sa collaboration dans le Cata- 
logue descriptif .tes modèles. Instruments et dessins des galeries de 
l'École des ponts et chaussées, qui contient, à l'occasion du modèle 
du viaduc de Dinan, une notice sur cet ouvrage. Cependant le cata- 
logue précité fut entrepris et imprimé a l'initiative et sous la direc- 
tion de AI. Reynaud. 



DIRECTION DE L'ÉCOLE DES PONTS ET CHAUSSEES. 211 

Un élève ingénieur, Frédéric Holl, grièvement 
blessé devant le Bourget, était venu mourir à l'École 
même, transformée en ambulance. Un professeur, le 
baron Elpbège Baude, qui, pendant le premier siège, 
commanda vaillamment. à Saint-Denis les compagnies 
auxiliaires de l'artillerie, avait été tué sur la place 
Vendôme le 22 mars 1871. D'abord adjoint à 
M. Reynaud pour le cours d'architecture, il l'avait 
depuis peu remplacé comme professeur. Il avait de 
plus été choisi par lui comme principal collaborateur au 
jury de l'Exposition universelle de 1 S67 et à la Com- 
mission de l'Atlas des ports maritimes de la France. 
C'est assez dire combien M. Reynaud le tenait en 
estime. Aussi fut-il très péniblement affecté de sa 
perte; et, non content de lui avoir consacré une notice 
nécrologique, a-t-il plus hautement rappelé ses mé- 
rites et regretté sa mort dans le discours qu'il pro- 
nonça le 28 décembre 1873 à l'assemblée générale 
de la Société amicale de secours des anciens élèves de 
l' École polytechnique. 

Les principales occupations de M. Reynaud pendant 
cette triste période furent de présider, au Ministère 
des travaux publics, la commission d'étude des 
moyens de défense, instituée à ce ministère, et la 
commission de l'ambulance des ponts et chaussées et 
des mines pour les blessés convalescents. Ce fut un 
profond chagrin pour lui de voir consommer, après 
le siège de Paris, la mutilation du territoire national. 
Il était Lorrain, sinon par la naissance, du moins par 
l'éducation et par les souvenirs de la jeunesse; et il eut 






I 1 

Ht 



n 



212 M. REYNAUD, INGENIEUR. 

la douleur de voir l'Allemagne prendre et garder 
Thionville, son pays d'adoption, lui qui, plus d'un 
demi-siècle auparavant, s'était, encore enfant, brave- 
ment associé à la défense de cette ville contre l'invasion 
étrangère. 

Mais, si grande que fût cette peine, et si particu- 
lièrement sensible qu'elle dût être à un vieillard, au- 
quel l'espoir d'assister à un revirement de fortune 
n'était guère permis 1 , M. Reynatid ne se laissa point 
abattre ni même décourager. Les douleurs patriotiques 
doivent être supportées stoïquement, sans bruit, sans 
récriminations et surtout sans rodomontades. Elles 
ne deviennent salutaires qu'à la condition de rester 
patientes et recueillies. M. Reynaud n'a marqué la 
sienne que par le redoublement de sollicitude et par la 
chaleureuse émotion avec lesquels il stimula autour 
de lui, notamment chez les jeunes gens, l'ardeur au 
travail et le zèle de bien faire. Il n'y a pas, en définitive, 
de moyen plus efficace pour relever une nation que 
d'accroître, dans les choses essentielles à sa grandeur: 
instruction, sentiment du devoir, esprit de discipline 
et de sacrifice, la valeur des individus qui la com- 



I. ■ Si, à ceux d'entre vous, qui sont devenus des anciens, il 
« n'est pas donné d'assister à la reconstitution intégrale (du pays) 
■ que, tous, nous appelons de nos vœux les plus av-dents, ils pour- 

- vont emporter du moins la conviction que vous, les jeunes, vous 
■i y prendrez la plus large cari, qu'anima de l'esprit de notre vieille 
• École, vous irez jusqu'au bout dans la noble tâche qu'ils auront 

- dû vous léguer. » Exilait du discours prononce par M. Reynaud, 
le a3 décembre 1873, devant la septième assemblée, générale delà 
Société amicale de secours des anciens élèves de l'Ecole polytech- 



DIRECTION DE L'ECOLE DES PONTS ET CHAUSSEES. 213 

posent. M. Reynaud Je savait bien, et ses conseils 
étaient d'autant mieux écoutes qu'il les appuyait de son 
exemple. 

C'est dans cette influence morale qu'a principalement 
consisté l'action qu'il exerça sur les élèves durant son 
directorat. Le trouble apporté dans l'enseignement par 
l'interruption des cours et par le régime transitoire 
qui fat la suite de ce temps d'arrêt, ne lui permit 
point de rien changer à l'ordre établi pour les études ; 
d'autant qu'il était très circonspect à introduire de 
pareils changements, tenant pour raisonnable, en règle 
générale, de ne les proposer que s'il était possible à 
leur auteur — en quoi le temps lui fit défaut — de les 
suivre dans l'application. 

Mais son activité se porta vers des améliorations 
matérielles d'une utilité évidente, qu'il put réaliser 
ou mettre en voie d'exécution grâce à l'autorité dont 
il jouissait. L'École possédait, depuis une quinzaine 
d'années, un terrain qui la bordait, au nord, sur la 
moitié de sa profondeur à partir de la rue des Saints- 
Pères. Les projets précédemment étudiés pour l'utili- 
sation de ce terrain comportaient des bâtiments à 
plusieurs étages, disposés sur les trois côtés d'une cour 
rectangulaire. M. Reynaud proposa de couvrir toute 
la superficie, en construisant, en façade, un bâtiment 
en maçonnerie à plusieurs étages, destiné à loger divers 
services mal installés; et, en arrière, une halle métal- 
lique, vitrée dans le haut, où prendrait place la col- 
lection des modèles, entassée jusque-là dans un local 
étroit et peu éclairé. Ce parti parut bien grandiose à 



si I M. REYNAUD, INGÉNIEUR. 

ceux qui auraient voulu multiplier les étages et les 
compartiments. Toutefois M. Reynaud le fit adopter; 
et plus tard, lorsque l'architecte de l'Ecole, M. Gode- 
bœuf, eut construit la grande halle â trois nefs de 
35 mètres de longueur sur 20 mètres de largeur, et 
que cet ample vaisseau se trouva prêt à recevoir, outre 
les modèles plus anciens, ceux que procurèrent à 
l'École les expositions internationales de 1873 et de 
1878, avec la facilité de les grouper et de les installer 
à souhait dans un local parfaitement éclairé, où l'on 
peut tout ensemble les embrasser d'un coup d'œil et 
les examiner en détail, on fut content de ce résultat 
et, d'un avis unanime, on donna raison à son auteur. 
Celui-ci s'y attendait. Il savait qu'il faut toujours, 
surtout dans les édifices publics, s'attacher aux solu- 
tions simples et larges, et que les partis étriqués, 
compliqués, étudiésen vue des seuls besoins immédiats, 
sans prévision suffisante de l'avenir, sans vue d'en- 
semble quant à la distribution générale des services, 
entraînent bientôt une foule d'inconvénients. Il esti- 
mait aussi qu'un édifice public doit offrir un caractère 
monumental, non seulement dans son aspect extérieur, 
mais encore dans celles de ses pièces, accessibles aux 
visiteurs, quirendentplus particulièrement témoignage 
de sa destination. 

Il s'est guidé d'après ces principes dans le projet 
d'agrandissement de l'École des ponts et chaussées, 
de même qu'il les avait appliqués peu d'années aupara- 
vant (i865-i868) dans la reconstruction du Dépôt 
central des phares. Tout est relatif en matière d'as- 



DIRECTION DE L'ECOLE DES PONTS ET CHAUSSEES. 2i5 

pect et de décoration. Tel édifice qui, situé en pleine 
campagne, paraît élégant avec desformes très simples, 
bâti dans une ville, semblera grossier. Aussi la petite 
tour, portant unelanterne d'expériences, qui compose 
le motif central du Dépôt des phares, est-elle, avec un 
caractère pourtant robuste, d'une architecture beau- 
coup plus ornée que celle d'aucune tour destinée à 
l'éclairage des côtes. Elle est même recherchée dans sa 
décoration, si l'on en juge par la loge ouverte à son 
pied, du côté du Trocadéro, pour recevoir une belle 
carte de l'éclairage du littoral français, peinte dans le 
style des cartes décoratives du Vatican. A l'intérieur 
de l'édifice, le vestibule, le musée, la galerie d'expé- 
riences, la salle de délibération de la Commission des 
phares, le cabinet du directeur, sont traités, dans leur 
ornementation, avec le luxe nécessaire pour donner, 
dans une ville comme Paris, l'idée d'un service im- 
portant et bien tenu. 

Telle est pareillement l'impression produite, à 
l'École des ponts et chaussées, par le musée des mo- 
dèles et par son vestibule attenant à la rue des Saints- 
Pères. Celui-ci toutefois laisse à désirer en ce que la 
porte s'y ouvre hors d'axe, dans un compartiment 
latéral, ce qui ne nuit pas seulement à l'aspect intérieur, 
mais apporte encore beaucoup de gène à l'introduction 
ou à la sortie des plus grands modèles. Ce défaut tient 
au parti adopté pour la façade. On s'est décidé, sur 
l'avis du Conseil des bâtiments civils, contrairement 
aux propositions de M. Reynaud et malgré ses repré- 
sentations, à prolonger sur le front du nouvel édifice 




2i6 M. REYNAUD, INGENIEUR. 

l'ordonnance de l'ancien, afin d'obtenir une disposition 
symétrique pour l'ensemble de la façade. On sacrifiait 
ainsi à un avantage de forme, d'ailleurs très contes- 
table, quelques-unes des convenances de la distribu- 
tion. Il eût mieux valu, comme l'avait demandé 
M. Reynaud, donner à cette partie neuve la forme ap- 
propriée à son rôle; et rien n'empêchait de la bien relier 
avec l'ancienne façade, en la traitant néanmoins dans 
le style sobre et monumental qu'Antoine, l'illustre 
architecte de la Monnaie, avait adopté pour cette 
façade. 

En temps que M. Reynaud s'occupait de loger con- 
venablement les collections de l'Ecole, il en faisait 
rédiger et imprimer le catalogue, qui donne, par ses 
notices, d'intéressantes informations sur l'histoire des 
travaux publics. 11 faisait aussi publier le catalogue 
de l'importante bibliothèque de l'Ecole des ponts et 
chaussées, publication extrêmement utile aux ingé- 
nieurs et vivement désirée par eux 1 . 

M. Reynaud ne s'est pas contenté de laisser, suivant 
l'usage, son portrait à l'École des ponts et chaussées. 
Il y a de plus, avant de la quitter, fondé un prix. Le 
prix Reynaud consiste dans un exemplaire du Traité 
d'architecture, décerné, chaque année, à celui des 
élèves sortants qui a mérité la meilleure note pour 
l'ensemble de ses projets d'architecture. Ainsi le dona- 
teura tout ensemble dispensé à l'École un témoignage 



j. Ces deux c;it:ilo;n:es on', ili rrOp;irés. ].; premier, par M. l'in- 
génieur en chef Baron, le second, par M. le bibliothécaire Schwebelé. 
Us ont paru en 18-73. 



EXPOSITIONS UNIVERSELLES. 217 

de son affection envers elle et un souvenir, utile aux 
élèves, de son mémorable professorat. 



M. Reynaud était naturellement désigné, par ses 
talents et par la notoriété de son nom, pour prendre 
part aux travaux des expositions universelles. Il 
remplit, en 18 55, sous la présidence de M. l'inspecteur 
général Mary, la fonction de membre du jury des ré- 
compenses dans la classe du génie civil. En 18G7, il 
eut l'honneur de présider le jury de la même classe; 
et, grâce au zèle de ses collaborateurs, qu'il savait au 
besoin entretenir et stimuler, les rapports relatifs à 
cette classe se trouvèrent, avant même la fin de l'année, 
terminés et déposés : célérité très méritoire, si Ton 
considère que ces rapports forment un volume de 45o 
pages et si Ton compare la promptitude déployée alors 
avec le retard habituel des publications de ce genre. 
A deux exceptions près, les rapporteurs étaient des 
ingénieurs des ponts et chaussées ou des mines. 

En 1878, M. Reynaud remplit un rôle, sinon plus 
considérable que le précédent, du moins plus étendu 
dans ses attributions et dans sa durée. Il intervint, 
comme membre de la Commission supérieure et.de la 
Commission des marchés, dans l'organisation de l'Ex- 
position, et il y rendit de grands services. 

Très importante aussi fut son influence sur la par- 
ticipation du Ministère des travaux publics aux ex- 



ii8 M. REYNAUD, INGÉNIEUR, 

positions françaises ou étrangères. Pour la première 
fois, à Vienne, en 1873, l'exposition du Ministère fut, 
■à l'initiative de M. Reynaud, président du comité 
d'organisation, installée largement et avec indépen- 
dance dans une annexe bâtie exprès. Ce fut encore à 
sa persuasion qu'on la logea, en 1876, àPhiladelphie. 
dans un pavillon isolé, dont la charpente métallique 
et la décoration furent préparées à Paris; et qu'on fit 
de même, en 1878, dans l'enceinte du Champ de 
Mars, en réemployant, après l'avoir agrandie, la 
charpente ramenée d'Amérique. M. Reynaud estimait 
que lorsqu'une grande administration prend part à 
un concours international, elle ne doit rien négliger 
pour faire honneur à son pays. Il voulait que le 
Ministère des travaux publics fût, aussi bien à 
l'étranger qu'à Paris, représenté par une exposition 
considérable, digne de la France et des corps des 
ponts et chaussées et des mines. Il s'est employé de 
son mieux, dans chaque occasion, pour rendre l'expo- 
sition du Ministère intéressante par la nouveauté non 
moins que par la valeur des travaux présentés au 
public, attrayante, dans son ensemble comme dans 
ses détails, par le mérite de la forme, par l'ordre et 
par la clarté de la disposition, par le soin donne à la 
rédaction du catalogue ; et les succès obtenus attestent 
la justesse de ses vues et l'importance de ses services. 
M. Reynaud a aussi contribué, par l'autorité de son 
opinion, à faire reconnaître individuellement aux ingé- 
nieurs des ponts et chaussées la qualité d'exposant. 
A la vérité, ces ingénieurs collaborent à plusieurs — 



EXPOSITIONS UNIVERSELLES. 219 

en règle générale — à l'exécution d'un même travail, et 
ils agissent sous le contrôle de l'administration cen- 
trale. Chacun d'eux cependant a sa part de respon- 
sabilité et de mérite; et n'est-il pas plus équitable, à 
tout prendre, d'attribuer.à cet ensemble de collabora- 
teurs l'ouvrage qu'ils ont projeté et construit en com- 
mun, que de l'imputer au chef anonyme qui les 
gouverne? En s'effaçant lui-même pour faire valoir 
ses agents, le Ministère des travaux publics s'est 
donc montré justement libéral, d'autant plus, faut- 
il ajouter, qu'il n'a oublié personne, ayant toujours 
pris soin d'associer aux ingénieurs, quand il fut à 
propos de le faire, les conducteurs chargés de la 
surveillance et les entrepreneurs des travaux. C'est 
d'après les mêmes principes, on l'a dit précédemment, 
que M. Reynaud faisait la part de ses subordonnés. 
M. Reynaud, qui s'occupait avec sollicitude des 
expositions du Ministère des travaux publics, prenait 
naturellement un soin particulier de la section réservée 
dans ces expositions au service des phares. Il profitait 
de ces grandes exhibitions internationales, de ces 
copieuses leçons de choses à l'usage des adultes, pour 
attirer la curiosité sur l'éclairage maritime, pour y 
intéresser la masse du public et pour exciter ainsi 
l'opinion à favoriser les progrès de cet important ser- 
vice. Aussi bien le littoral, maintenant envahi de 
toutes parts pendant la belle saison, était, il y a peu 
d'années, beaucoup moins fréquenté; lesphares étaient, 
par suite, moins bien connus, — il n'était pas encore 
question d'eux, non plus que des ingénieurs, dans la 



■ 

I 



220 M. REYNAUD, INGENIEUR. 

littérature à la mode, — et l'on était d'autant mieux 
fondé, pour les recommander à l'attention, à tirer 
parti de circonstances aussi favorables que les exposi- 
tions universelles. Mais, tout en utilisant, selon les 
vues de l'administration, ce moyen de publicité , 
M. Reynaud n'en recherchait pas d'autre; surtout il 
ne faisait rien pour se mettre lui-même en évidence. 

Le matériel de l'éclairage maritime se prête d'ail- 
leurs tout particulièrement à paraître avec succès dans 
une exposition. Il est facile de bien représenter les 
phares soit par des modèles, soit par des dessins; 
et la mer qui baigne plusieurs d'entre eux, les roches 
sur lesquelles sont dressées beaucoup de ces tours, 
donnent matière à des effets pittoresques qui ajoutent 
à la vérité et à l'intérêt du tableau. Les appareils 
d'éclairage ont le mérite de comparaître par eux- 
mêmes. Ils frappent les yeux par l'éclat des miroirs et 
des lentilles, par le brillant des cuivres, par le mouve- 
ment de rotation qu'on leur imprime; et quand on se 
décidait à les élever sur des tours et à les éclairer le 
soir, ils devenaient, surtout avant l'usage industriel 
de la lumière électrique, l'un des principaux objets de 
l'attention du public. M. Reynaud savait, en ingénieur 
et en artiste, profiter de ces ressources. 

C'est principalement dans les expositions parisiennes 
qu'il a pu, grâce aux facilités que procure la présence 
à Paris du Dépôt des phares et des principaux ateliers 
de construction, donner du lustre à l'exposition du 
service qu'il dirigeait; même il a pris soin d'en re- 
hausser encore l'éclat dans chaque occasion, en r855, 



EXPOSITIONS UNIVERSELLES. 221 

1867 et 1S78, par quelque ouvrage particulièrement 
notable et d'un caractère chaque fois différent. Ce fut, 
en i855, un appareil de feu de premier ordre, à 
éclipses de minute en minute, installé dans la grande 
nef du palais de l'Industrie, sur un socle en forme de 
tourelle. Un buste d'Augustin Fresnel, placé au- 
dessus de la porte, recevait l'hommage des nations 
maritimes, représentées, dans une frise peinte, par 
une suite de femmes portant des attributs 1 : on avait 
eu soin de ranger ces figures suivant l'ordre des dates, 
inscrites à leur pied, de l'adoption du système lenticu- 
laire par les pays qu'elles symbolisaient. M. Reynaud 
fut bien inspiré d'honorer ainsi, à l'occasion de cette 
première grande exposition française, la mémoire de 
l'illustre inventeur des phares lenticulaires. De telles 
pensées lui venaient comme de source, et il savait 
les traduire heureusement. 

Tandis que les honneurs de la première exposition 
avaient été, en matière de phares, justement réservés 
aux appareils d'éclairage et à leur inventeur, la 
seconde exposition, celle de 1867, fit particulière- 
ment valoir la construction des tours. Le phare mé- 
tallique des Roches-Douvres, monté au Champ-dc- 
Mars, frappa le public par sa hauteur et par l'élégance 
de ses formes. 

En 1878, l'intérêt fut ramené sur la production et 
la distribution de la lumière, qui avaient fait de grands 
progrès. Deux appareils d'éclairage furent dressés l'un 

1. Cette frise, peinLc par M. Gêrome, décore à présent le musée 
tin Dépôt des phares. 



221 M. REYNAUD, INGENIEUR. 

au-dessus de l'autre au sommet de la tour du pavillon 
des Travaux publics. Le plus élevé était un appareil 
électrique à feu scintillant avec éclats blancs variés 
par des éclats rouges. Au-dessous se trouvait un appa- 
reil de feu de marée, destiné à indiquer de nuit, par 
mètres et par quarts de mètre, au moyen d'éclats 
rouges et d'éclats verts, les hauteurs de l'eau dans un 
port ou dans un chenal. 

A cette même exposition figura une médaille com- 
mémorative des services rendus par la France, jus- 
qu'en 1S78, à l'éclairage et au balisage maritimes 1 . 
L'idée de faire graver une médaille n'est pas de celles 
qui soient familières aux ingénieurs; mais M. Rey- 
naud avait passé par l'École des beaux-arts, et les titres 
de son pays à la reconnaissance des navigateurs méri- 
taient bien l'honneur d'être frappés sur le bronze; ils 
y sont rappelés dans les termes suivants : 



lilJiCTKIfjl'i: I) 



ET 1450 BALISES. 

Dans cette énumération, la part de M. Reynaud 



:. Celle médaille, gravée par M. Degeorge, porte 1 
e femme debout symbolisant la France, qui, d'il 






fanal au-dessus de sa tète, et, de l'autre main, tient un aviron et 
la trompette d'avertissement pour temps de brume. Sur le revers, 
une vue de mer représente des types de pnares, de balises et de 
bouées. 



LES TRAVAUX PUBLICS DE LA FRANCE. 223 

n'est indiquée que par les dates. Elle a été cependant 
assez considérable et assez personnelle pour que, dès 
1873, alors qu'elle n'était pas encore complète, le 
jury de l'Exposition de Vienne en ait proclamé l'im- 
portance. Après avoir voté un diplôme d'honneur au 
service des phares, il voulut décerner une récompense 
égale au directeur lui-même, « en considération des 
services éminents qu'il a rendus 1 ». Témoignage d'es- 
time d'autant plus honorable que le jury, dont il ex- 
primait les sentiments, siégeait à l'étranger et ne comp- 
tait parmi ses membres que trois Français. 



M. Reynaud, on l'a déjà dit, tirait des sujets qu'il 
était conduit à traiter tout ce qu'ils pouvaient rendre, 
C'est ainsi que la collection de photographies réunie 
sous sa direction, en 187J, pour paraître à l'Exposi- 
tion de Vienne, l'amena à publier, avec les ingénieurs 
qu'il s'adjoignit comme collaborateurs 2 , le magnifique 
ouvrage intitulé : les Travaux publics de la France. 

•> On a complété cette collection, ainsi s'exprime 
M. Re}'naud dans la préface, par un grand nombre 
» de vues nouvelles, de manière à rendre compte, par 
<.<■ la reproduction des ouvrages les plus remarquables 
« dans tous les genres, de l'état actuel de l'art de l'in- 



1. Kleilz. Rapport sur les travaux du génie civil- Paris, 1875. 

2. MM. F. Lucas et V. Fournie, pour les routes; Ed. Collignon, 
pour les chemins de fer; H. de Lagrené, pour la navigation inté- 
rieure; Voisin-Bey, pour les ports de mer; E. Allard, pour les 



22 4 M. REYNAUD, INGENIEUR. 

ci génieur en France. Nos œuvres remportent de 
» beaucoup sur celles des anciens. Il convient de les 
" mettre en lumière, de montrer les services qu'elles 
« ont rendus, de rendre compte du développement 
- prodigieux de nos travaux publics, qui a déter- 
•> miné de si profondes transformations dans nos 
ti mœurs. » 

Les cinq volumes dont se compose l'ouvrage se 
rapportent respectivement aux routes et ponts, aux 
chemins de fer, aux rivières et canaux, aux ports 
de mer, aux phares et balises. Aux cinquante plan- 
ches phototypiques, que chacun d'eux contient, sont 
joints une carte et un texte in-folio d'une centaine de 
pages, illustré par de nombreuses gravures, dont une 
partie reproduit d'anciens dessins. Les informations 
historiques, unies aux renseignements techniques, per- 
mettent de suivre les développements successifs de 
l'art des constructions et font valoir les progrès accom- 
plis. L'ouvrage est traité de manière à offrir aux hom- 
mes du métier un intéressant résumé des connais- 
sances relatives à leur profession, et aux personnes 
étrangères à cette profession, une lecture facile, instruc- 
tive, même attachante. Il répond ainsi de tous points 
au but que M. Reynaud s'est proposé d'obtenir. En 
définitive, c'est une illustration, sérieuse dans le fond, 
neuve et très soignée dans la forme, des travaux pu- 
blics de la France. Rien de pareil n'avait été fait 
jusque-là. 

Peu de jours avant sa mort, M. Reynaud donnait 
le bon à tirer de la préface. Ses collaborateurs, pour 



L'ATLAS DES PORTS MARITIMES. 22S 

honorer la mémoire de l'initiateur et du directeur de 
l'œuvre, ont fait placer son portrait, accompagné 
d'une notice biographique, à la suite de cette préface, 
qui fut son dernier ouvrage. 



De même que la participation de M. Reynaud aux 
expositions universelles a produit les Travaux pu- 
blics de la France, de même ses fonctions de direc- 
teur des phares le conduisirent à publier V Atlas des 
ports maritimes de la France et déterminèrent le 
concours très actif qu'il donna à la Société centrale 
de sauvetage des naufragés. 

La nécessité de connaître exactement la topographie 
des ports de mer et de leurs abords en vue de bien 
disposer les signaux de nuit et de jour qui marquent 
leurs accès, fit constater à M. Reynaud l'insuffisance 
des documents planimétriques existants. Les cartes 
de la marine, si exactes dans leurs indications touchant 
la configuration des côtes dans la zone couverte par la 
mer, sont moins précises et surtout moins complètes 
dans les renseignements qu'elles donnent sur la zone 
insubmersible. Les ports, ceux notamment de faible 
importance, n'y figurent souvent qu'à des. échelles 
excessivement réduites. D'autre part, les plans du 
commerce laissent en général beaucoup à désirer, soie 
dans la représentation, soit dans l'orientation des 
ouvrages d'art. Il y avait donc, quant à la topogra- 



aa6 M. REYNAUD, INGÉNIEUR. 

phie des ports maritimes, une lacune importante à 
remplir. En la comblant, — écrivait le 23 octobre 
186S M. de Franqueville au ministre des Travaux 
publics, — ■ on ferait une œuvre très utile à tous égards 
et l'on répondrait à des vœux souvent exprimés. Le 
28 du même mois, la publication de YÀtlas des ports 
maritimes était décidée et confiée à une commission 
de quatre membres présidée par M. Reynaud '. 

Cet atlas est une œuvre considérable. Une fois ter- 
miné, il contiendra, sur cent quarante-huit planches, 
dont plusieurs doubles ou même triples, les plans des 
quelque trois cents ports de la France et de l'Al- 
gérie, plans gravés sur cuivre, tous à la même 
échelle (^ô), tous pareillement orientés et, pour 
plus de clarté, imprimés à deux couleurs, en noir pour 
les indications terrestres, en bleu pour la topographie 
maritime 5 . Dix-huit cartes hydrographiques, égale- 
ment gravées en taille-douce et tirées à deux couleurs, 
représentent les régions les plus accidentées et les plus 
intéressantes du littoral'. Chaque port est décrit en 

[. Les trois autres membres étaient : M. l'ingénieur en chef 
Ecorner) - , M. le chef de division Dumoustier et M. l'ingénieur 
baron Bande, secrétaire de la Commission. 

1. On s'attache à donner très exactement, sur ces plans, non 
seulement les ouvrages des ports proprement dits, y compris les 
cales, les escaliers, les crues, les treuils, les bornes, les bouées, les 
candélabres, et les courbes du niveau du fond de la mer, tant au- 
dessous qu'au-dessus de la laisse des plus basses marées, mais 
encore la topographie des villes, étendue, autant que possible, 
jusqu'aux gares de chemins de fer, l'indication, par une teinte plus 
foncée, des monuments publics et celle, au moyen de hachures, des 
notables accidents de terrain. 

3. De ces dix-huit cartes : quinze, à l'échelle de tîtï^i se rappor- 
tent aux côtes de France; une, à l'échelle de —^ - ^« 1 représente la 



L'ATLAS DES PORTS MARITIMES. 227 

particulier dans une notice d'une étendue propor- 
tionnée à son importance, notice contenant les infor- 
mations hydrographiques, historiques, techniques, 
financières et commerciales relatives à l'état actuel et 
à ses antécédents. Des gravures sur bois insérées dans 
le texte reproduisent les états anciens les plus remar- 
quables, les dispositions des projets les plus intéres- 
sants, les profils des principaux ouvrages, les courbes 
de marée. Les notices se terminent par des tableaux 
statistiques relatifs au mouvement des navires et des 
marchandises et par des indications bibliographiques. 
Elles forment huit volumes, forts chacun d'environ 
sept cents pages, dont trois volumes pour la Manche, 
trois pour l'Océan et deux pour la Méditerranée, la 
Corse et l'Algérie comprises. 

Tels sont les traits essentiels du programme éla- 
boré et, après quelques tâtonnements, arrêté par la 
Commission de l'Atlas. Programme vraiment com- 
plet, dont la réalisation entraîne la réunion d'une 
foule de documents et exige une grande dépense de 
travail. Mais les collaborateurs sont nombreux. Ce 
sont les ingénieurs des services maritimes et le per- 
sonnel sous leurs ordres. Chaque Ingénieur fournit à 
la Commission, en temps utile, les notices et les plans 
mis à jour de son service; les notices sont publiées 
en son nom, il en prend la responsabilité. La Com- 
mission règle la marche du travail, rassemble et coor- 
donne les documents, les vérifie, veille à la gravure 

Corse : et deux, à l'échelle de , - ,, „;'„'.. m donnent les côtes de l'Ai- 



22 & M. REYNAUD, INGENIEUR. 

des planches et à l'impression du texte; son travail 
est anonyme. 

M. Reynaud était précisément l'homme le mieux 
capable de présider à ia publication dont il s'agit. 
Directeur des phares depuis 1846, il était, au moment 
où l'Atlas fut entrepris, en continuelles relations, de- 
puis une quinzaine d'années, avec les ingénieurs des 
services maritimes. Il avait été le professeur de la plu- 
part d'entre eux, et ce titre, non moins que son pres- 
tige personnel et l'autorité due à son grade et à sa 
fonction, lui donnait sur eux une action considérable. 
Or il ne fallait rien moins qu'un tel ascendant pour 
mettre en bonne voie une tâche aussi laborieuse que 
celle de l'Atlas, pour stimuler efficacement le zèle de 
collaborateurs auxquels on demandait de s'acquitter, 
à point nommé, d'un travail souvent très lourd, qui 
venait s'ajouter aux occupations régulières et parfois à 
la préparation ou à l'exécution de projets très impor- 
tants. Mais, grâce à l'influence de M. Reynaud, à son 
tact, à la satisfaction qu'on éprouvait â collaborer 
avec lui, la bonne volonté a été grande. Les docu- 
ments topographiques sont consciencieusement véri- 
fies ; les notices témoignent de recherches étendues et 
approfondies; même il a fallu modérer quelquefois la 
ferveur des auteurs, rarement on a dû l'exciter. 

Un autre service rendu par M. Reynaud à l'Atlas 
des ports maritimes est d'en avoir fait une œuvre 
accomplie dans la forme. On aurait pu emplo} r er des 
procédés de gravures expéditifs et alléger les notices; 
mais alors le recueil eût été non seulement beaucoup 



L'ATLAS DES PORTS MARITIMES. 229 

moins soigné, mais aussi — ie fond, en ces matières, 
étant inséparable de la forme — beaucoup moins sûr 
dans ses informations. M. Reynaud a voulu lui donner 
toutes garanties d'exactitude. Il a pensé que, par l'im- 
portance de son objet et par la masse de travail que 
nécessitait sa publication, cet ouvrage méritait d'être 
traité avec la correction qui caractérise les œuvres dé- 
finitives, celles qu'on ne cesse jamais de consulter. 
Mais en même temps que V Atlas des ports remplit 
cette condition, ses planches se prêtent aux exigences 
du service courant. Reportées et tirées sur pierre, 
elles fournissent aux ingénieurs des services maritimes 
d'excellents plans d'ensemble pour l'étude et la présen- 
tation des projets. 

Selon les prévisions premières, la publication de 
l'Atlas devait s'accomplir en quelques années. Voici 
toutefois seize ans qu'elle dure; et, sur les huit volu- 
mes de l'ouvrage, deux sont encore à paraître. Telle 
est la conséquence des soins donnés à l'exécution. Ces 
soins, M. Reynaud les a toujours encouragés, quoi- 
qu'il en résultât des retards assez longs pour lui retirer 
l'espoir de mettre la dernière main à l'œuvre. Déjà la 
Commission primitive a disparu tout entière, et il ne 
reste plus des ouvriers de la première heure que M. le 
conducteur principal Huguenin, chef du bureau de 
dessin, dont le zèle et les talents sont si utiles à la pu- 
blication de l'Atlas. Mais l'impulsion donnée par 
M. Reynaud continue de s'exercer après lui ; il suffit 
de l'entretenir : elle soutiendra l'entreprise jusqu'au 
bout. 



m 



230 M. REYNAUD, INGENIEUR. 

Ce n'est pas un petit mérite que celai de faire réussir 
une œuvre aussi ardue, en laissant après soi des tra- 
ditions capables d'en assurer le succès. Que d'ouvra- 
ges analogues n'ont point abouti, parfois abandonnés 
par leurs propres auteurs! M. Reynaud, qui a beau- 
coup entrepris, aura mené à bien tous ses travaux, soit 
par lui-même, soit par les continuateurs qu'il s'est 
donnés. C'est qu'il ne s'assignait que des tâcbes vrai- 
ment utiles, et que, après les avoir bien conçues, il en 
poursuivait sagement et résolument l'exécution. 



Non seulement les phares sont par eux-mêmes, à 
raison des avertissements qu'ils donnent aux naviga- 
teurs, les engins de sauvetage maritime les plus puis- 
sants et les plus efficaces, mais souvent leurs gardiens 
payent de leur personne pour secourir des naufragés. 
Le directeur du service des phares a donc sa place 
toute marquée dans le Conseil d'administration de la 
Société centrale de sauvetage des naufragés. M. Rey- 
naud, entré dans ce conseil dès l'origine de la Société 
(mars i865), y joua de suite un rôle considérable. 11 
fît partie, comme vice-président, du Comité d'admi- 
nistration, composé de neuf membres, qui, désignés 
annuellement par le Conseil, se réunissent deux fois 
par mois pour traiter les affaires courantes. Tâche 
relativement légère aujourd'hui, mais laborieuse et 
difficile au début, quand tout était à organiser. 
M. Reynaud s'y dévoua sans réserve et rendit les plus 



SOCIETE DE SAUVETAGE DES NAUFRAGES. s3i 
grands services, que son ancien président et collègue 
du comité, l'amiral' de la Roncière-le-Noury, a rap- 
pelés, dans les termes suivants, le ig mai 1880, de- 
vant rassemblée générale de la Société : 

« La Société centrale ne pouvait poser des bases 
« solides sans le concours de l'administration des 
« ponts et chaussées. Dès notre création, M. Rey- 
« naud, inspecteur général dans cette administration, 
« voulut bien accepter d'être notre collaborateur. Il di- 
<■ rigeak depuis longtemps déjà le difficile service des 
« phares et balises, auquel il avait fait atteindre une 
« perfection qu'aucune nation maritime n'a encore 
« dépassée. II voulut bien nous apporter le concours 
« de sa profonde connaissance du littoral de la France, 
« que ses fonctions l'entraînaient àparcourir fréquem- 
« ment.... C'était avec une affection analogue (à celle 
« qu'il ressentait pour le corps des ponts et chaussées) 
1 qu'il parlait de notre Société et qu'il en suivait les 
- développements auxquels il participait d'une façon 
" si efficace. Membre du Comité depuis sa création, 
« il n'est aucune des questions soumises à ce comité 
■• sur laquelle il n'ait donné un avis toujours écouté. 
» Il 3' prenait souvent de hardies et fécondes initia- 
■t tives. 

«■ Il laissera dans les fastesde la Société le souvenir 
« d'un de ses champions les plus actifs, comme celui 
« d'un de ses dignitaires les plus appréciés '. ■> 

1. M. Re) : naud succéda, connue président Un Comité, le 24 mai 1873, 
à l'amiral de la Ronciére, devenu président du Conseil de la Société 
en remplacement de l'amiral Iligault de Genouilly. Le 24 dé- 
cembre 1874, il quitta le Comité pour rester simplement administra- 



232 M. REYNAUD, INGENIEUR. 

Ainsi M. Reynaud a beaucoup contribué à l'orga- 
nisation et au développement de cette charitable et 
vaillante Société de sauvetage, qui, depuis vingt ans 
qu'elle existe, a déjà, sur les côtes de France et d'Al- 
gérie, secouru ou sauvé près de sept cents navires et 
arraché trois mille quatre cents hommes à la mort'. 
Mais les bienfaits de cette institution ne s'étendent pas 
seulement aux personnes et aux navires qu'elle secourt. 
Ils se font encore sentir aux sauveteurs eux-mêmes 
par les sentiments d'humanité et d'abnégation dont 
ceux-ci se pénètrent en remplissant leur dangereuse 
mission volontairement acceptée. N'est-ce pas un im- 
mense progrès que les descendants des naufrageurs 
risquent à présent leur vie pour secourir des navires 
que leurs aïeux eussent attirés à la côte !■ pour sauver 
des naufragés de toute nation que ces aïeux eussent 
achevés sans scrupule ! De tels progrès intéressaient 
vivement M. Reynaud, qui se préoccupait beaucoup 
du côté moral des questions. Il connaissait bien les 
gens de mer ; il avait eu, depuis la construction du 



teur. A raison de l'importance do ses services, la Société a placé 
son portrait dans la salle des délibérations du Comité, honneur 
réservé, après leur mort, aux dignitaires les plus éminents et aux 
bienfaiteurs les plus généreux. 

i. Très modeste à ses débuts, la Sociale de sauvetage a rapide- 
ment prospéré. Elle possède aujourd'hui soixante-sept canots de 
sauvetage et prés de quatre cents postes de porte-amarres manœu- 
vres par deux mille douaniers et marins volontaires. Son capital 
en valeurs mobilières est de 700 000 francs. En 1 OB4, elle a dépensé 
170000 francs et reçu, en recettes ordinaires et extraordinaires, 
240 000 francs, obtenus par souscriptions j subventions, donations, 
revenus de titres et recettes diverses. (Renseignements tirés de 
l'allocution prononcée par l'amiral marquis de Montaignac, prési- 
dent actuel de la Société, à ['assemblée générale du i3 mai ilî05.) 



COMMISSIONS. — ARBITRAGE. 233 

phare de Bréhat, mille occasions d'apprécier leurs 
solides qualités, et sa sympathie pour eux était pro- 
fonde. Il s'est voué avec d'autant plus de sollicitude 
aux travaux de la Société de sauvetage que cette œuvre 
constituait, au profit des populations maritimes, un 
instrument d'amélioration morale en même temps 
que d'assistance matérielle. 



Outre les travaux dont il vient d'être rendu compte, 
M. Reynaud prit part, comme ingénieur, à ceux d'un 
grand nombre de commissions administratives : on 
rappellera seulement les principales. 11 fit partie, en 
1848, de la Haute Commission des éludes scientifi- 
ques et littéraires, instituée par Carnot dès le 29 fé- 
vrier, et un peu plus tard de la Commission des ate- 
liers nationaux. En même temps qu'on le nommait 
membre de celle-ci, le 25 mai, on le convoquait d'ur- 
gence avec ses collègues, le lendemain, à sept heures et 
demie du matin, dans le domaine de Monceaux, Il 
siégea deux fois, en 1 863 et en 1876, à la Commis- 
sion duprix Volta; appartint, depuis le 19 mars 1870, 
au Conseil supérieur de l'enseignement technique ; 
entra, en 1S71, à la Commission mixte des travaux 
publics; et présida, en 1873, la Commission des An- 
nales des ponts et chaussées. 

L? arbitrage pour le rachat des chemins de fer du 
Sud-Ouest fut à la fois la dernière en date et la plus 



234 M, REYNAUD, INGENIEUR. 

importante de ces tâches supplémentaires. Après le 
rejet par la Chambre des députés, en mars 1877, du 
projet de convention avec la Compagnie d'Orléans 
relativement au rachat, par cette compagnie, des lignes 
secondaires des Charentes, de la Vendée, etc. (en tout 
-25o6 kilomètres), le Ministre des travaux publics fut 
invité : soit à traiter avec la Compagnie d'Orléans sur 
des bases plus avantageuses, soit à constituer un grand 
réseau du sud-ouest, exploité par l'État. C'est à ce 
dernier parti qu'il s'arrêta. Des conventions furent 
passées avec dix compagnies d'intérêt général ou d'in- 
térêt local 1 . L'indemnité devait être, conformément à 
ia loi du 23 mars 1874, réglée définitivement et sans 
appel par une commission arbitrale, qui fut composée 
de MM. Reynaud, désigné par l'administration ; Var- 
roy, ingénieur en chef, sénateur, désigné par les com- 
pagnies, et de Maisonneuve, inspecteur général des 
finances, choisi d'un commun accord par les deux 
parties. 

« L'estimation, qui portait sur une somme de 
« 3oo millions, était particulièrement délicate; elle 
« soulevait les questions les plus difficiles, notamment 
« en ce qui touchait les entreprises générales, les frais 
« de constitution des sociétés, les charges à imputer 
« au compte de premier établissement pour intérêt 
« des capitaux pendant la période de construction*. » 

1. Charsntes. —Vendée. — Bressuire à Poitiers. — Saint-Nazairc 
au Croisic. — Orléans a Chàlons. — Clermont a Tulle. — Orléans 
â Rouen. — Poitiers à Saumur. — Maine-et-Loire et Nantes. — 
Chemins nantais. 

2. Alfred Picard. La vie et les travaux de M. Henri-Aus<iste 



ARBITRAGE. 2.35 

Malgré ces difficultés, les sentences arbitrales furent 
encore rendues en 1877 et, le janvier 1878, le mi- 
nistre proposait le rachat de 26i5 kilomètres, com- 
portant, tant en travaux restant à faire qu'en allocations 
pour rachat, une dépense totale d'environ 5oo mil- 
lions. La loi fut votée le '1 5 mars par la Chambre des 
■députés et le 10 mai par le Sénat, devant lequel 
M. Varroy justifia les opérations des arbitres. 

La carrière administrative de M. Reynaud, qui a 
pris fin le 1" mars 1878, ne pouvait se terminer 
plus honorablement que par cette mission. En le choi- 
sissant, lui, directeur des phares, étranger par ses fonc- 
tions aux affaires de chemins de fer, pour traiter, à l'âge 
de soixante-quatorze ans, une aussi grosse et aussi dé- 
licate question de rachat, le Ministre des travaux pu- 
blics marqua, de la façon la plus significative, la con- 
fiance qu'il avait dans sa droiture et dans ses lumières. 
C'était en quelque sorte le reconnaître alors pour le 
représentant le plus hautement considéré, pour le 
membre le plus émïncnt du corps des ponts et chaussées. 



Varroy, ingénieur en chef des ponts et chaussées, sénateur, ancien 
ministre des Travaux put-tics. Paris, i883, p. 46. Consulter encore, 
au sujet de cet arbitrage et tic ses précédents : Alfred Picard, Les 
chemins de fer français, tome III. 



M. IÎKYNAUD, INGÉNIEUR. 



Les hommes d'action veulent être dépeints d'après 
leurs œuvres. Aussi a-t-il fallu, pour tracer fidèlement 
le portrait de M. Reynaud, rendre un compte déve- 
loppé de ses travaux. Tandis que le grand nombre et 
la variété de ceux-ci témoignent de la puissance d'es- 
prit de leur auteur, de son activité, de sa fécondité, 
les sujets auxquels ils se rapportent manifestent ses 
goûts et les qualités de l'exécution dénotent son carac- 
tère. On retrouve dans les édifices qu'il a bâtis, dans 
les livres qu'il a écrits, dans les travaux de toute sorte 
qu'il a entrepris, la ferme empreinte de ce bon sens, 
de cette conscience, de cette netteté de jugement, de 
cet esprit d'ordre, de ce soin de la forme, de ce souci 
de joindre le beau à l'utile, de ce zèle du bien, qui 
furent les traits saillants de sa physionomie morale. 
Si l'on envisage dans son ensemble cette longue 
carrière, difficile au début, prospère ensuite, toujours 
enchaînée au devoir, scrupuleusement honnête, inva- 
riablement dirigée par les mêmes principes, on cons- 
tate que, malgré une part inévitable de chagrins, elle 
fut en définitive riche en satisfactions et vraiment heu- 



■ ;- 



reuse. C'était l'avis de celui là même qui l'a parcou- 
rue. Parvenu à la vieillesse, M. Reynaud « a rendu 
« d'humbles actions de grâces à la Providence pour 
« tous ses bienfaits ». Sans doute on pourrait lui 
appliquer justement les paroles suivantes, qu'il a pro- 
noncées sur la tombe de M. l'inspecteur général Léonor 
Fresnel : 

« II y a plus de justice en ce monde que ne le pré- 
« tendent quelques esprits chagrins. Voilà un homme 
« qui a mérité d'être heureux, il l'a été ; qui a exécuté 
« de remarquables travaux, leur valeur a été haute- 
•< ment reconnue; qui a toujours été honorable, il a 
:• été sérieusement honoré; qui a été affectueux, il a été 
« tendrement aimé ; qui était bon et dévoué, il a été 
■■ entouré jusqu'à la fin d'amis sur lesquels il pou- 
« vait compter et qui conserveront pieusement son 
h souvenir. » 

En vérité, la société serait bien mal avisée si elle ne 
ménageait point de pareilles compensations aux hom- 
mes qui, satisfaits de les recevoir, se donnent à son 
service sans en rechercher d'autres. Tel a été M. Rey- 
naud. Le mobile de ses actions fut un sentiment très 
élevé du devoir. Le devoir, pour lui, n'a pas seule- 
ment consisté à s'acquitter strictement d'une succes- 
sion de tâches déterminées, mais à se dévouer à ces 
tâches, à aller au-devant d'elles et, après les avoir 
rendues siennes, à les développer, à les coordonner, à 
les parfaire au mieux de leur but. 11 n'a désiré que 
celles qui, convenant à ses talents, pouvaient être 
remplies par lui delà manière la plus fructueuse ; en 



a.™ M. REYNADD, INGENIEUR. 

les accomplissant, il s'est proposé toujours l'intérêt du 
public, se reposant sur le sort du soin de pourvoir à 
son avantage particulier. Tous ses travaux témoignent 
de sa fidélité à suivre ces règles de conduite. 

Devenu, sur les instances du Ministre de l'instruc- 
tion publique et des cultes, inspecteur général des édi- 
fices diocésains, M- Reynaud s'applique à faire bien 
fonctionner ce nouveau service, à l'organisation duquel 
il avait beaucoup contribué. II visite diligemment 
les monuments de sa circonscription, évaluantet clas- 
sant toutes les dépenses opportunes; mais ni le ro- 
mantisme à la mode, ni l'influence du milieu artisti- 
que qui l'environne, ni l'attrait des édifices commis à 
sa surveillance, ne troublent son jugement. Dès le 
principe, il circonscrit avec prudence la portée du 
mouvement rétrospectif auquel ses fonctions l'ont 
associé. Loin de se poser en champion du moyen 
âge, il condamne formellement la restauration de l'art 
gothique et n'hésite point à -quitter sa charge quand 
le soin de sa dignitélui paraît motiver cette résolution. 
Il se retire d'ailleurs sans bruit, honnêtement, en 
homme qui veut faire son devoir sans attirer l'atten- 
tion sur sa personne. 

Professeur à l'École polytechnique, M. Reynaud y 
renouvelle l'enseignement. Il fait plus : parachevant 
cette tâche, coordonnant magistralement les connais- 
sances scientifiques, techniques, artistiques et archéo- 
logiques acquises au cours des différentes phases de 
sa carrière, il écrit le Traité d'architecture. Mais 
ce n'est pas seulement par ia composition de cet 



excellent ouvrage, devenu classique dès son apparition, 
que M. Rcynaud témoigne de sa sollicitude envers ses 
élèves et manifeste sa haute et large compréhension 
des devoirs du professorat. Il se dévoue aux jeunes 
gens dont il a été le maître, s'intéresse à leurs entre- 
prises et à leur sort et saisit toutes les occasions de 
leur rendre service. C'est ainsi notamment que la 
création et les progrès de la Société amicale de secours 
des anciens élèves de l'École polytechnique sont en. 
grande partie son œuvre et que, élu président de cette 
Société, il lui consacre pendant ses derniers jours, 
avec une courageuse abnégation, ce que la maladie 
iui a laissé de forces. 

Directeur des phares, M. Reynaud s'acquitte avec 
un zèle égal de tous les devoirs de sa charge. Le per- 
fectionnement des appareils d'éclairage, la construc- 
tion des tours de phares et des balises, les expériences 
du Dépôt central, les tournées d'inspection, l'adminis- 
tration intérieure, les communications avec l'étranger, 
toutes ces différentes parties du service sont menées 
de front par lui avec une égale sollicitude et une égale 
supériorité. Si les travaux de construction dominent 
dans son œuvre, c'est que, à son accession au direc- 
torat, cette branche du service était en retard. Con- 
sciencieux jusqu'au sacrifice de son amour-propre 
d'artiste, il traite dans le goût le plus simple, tout 
en leur conservant un aspect monumental, les édi- 
fices bâtis sous sa direction, les considérant comme 
destinés avant tout à remplir un but utile et rédui- 
sant les dépenses au nécessaire afin de suffire à un 




I 



2 4 o M. REYNAUD, INGENIEUR. 

plus grand nombre de travaux et de multiplier ainsi 
les bienfaits. 

A la direction des phares comme à l'École po- 
lytechnique, M. Reynaudj maîtrisant sa tâche, sait 
l'élargir au gré de ses hautes facultés et de sa passion 
pour le bien. En même temps qu'il agît, il rend 
compte au public de ses travaux. Le Mémoire sur 
l'éclairage et le balisage des eûtes de France fait 
pendant, proportion gardée, au Traité d'architec- 
ture, et la publication de V Atlas des ports mari- 
times vient encore attester le goût de son auteur 
pour les études approfondies. Dans un autre ordre 
d'idées, le chaleureux appui donné à la Société cen- 
trale de sauvetage des naufragés, témoigne, comme 
l'assistance prêtée à la Société de secours des anciens 
élèves de l'École polytechnique, de l'ardent esprit de 
charité qui animait M. Rej'naud et aussi de ses efforts 
pour développer, partout où s'exerça son influence, le 
noble et salutaire sentiment de la solidarité profes- 
sionnelle. 

A l'École des ponts et chaussées, dont il fut succes- 
sivement le professeur d'architecture et le directeur, 
dans l'organisation et aux jurys des Expositions uni- 
verselles, dans la publication des Travaux publics 
de la France, à la Commission des Tuileries, à la 
Commission d'arbitrage des chemins de fer du Sud- 
Ouest, dans les autres conseils, commissions, jurys et 
comités de toute sorte où il a siégé pendant plus de 
quarante ans, M. Reynaud se montre constamment, 
comme dans ses occupations principales, serviteur 



RESUME. 24! 

empressé du devoir. H prend à cœur toutes les tâches, 
grandes ou petites, dont la charge lui incombe, et les 
remplît avec une largeur de vues, une sûreté de juge- 
ment et une fermeté d'action dignes d'être proposées 
pour exemple et d'assurer à sa mémoire une haute et 
durable estime. 

Tant de travaux exigent de nombreux collabora- 
teurs, et l'un des mérites de M. Reynaud est de sa- 
voir se faire assister. 11 excelle dans l'art d"organiser 
et de commander ; il possède à fond le talent de juger 
les hommes, de les mettre à leur place, de les en- 
traîner et d'obtenir d'eux tout ce qu'ils sont capables 
de rendre. Talent d'autant plus rare que son exercice 
suppose, outre d'éminentes qualités, une supériorité 
incontestable et indiscutée. 

Le succès de M. Reynaud dans cette partie si im- 
portante de son rôle de directeur et d'administrateur 
tient pour beaucoup à la vertu de la discipline qu'il 
observe. 11 pratique le travail en commun selon les 
principes polytechniciens et les traditions du corps des 
ponts et chaussées, laissant à ses collaborateurs, avec 
une part d'initiative et de responsabilité aussi étendue 
que le comportent leurs fonctions, une part non 
moindre dans les récompenses et dans l'honneur 
attachés au résultat. 

L'esprit dans lequel M. Reynaud applique cette 
libérale et intelligente méthode apparaît jusque dans 
ses écrits. Il y nomme ses collaborateurs et y tait son 
propre nom. Sans doute cette modestie ne l'amoindrit 
pas auprès des hommes vraiment capables d'appré- 



242 M. REYNAUD, INGENIEUR. 

cier ses travaux; ceux-ci connaissent assez son mérite 
pour le dispenser d'en faire la preuve; mais ce public 
esc fort limité et il faut, pour s'y restreindre, une rare 
indifférence à l'approbation banale. Aussi bien, en 
sacrifiant ainsi l'étendue de sa réputation, M. Rcynaud 
poursuit encore le but élevé auquel se rapportent tous 
ses actes. Car une condition nécessaire pour remplir 
le mieux possible l'emploi de chef, pour obtenir des 
subordonnés la plus grande somme d'efforts, est de 
leur inspirer avant tout une confiance absolue. Et le 
plus sûr moyen d'y parvenir consiste à s'effacer soi- 
même. Capable de prendre ce parti sous l'impulsion 
d'un sentiment de délicate fierté, M. Reynaud sait 
encore s'y résoudre en vue de rendre de plus grands 
services et, en définitive, pour s'acquitter parfaitement 
de son devoir. 

Fierté d'âme, délicatesse de sentiments, passion du 
devoir, ces vertus ne sont-elles pas fortifiées, éveillées 
même, dans une certaine mesure, par un esprit de 
corps bien réglé? M. Reynaud n'en doute pas. Pro- 
fessant la plus haute estime pour l'esprit de corps 
de l'École polytechnique, il en proclame volontiers 
les mérites et il en fait, au terme de sa carrière, 
le solennel et chaleureux éloge devant l'Assemblée 
générale de la Société de secours des anciens élèves. 
Il y rapporte le meilleur de leurs qualités, ce qui fait 
leur force pour le service du pays, et soutient leur dé- 
vouement à la chose publique. 

Mais de l'École polytechnique procèdent plusieurs 
corps d'état, et M. Reynaud s'attache plus étroitement 



à celui dont il fait partie : au corps des ponts et chaus- 
sées. Il trouve bon de s'assujettir, depuis les liens de 
la famille jusqu'à ceux de la patrie, à une suite de 
servitudes qui lui assignent des devoirs bien définis. 
Son affaire n'est pas de planer de haut sur l'huma- 
nité; cela dispense trop aisément des obligations posi- 
tives. Il se mêle au contraire à ses semblables, afin 
de pouvoir se consacrer constamment et efficacement 
à leur service. En réglant ses affections et ses devoirs, 
il discipline ses forces et leur donne l'emploi le plus 
profitable à autrui. 

Membre du corps des ponts et chaussées, M. Rey- 
naud est pénétré de son esprit; ses traditions lui 
sont chères, ses préoccupations l'émeuvent, sa répu- 
tation lui tient à cœur. Il s'efforce de maintenir sa 
règle, de contribuer à ses succès, de le défendre au 
besoin, de prêter à ses membres une généreuse et dis- 
crète assistance. Mais son esprit de corps, exempt de 
fanatisme et de fatuité, n'a rien d'étroit ni de blessant. 

Cet esprit de corps trouve sa meilleure justification 
dans le témoignage de carrières semblables à celle de 
M. Reynaud. C'est aussi par l'exemple de celles-ci 
qu'il se vivifie et se perpétue. A cet égard, l'action de 
M. Reynaud fut considérable, et l'on ne saurait mieux 
faire, pour la caractériser, que de rendre compte des 
idées au soutien desquelles elle s'est employée. Aussi 
bien les sentiments, l'esprit de corps des ingénieurs 
des ponts et chaussées sont peu connus du public; 
c'est de parti pris que, soit en bien, soit en mal, on 
les juge presque toujours. 



2.|4 M. REYNAUD, INGENIEUR. 

Tout en s'appuyant sur des principes invariables, 
ces sentiments, cet esprit de corps éprouvent les modi- 
fications qu'entraînent les changements de temps et 
de milieu. En montrant ce qu'ils ont été durant la 
carrière de M. Reynaud, on dépeindra la physionomie 
morale du corps des ponts et chaussées pendant l'une 
des phases les plus brillantes que ce corps ait tra- 
versées. En effet, de i83o à 1880, ses ingénieurs ont 
dirigé, presque sans partage, l'exécution de cette mul- 
titude de travaux publics : routes, chemins de fer, 
ports maritimes, phares, canaux de navigation et d'ir- 
rigation, qui ont transformé la condition économique 
de la France, tant augmenté sa richesse et exercé sur 
les mœurs de ses habitants une action peut-être plus pro- 
fonde que celle d'aucune révolution politique. L'activité 
de ces ingénieurs s'est même étendue, pendant la pé- 
riode dont il s'agit, sur une grande partie de l'Europe. 

En terminant par cet examen le récit de la vie et 
des travaux de M. Reynaud, on associera pius étroi- 
tement au corps des ponts et chaussées l'un de ses 
membres les plus éminents, les plus accomplis, les 
plus respectés, l'un des hommes qui l'ont le mieux 
servi et le plus honoré, qui l'ont aussi le plus aimé. 
Et, quoiqu'on ait eu sans cesse, en écrivant le chapitre 
suivant, sa figure sous les yeux, on achèvera ce livre 
d'une manière digne de lui, digne de la modestie 
et de l'abnégation avec lesquelles il a rempli sa tâche, 
en taisant son nom dans les dernières lignes, pour 
n'y parler que du corps d'état, de l'être moral auquel 
il s'était religieusement attaché. 



CHAPITRE IV 



LE CORPS DES PONTS ET CHAUSSEES, SES SENTIMENTS, 
SON ESPRIT DE CORPS, SES PRÉOCCUPATIONS. 



Si Us ingénieurs remplissent aujourd'hui le monde 
du bruit de leurs travaux, du moins ils ne le fatiguent 
guère de celui de leurs noms. Qu'un grand ouvrage, 
qu'une entreprise considérable, port, canal, chemin 
de fer, soit mené à bien, les journaux le constatent, 
apprécient l'œuvre quelquefois, mais, s'ils parlent des 
auteurs, se contentent de dire : les ingénieurs. L'inau- 
guration a-t-elle lieu, on énumère les personnages de 
marque, on publie toasts et discours; cependant les 
ingénieurs restent anonymes. Pour l'homme d'État, 
qui harangue, comme pour le journaliste, qui écrit, 
ils n'existent qu'en forme collective. 

Quelle différence avec les littérateurs, les artistes, 
les comédiens!... Livres et journaux disent leurs 
noms et racontent leurs actions, on est curieux de les 
connaître, on s'intéresse à leurs personnes. C'est qu'Us 
nous donnent le superflu sous les formes les plus déli- 



246 LE CORPS DES PONTS ET CHAUSSEES. 

cates, ce divin superflu, dont la jouissance a d'autant 
plus de prix qu'elle est plus inégalement départie aux 
hommes. Pour avoir ajouté trois cordes à la lyre, 
Orphée fut demi-dieu! Qui sait le nom du construc- 
teur de la première voûte? 

Les ingénieurs étaient, il y a quelque cent ans, 
mieux connus de leurs contemporains qu'ils ne sont 
aujourd'hui. Plus rares, leurs œuvres alors fixaient 
davantage l'attention. De nos jours, incomparable- 
ment plus savantes et plus hardies, à peine sont-elles 
remarquées. En vérité, le public est gâté. Mieux on le 
traite, et moins il se montre reconnaissant; les ser- 
vices prodigués s'avilissent. Peu importe qu'il ait 
fallu, pour les rendre, s'épuiser en efforts, se faire 
savant ou inventeur, la tare originelle subsiste. Ce 
sont choses sérieuses, pratiques, utiles, et dès lors 
elles ne comptent que pour l'usage qu'on en retire; 
tout le reste est indifférent. 

N'en fut-il pas toujours ainsi? Sait-on les noms des 
constructeurs qui, sous l'empire romain, élevèrent tant 
de milliers d'édifices d'utilité publique? Et les églises 
du moyen âge, ne sont-elles point, elles aussi, de- 
meurées presque toutes des œuvres anonymes? Lors- 
qu'un peuple entreprend une tâche colossale, ses 
forces se disciplinent, les actions particulières se 
fondent dans l'effort commun. Et les hommes qui ont 
accompli les plus grands travaux d'une époque, tra- 
vaux populaires, répondant aux besoins, aux aspira- 
tions de tous, disparaissent devant la masse de 



LE CORPS DES PONTS ET CHAUSSEES. 247 

Telle est, de nos jours, la destinée des ingénieurs, 
et particulièrement de ceux que l'État entretient à son 
service. Mais ces derniers ne se contentent pas de 
subir cette loi par nécessité; ils lui prêtent une sou- 
mission volontaire, parce qu'ils reconnaissent sa rai- ■ 
son d'être, son utilité pour le bien public, et qu'ils se 
proposent ce bien pour but de leurs efforts. 

Voyez-les à l'œuvre. Le fardeau est pesant, la route 
longue, l'attelage compliqué. Tous les traits sont 
tendus. Point de courbettes ni de ruades. Nul ne tire 
à hue, nul ne pointe à dia. Chacun va droit, gardant 
sa file et son rang. Les relais se succèdent et la lourde 
machine, traînée sans fracas, sans secousse, s'avance 
d'un mouvement régulier malgré les difficultés de la 
route. Elle roule depuis nombre d'années et roulera 
longtemps encore, s'il plaît à Dieu et... au parlement. 

L'abnégation de tous est nécessaire pour amener ce 
concert, cette continuité dans l'effort; elle est le fon- 
dement de toute discipline. Chacun, avec plus ou. 
moins de mérite — il y en a toujours, si petit que l'on 
soit, à se subordonner de bonne grâce — fait volon- 
tiers, en vue de l'avantage général, le sacrifice de son 
amour-propre particulier. 

Toutefois on est homme : aussi ne renonce-t-on 
pour soi-même aux louanges et aux honneurs que 
moyennant une compensation. Elle consiste dans 
l'estime accordée à la corporation dont on fait partie \ 
c'est une manière modeste et indirecte de rentrer dans 
ses frais. L'effacement de l'individu a pour corrélatif 
le développement de l'esprit de corps. 



2.|8 LE CORI'S DES PONTS HT CHAUSSEES. 

Le corps des ponts et chaussées est admirablement 
organisé pour faire naître et grandir cet esprit. Du 
haut en bas de la hiérarchie, de l'inspecteur général à 
l'ingénieur ordinaire, chacun intervient pour sa part, 
en nom comme de fait, dans la préparation et dans 
l'exécution des travaux. Les rôles sont bien distribués ; 
à chaque grade, à chaque âge, répond la fonction la 
mieux appropriée. De là résulte entre inférieurs et 
supérieurs une étroite et harmonieuse collaboration ; 
et celle-ci engendre à son tour cette cordiale confra- 
ternité qui rend les ingénieurs camarades les uns des 
autres dans la meilleure acception du mot. 

Cependant cet esprit de corps est aujourd'hui très 
décrié. Ne lui reproche-t-on pas d'être exclusif, into- 
lérant, arriéré, routinier! S'il fallait entendre par là 
que les ingénieurs fussent enclins à contester, entiers 
dans leurs opinions, rebelles aux influences, l'accusa- 
tion, il faut en convenir, ne laisserait pas que d'être 
fondée. Franchement, les ponts et chaussées ne bril- 
lent point par l'amabilité. On y connaît peu ces con- 
cessions discrètes et ces ménagements polis, grâce 
auxquels les gens habiles, ceux qui savent vivre, 
s'accommodent entre eux. 

Que, sous le coup de rémotion produite par des 
inondations désastreuses, une voix auguste proclame 
l'urgence de retenir les eaux par des réservoirs étages, 
aussitôt le public d'applaudir : les ingénieurs cepen- 
dant, quoique constructeurs désignés des futurs bar- 
rages, prouvent sans réplique que le remède serait pire 
que le mal, Mais s'il est pardonnable de mettre César 



LE CORPS DES PONTS ET CHAUSSEES. 24g 

dans son tort, on est sans excuse, paraît-il, quel que 
soit le régime, de tenir tête aux puissances locales. Il 
n'est raison qui vaille contre leurs arrêts. Routes, 
canaux, chemins de fer, digues, bassins à flot doivent 
surgir de par elles ou du. moins s'ordonner à leur gré. 
Quant aus ingénieurs, leur affaire est de bâtir sur 
commande; ils sont payés pour cela. 

Si encore ils discutaient avec déférence et savaient 
se rendre de bonne grâce, la contradiction se pourrait 
tolérer de leur part; mais trop souvent, chez eux, 
l'obstination est invincible. Ils s'expriment d'un ton 
décisif et, dans leur style administratif, apprécient 
les arguments sans tenir compte des personnes, comme 
si le monde était une abstraction, une matière à pro- 
blèmes et à formules. Et cela, par dévouement à un 
Être de raison, le public, la nation, qui rarement leur 
en sait gré et maintes fois, par ses organes attitrés, 
fait cause avec leurs adversaires. Ah! qu'ils seraient 
mieux avisés de ne s'embarrasser ni du passé, ni de 
l'avenir, encore moins de statistique et d'économie 
politique, et, bornant leur emploi an métier de con- 
structeur, d'agir pour le reste en instruments dociles 
et irresponsables ! 

Oui, mais il faudrait faire volte-face, changer 
d'humeur, répudier éducation, habitudes, esprit de 
corps, en un mot se refaire, et ce serait très malaisé. 
Peut-être même les ingénieurs n'y sauraient-ils par- 
venir, tant le moule d'où ils sortent laisse une dure 
empreinte. 

Ce moule, c'est l'École polytechnique, créée par la 



350 LE CORPS DES PONTS ET CHAUSSEES. 

Convention nationale, et qui depuis, à travers tous les 
régimes, a gardé son type primitif. On y entre au 
concours, on y travaille beaucoup et sérieusement. 
Elle a pour devise : 

Pour la patrie, les sciences et la globe. 



La gloire ! ce rêve de la jeunesse, auquel plus tard, 
devenu officier ou ingénieur, le polytechnicien substitue 
un but plus modeste et plus utile : le devoir. 

Jusqu'à vingt ans la porte est grande ouverte — 
à cet âge, à peu d'exceptions près, l'homme fournit la 
mesure de sa valeur — les examens sont accessibles à 
tous à conditions égales : naissance, fortune ni faveur 
n'y ont crédit. Qu'on parcoure les listes d'admission ; 
les noms connus du public, les noms titrés ou même 
ceux qu'accompagne une simple particule, sont clair- 
semés et deviennent tous les ans plus rares. En re- 
vanche, le nombre des boursiers, fils de paysans, 
d'ouvriers, de petits commerçants, de chétifs fonction- 
naires, augmente sans cesse; il s'est élevé en moyenne, 
de 1870 à 1882, à quarante-deux pour cent 1 . Jamais 
grande école ne fut plus plébéienne, si ce n'est pour- 
tant l'Ecole des ponts et chaussées, recrutée parmi 
les premiers élèves de l'Ecole polytechnique. Les 
boursiers de celle-ci y furent admis, durant la même 
période, dans la proportion de quarante-sept pour 



LE CORPS DES PONTS ET CHAUSSÉES. 2. c i 

cent'. Plus âpres à l'étude que leurs camarades, ils 
ont aussi plus de succès. 

Ce n'est donc que par le travail, après avoir sur- 
monté de grandes difficultés, qui souvent ont com- 
mencé dès le berceau, après avoir subi des épreuves 
ouvertes à tous, soumises à une concurrence sans cesse 
agrandie par le progrès de l'instruction, ce n'est qu'à 
ce prix que, sortant des écoles, on acquiert le titre 
■ d'ingénieur des ponts et chaussées. 

Ce long et dur apprentissage imprime une marque 
ineffaçable à ceux qui l'ont traversé. Serait-il possible 
que la lutte, engagée dès l'adolescence en vue du 
succès final, n'eût pas pour effet de tremper le carac- 
tère? N'est-il point inévitable que l'étude assidue des 
sciences façonne l'esprit aux déductions logiques, lui 
inculque le goût des solutions précises, que la rigueur 
et l'impartialité du concours accoutume à être jugé et 
à juger autrui sur le fond, non sur les dehors, à dédai- 
gner les artifices de forme, à présenter la vérité de face 
et toute nue ! Et la suppression de tout privilège pro- 
venant des inégalités sociales n'est-elle pas pour ins- 
pirer un sentiment très vif de l'égalité fondée sur le 
mérite? pour faire respecter les seules distinctions 
basées sur le talent ou sur les services rendus? pour 
faire condamner toute supériorité acquise par d'au- 
tres moyens? Enfin la difficulté d'atteindre le but, la 
considération et l'envie qui s'attachent au succès ne 



i. Tarbé de Saint-Hardonin. Du recrutement du corps des pouls 
•1 cttxitssàcs. Annales des ponts cl chaussées. Décembre 1882. 



25= LE CORPS DUS PONTS ET CHAUSSEES. 

peuvent qu'exalter chez le polytechnicien la fierté et 
la confiance en soi-même. 

Sans doute les impressions ainsi produites s'en- 
racinent d'autant mieux qu'elles s'implantent à l'âge 
où le caractère se forme, et qu'elles s'accommodent au 
tempérament de la jeunesse. Elles sont par là jeunes à 
un double titre, et c'est ce qui fait leur force et leur 
charme. C'est grâce à elles que le polytechnicien, 
devenu vieillard, conserve dans l'âme assez de verdeur 
pour entretenir un commerce fraternel avec ses cama- 
rades qui débutent, pour respecter leurs juvéniles 
aspirations, leur feu sacré, et pour sentir que le meil- 
leur de lui-même est ce que les traverses delà vie lui 
ont laissé de commun avec ces jeunes gens. Et c'est 
ainsi que les liens qui l'unissent à son Ecole sont, 
comme les liens de famille, indestructibles. 

Est-ce à dire qu'une telle éducation ne développe 
que des qualités? Ce serait pousser l'optimisme trop 
loin, d'autant que ce qui est qualité selon les uns souvent 
passe pour défaut auprès des autres. Au demeurant, 
les reproches adressés aux ingénieurs paraissent sur- 
tout imputables à ce que ceux-ci appliqueraient avec 
trop de zèle et de rigueur les principes, bons en eux- 
mêmes, qui dirigent leur conduite. 

Peut-être cette exagération ne tient-elte pas seu- 
lement à l'éducation. Il semble qu'on doive aussi 
l'attribuer à la rudesse de l'élément plébéien qui entre 
pour une si grande part dans l'organisme du corps 
des ponts et chaussées. Car les hommes qui, partis 
d'en bas, se sont élevés à force de travail, possèdent 



LE CORPS DES PONTS ET CHAUSSEES. 2-3 

une àpreté d'opinion, une force de résistance et d'exclu- 
sion, qui n'existent point au même degré, il s'en faut 
de beaucoup, chez ceux dont le seul effort a été de se 
maintenir dans leur condition native. Jamais on ne 



i ces parvenus que, proposant un prix a 
quiconque, sans restriction, remplira une tache dans 
un délai fixé, il soit juste d'accorder le même prix à 
d'autres qui, ne s'étant pas soumis à l'épreuve ou 
y ayant échoué, s'acquitteraient à plus long terme 
d'une tâche moindre. Ce serait là, d'après eux, 
créer un privilège; et si on leur objecte que l'Evan- 
gile accorde le même salaire aux ouvriers de la pre- 
mière heure et à ceux de la onzième, ils répondront 
que cela peut être bien pour les récompenses cé- 
lestes, seules en question dans le livre saint, mais 
qu'ici-bas, à ce compte, on n'irait au chantier qu'au 
jour de paye. 

Que, sur cet objet du recrutement, on vienne à repré- 
senter qu'il est utile et opportun de faire des conces- 
sions', nos logiciens prétendront que des considérations 
pius importantes dominent celle-là. A notre époque, 
observeront-ils, lorsque la tendance générale, motivée 
par la diffusion des connaissances, est d'accroître, à 
l'entrée de toutes les carrières, les garanties de savoir 
et de capacité; que les certificats et les diplômes sont 
de plus en plus en lionneur; que, dans l'Université, 
depuis l'instituteur primaire jusqu'au professeur de 
Faculté, la puissance de remplir la fonction est subor- 
donnée à celle de passer l'examen ; c'est alors, diront- 
ils, une bizarre contradiction que de soumettre à un 



2=4 LE CORPS DES PONTS ET CHAUSSEES. 

régime opposé le corps des ponts et chaussées. .. . un 
corps savant I 

Mais, dans cette affaire où l'intérêt particulier des 
ingénieurs est engagé, il importe à l'honneur du corps 
que l'utilité publique vienne seule en cause. Or, pré- 
cisément, les ingénieurs servent l'intérêt général en 
défendant leur propre intégrité. N'est-il pas hors de 
doute que nos fréquentes révolutions politiques, nos 
incessants changements ministériels, la disparition de 
toute hiérarchie sociale, de toute autorité tradition- 
nelle, nous conduiraient vite au désordre si les fonctions 
nécessaires de la vie publique ne continuaient pas, 
malgré tout, de s'accomplir régulièrement. Pour ce 
■qui est des travaux publics, il faut apparemment les 
entreprendre avec méthode, suivant un plan technique 
et économique bien concerté, sagement adapté aux 
besoins et aux ressources, les exécuter avec prévoyance 
et avec suite et les rendre productifs par un bon 
régime d'entretien et d'exploitation. Un point essentiel 
est de ne pas changer de système à la légère. L'ordre 
et la persévérance sont nécessaires au succès, et quoi 
de plus propre à les obtenir, malgré les fluctuations 
politiques, les querelles de parti, les rivalités d'in- 
fluences, que l'unité de pensée et d'action, la forte 
discipline, l'esprit de corps, en un mot, des ingénieurs 
chargés de ces travaux? Le scepticisme ou la servilité 
seraient chez ceux-ci les pires défauts, profitables à 
eux-mêmes, mais funestes au pays; il serait sage de 
le comprendre et partant raisonnable de ne point 
affaiblir un corps qui, regardant à notre état social, 



LE CORPS DES PONTS ET CHAUSSEES. s55 

tire de sa cohésion l'un de ses principaux mérites, 
sinon le principal. 

Si l'on veut une preuve palpable et frappante des 
services rendus par l'esprit de corps des ingénieurs, le 
régime de nos chemins de fer la fournit tout à point. 
La tendance à faire exploiter ces chemins par l'État a 
été très forte dans ces dernières années. Plus d'une 
fois les circonstances politiques, jointes à l'exemple de 
pays voisins, ont paru sur le point de faire adopter ce 
système. Il ne lui a manqué sans doute, pour préva- 
loir, que les suffrages des hommes compétents et, 
entre autres, celui des ingénieurs des ponts et chaus- 
sées. Ceux-ci, cependant, étaient les premiers inté- 
ressés à l'adoption d'une méthode d'exploitation qui, 
mettant un tel office dans leurs mains, leur eût rendu, 
comme ils l'avaient eue jadis, l'administration de 
toutes les principales voies de communication. Et l'on 
alléguerait à tort, pour expliquer leur résistance, l'af- 
filiation d'une partie d'entre eux aux compagnies de 
chemins de fer. Car les différences de milieu, de 
fonction, de salaire, qui existent entre les ingénieurs 
attachés à ces compagnies et ceux qui servent l'État, 
la surveillance exercée sur les uns par les autres, la 
position généralement recherchée des premiers par 
rapport aux seconds, sont propres à susciter la rivalité 
plutôt qu'à maintenir l'union et la communauté de 
vues. Tel est, pour les membres d'un corps d'état, non 
moins que pour ceux d'une famille, le résultat habituel 
d'une inégalité de condition. 

Si de pareils effets ne se sont pas produits dans le 



i 



356 LE CORPS DES PONTS ET CHAUSSEES. 

corps des ponts et chaussées, ou du moins n'y ont été 
que peu sensibles; si les excitations de l'ambition 
collective et celles plus énergiques des ambitions per- 
sonnelles n'ont pas rendu les ingénieurs de l'Etat 
partisans des chemins de fer d'Etat ; si ces ingénieurs, 
chargés de la construction d'un vaste réseau, ont 
abandonné sans plainte aux compagnies l'achèvement 
d'une si belle tâche, on ne peut l'attribuer qu'à la vertu 
d'un esprit de corps assez puissant pour contenir les 
convoitises et les écarts individuels, assez solidement 
enraciné pour maintenir la discipline jusque dans les 
opinions économiques, assez désintéressé pour cher- 
cher par-dessus tout le bien public, fût-ce au prix d'un 
amoindrissement d'attributions, ou même du péril 
qu'entraîne une résistance à l'opinion. 

Un esprit de corps qui fait passer de tels senti- 
ments en force de commune habitude mérite d'être 
conservé. C'est une vertu salutaire, une ressource 
utile. Le seul fait qu'il n'a point faibli ne démontre- 
t-il pas qu'aucun signe de décadence, aucun symp- 
tôme d'égoïsme et de stérilité ne justifie, jusqu'à ce 
jour, les attaques dirigées contre le corps des ponts 
et chaussées? 

Ces attaques, il est vrai, ne sont pas toutes excitées 
par la jalousie ou par l'impatience de la discipline 
administrative. L'État aurait tort, au gré d'une 
certaine école, d'intervenir dans les opérations de 
voirie .autrement que pour assurer, par son contrôle, 
la sécurité publique. Il faudrait laisser, le plus pos- 
sible, le champ libre à l'initiative privée et à la con- 



LE CORPS DES PONTS ET CHAUSSÉES. 2S7 

currence. On obtiendrait ainsi, par le jeu naturel des 
intérêts, sans responsabilité ni dépense pour l'État, 
l'organisation du service si important et si compliqué 
des transports. Ce serait aussi un moyen de déve- 
lopper dans la nation l'esprit d'entreprise avec les 
qualités qu'il suscite, notamment l'aptitude à se gou- 
verner soi-même. Enfin l'on éviterait, par ce régime, 
d'employer parfois à des travaux insignifiants des 
hommes capables de rendre à la société des services 
plus relevés. 

Appliqué dans une certaine mesure, et il Test ainsi 
dès à présent, témoin le régime de nos chemins de 
fer, ce système a du bon ; mais pour faire plus, il fau- 
drait rompreavec des traditions séculaires et des habi- 
tudes invétérées. Ce serait jeter un grand trouble en 
vue d'un profit très incertain, sans compter que, 
pour tenter une réforme aussi ardue, il serait bien, 
sans doute, d'être libres d'autres préoccupations. 
Aussi bien de nouveaux amoindrissements du pou- 
voir central ne se concilieraient guère avec le progrès 
matériel qui abrège ou supprime les distances, mêle 
les races, unifie les monnaies, les instruments de 
mesure, les habitudes, les goûts, les costumes, en un 
mot, renverse peu à peu toutes les barrières qui sépa- 
rent les hommes en agrégations distinctes, douées 
d'une vie locale et indépendante. Et ce mouvement 
vers la centralisation administrative, dont la France 
a donné l'exemple, ne gagne-t-il point, par la force des 
chos:s, les autres pays civilisés, ceux-là même où les 
traditions du moyen âge étaient le mieux enracinées? 



258 LE CORPS DES PONTS ET CHAUSSEES. 

On ne demande pas seulement aux voies de com- 
munication de développer la richesse en favorisant 
les échanges ; il faut de plus qu'elles facilitent, dans 
chaque pays, l'administration du territoire et sa dé- 
fense; et ce sont là des besoins auxquels ne sau- 
raient pourvoir -l'initiative privée et la libre concur- 
rence. L'intervention deJ'État et l'institution d'un 
corps technique compétent se trouvent donc justifiés ; 
et ainsi peut-on, en sûreté de conscience, être à la 
fois économiste et ingénieur des ponts et chaussées. 

On le peut si bien que l'une des trois premières 
chaires françaises d'économie politique a été fondée à 
l'École des ponts et chaussées *, et que les doctrines 
économiques sont devenues familières aux ingénieurs 
de cette école bien avant d'être répandues dans le 
public. Loin de s'attarder dans la routine, les ingé- 
nieurs des ponts et chaussées ont contribué, même 
sous ce rapport, à l'éducation du pays. Ces agents 
salariés, pécuniairement désintéressés dans le progrès 
industriel, ont su néanmoins guider en mainte ren- 
contre leurs concitoyens, se montrant parfois mieux 
avisés que ceux-là même qui avaient le gain pour sti- 
mulant. Ainsi furent-ils en mesure de substituer à 
l'action morcelée, confuse, souvent imprudente et à 

]. Les deux premières sont celles du Collège de France et du 
Conservatoire des nrts cl métiers. Le cours d'économie politique 
de l'Ecole des ponts et chaussées date de l'année 1844. Des j83o, 
M. l'ingénieur Boramart, alors adjoint au secrétaire du Conseil 
général des ponts et chaussées, invité à donner son avis sur la 
réorganisation de l'iîcoie, recommandait l'institution de trois nou- 
veaux cours, dont un ù'vcoui/mic f-olili.jire, coitsUi'Ne dans ses 
rapports avec les services publics. 



LE CORPS DES PONTS ET CHAUSSEES. a5g 

courte vue des associations particulières, un effort 
méthodique et prévoyant. Cet effort, iis l'ont exercé 
dans la limite de leurs moyens, et les résultats en 
paraissent assez satisfaisants pour que la nation n'ait 
sans doute rien à regretter.. C'est du moins ce qu'on 
dit à l'étranger. 

Mais il importe que la doctrine qui les dirige soit 
haute et sûre, assez éclairée pour repousser les sophis- 
mes, assez indépendante pour dicter, en toute occa- 
sion, des avis sincères et impartiaux. 11 le faut dans 
l'intérêt public ; et de là ces études difficiles et prolon- 
gées et cette sélection à plusieurs degrés par lesquelles 
on s'est efforcé d'obtenir les meilleures garanties de 
valeur intellectuelle et de savoir. Si les sociétés 
privées et les particuliers font bien de mettre tous 
leurs soins à rechercher ces garanties dans leurs agents, 
à plus forte raison ce devoir incombe-t-il à l'État, qui 
a charge non seulement des intérêts collectifs, mais 
encore de la réputation et de l'honneur de la nation. 
Qu'il prenne garde de s'abaisser lui-même en laissant 
amoindrir les instruments dont il se sert. 

C'est rendre, non sans perfidie, trop d'honneur 
aux ingénieurs que de tenir leurs capacités pour supé- 
rieures aux exigences de leur profession, que de sou- 
haiter pour leurs facultés un meilleur emploi. Quel- 
que bonne opinion qu'ils aient d'eux-mêmes, ils ne 
sauraient accepter un pareil éloge, Us ne poussent 
pas non plus l'infatuation jusqu'à admetttre que les 
écoles, d'où ils sortent, accaparent assez complète- 
ment l'élite de la jeunesse, dirigée aux études scien- 



I» 



2 6o LE CORPS DES PONTS ET CHAUSSÉES. 

tifiques, pour que l'industrie, réduite à la disette, ait 
sujet de porter plainte. Ils se rendent compte, vu leur 
petit nombre et l'extrême diversité des circonstances 
qui déterminent le choix des carrières, que l'École 
des ponts et chaussées et même l'Ecole polytechnique 
ne détiennent qu'une portion restreinte de cette élite. 
Pour en douter, il faudrait se laisser éblouir par le 
renom de ces écoles ou peut-être s'en laisser imposer 
par le bon parti qu'elles savent tirer des contingents 
qu'elles reçoivent. 

Leur régime est d'ailleurs libéral. Leurs élèves sont 
maîtres de refuser ou de quitter les carrières de l'État. 
L'industrie, les professions libérales, et même le par- 
lement, reçoivent ainsi des polytechniciens et des ingé- 
nieurs, qui fournissent à ces différents milieux leur 
appoint particulier de connaissances et d'aptitudes. 

Le corps des ponts et chaussées surtout s'épand 
largement au dehors. De toutes nos administrations 
d'État, celle des travaux publics est assurément la 
plus secourable à autrui. Elle autorise ses ingénieurs 
à entrer au service des départements, des villes, des 
Compagnies de chemins de fer, des grandes Sociétés 
industrielles, en un mot, à prêter leur assistance à 
toutes les entreprises qui offrent un intérêt général. 
Elle les y encourage même, en leur conservant, durant 
leurs congés, les droits à l'avancement et à la retraite. 
Ainsi, servir l'État, c'est, au Ministère des travaux 
publics, servir la nation au mieux de ses besoins, 
sans distinction de casaque ni de cocarde. Ce n'est 
pas le moindre mérite des ingénieurs de ce ministère 



LE CORPS DES PONTS ET CHAUSSEES. 261 

que d'avoir fait accepter une définition aussi large de 
leurs devoirs et de leur rôle. 

Maïs ils font plus. Leur action s'exerce aussi à 
l'étranger. La plupart des pays d'Europe ont eu 
recours à eux. Tandis que certains peuples se ré- 
pandent à l'extérieur par leurs classes ouvrières, la 
France se fait connaître par des représentants plus 
cultivés, ce qui n'est pas pour nuire à sa réputation. 
Elle supplée en quelque façon à la quantité de ses 
émigrants par leur qualité, et l'on ne saurait nier 
.que ses ingénieurs ne contribuent à lui assurer cette 
compensation. 

Ce qui fait qu'on les appelle, c'est qu'ils portent un 
litre significatif ou du moins qui l'était autrefois, alors 
qu'il n'existait qu'une manière de devenir ingénieur 
des ponts et chaussées. Raison de plus — les bonnes 
maisons tiennent à leurs marques — ■ pour ne pas 
déprécier davantage ce titre. 

De fait, le corps des ponts et chaussées, grâce aux 
débouchés qu'il offre à ses ingénieurs, est une sorte de 
corps mixte, voué en partie au service de l'État, en 
partie à celui d'autres associations ayant un carac- 
tère d'utilité publique. 11 se trouve ainsi dans la meil- 
leure condition pour faire valoir les aptitudes de ses 
membres et pour éviter ces déperditions de savoir et 
d'activité qu'amène la soumission à une règle uni- 
forme. A ceux de ses ingénieurs que des facultés ori- 
ginales dirigent dans une voie particulière, ou à ceux 
qu'un caractère entreprenant destine aux initiatives 
vigoureuses et aux lourdes responsabilités, il donne le 



2b2 LE CORPS DES PONTS ET CHAUSSEES. 

moyen de remplir ces vocations. Aux autres revient 
la tâche des travaux habituels. 

Ce partage met chacun à sa place. Et qu'on ne 
croie pas que la modestie des fonctions, tenues au 
service de l'État par une partie des ingénieurs, entraîne 
réellement pour la société une perte de science et de 
talent. Car l'aptitude aux emplois n'est pas seulement 
une question de savoir, mais aussi de tempérament. 
On peut être instruit et manquer d'ardeur pour se 
pousser dans le monde, intelligent et s'effrayer de 
l'agitation et des tracas d'une carrière très affairée. 11 
est beaucoup d'hommes, même parmi ceux d'un esprit 
cultivé .et distingué, que la compétition effarouche, qui 
sont inhabiles à forcer le succès par l'âpreté de la pour- 
suite. Mais, si l'ambition a peu de prise sur ces na- 
tures scrupuleuses et délicates, le sentiment du devoir 
en a beaucoup. Qu'elles soient placées dans un milieu 
paisible, qu'on leur garantisse une sécurité suffisante, 
qu'on les encourage par quelques témoignages d'es- 
time, et l'on en tirera d'excellents services. De tels 
hommes sont plus soucieux des intérêts qu'on leur 
confie que des leurs propres, et il ne leur déplaît pas 
de se sentir au-dessus de leur tâche afin d'être mieux 
assurés de la bien remplir. Tandis que, laissés à eux- 
mêmes, ils échoueraient au combat de la vie, soumis à 
la discipline administrative et en quelque sorte à la 
tutelle de l'État, ils deviennent des membres très uti- 
les de la société. Il y a tout bénéfice à les employer 
aux fonctions publiques. 

Qu'ils poursuivent donc patiemment leur laborieuse 



LE CORPS DES PONTS ET CHAUSSEES. 263 

carrière. En définitive, qu'auraient-ils à craindre? 
Leur valeur est toute en eux-mêmes : eiïe ne saurait, 
comme celle que procurent la fortune, les relations, 
la faveur populaire, dépendre d'autrui ni se reporter 
sur autrui. Et, regardant à la chose publique, ce n'est 
point à notre époque, dans un temps où les nations se 
font entre elles une si dure concurrence, qu'on pour- 
rait se priver impunément de l'aide d'un corps instruit 
expérimenté, dévoué. Ces qualités ont d'autant plus 
de prix qu'elles se forment lentement. C'est dans 
■ leur possession, confirmée par un long usage, qu'est 
la force du corps des ponts et chaussées ; et c'est là 
que résident aussi les garanties de sa conservation. Il 
n^en a jamais invoqué d'autres. 





a 


' 




TABLE DES MATIÈRES 


■ 






CHAPITRE I 




Souvenirs d'enfance et de jeunesse. ~ principaux Êvêkf.- 






i 


CHA PITRE II 




M. Reynaud architecte et professeur d'architecture . 


37 




6r 

133 _* 

3 ] 

140 v 


Professorat à l'École polytechnique et ;i l'École des ponts 

et chaussées. Société amicale -Je secours des anciens 


Conseils et commissions artistiques 


CHAPITRE III 




M. Retnaud ingénieur, des ponts et chaussées et diuec- 




Dî 1 


Direction de l'École des ponts cl chaussées, 



B 



266 TABLE DES MATIERES. 

Participation aux travaux des ExposiLimis universelles. . . 377 

Les Travaux publics de la France 22.3 

L'Atlas des ports maritimes de la France 325 

Concours donné à la Société centrale de sauvetage des 

naufragés. . . a3o 

Commissions, comités et jurys techniques 233 

Arbitrage pour le radiât des olieniuis de fer du Suii-Ouest. 233 

Résumé 236 



CHAPITRE IV 






?-.H^.' 



** : .<*>.'